Au sujet de la chasse aux pédophiles

Je suis un éternel enfant. Mais depuis quelques temps, je discerne quelque chose de noir dans ma vie.
– Claude Jutra, 1986

 

La chasse aux pédophiles puisqu’il faut l’appeler par son nom, est ouverte depuis fort longtemps dans notre belle province. Les médias sociaux par qui très souvent les pédophiles transigent et recrutent, les médias d’informations souvent de droite – genre radio poubelle, et les chasseurs virtuels en ont fait LA CAUSE de leur vie. Il y a même un animateur de radio d’un poste poubelle de Québec (Dominic Maurais pour ne pas le nommer, militariste, sioniste, anti vert, anti prisonniers, harpeurien, sympathisant de Donald Trump et j’en passe)  qui en a fait SA raison d’être, SON cheval de bataille avouant même avoir été agressé dans son enfance pour ajouter sans doute à la gratuité de son action pour ne pas dire de sa mission justifiant tous ses excès verbaux et logiques.

La chasse aux pédophiles se vend bien dans les médias. Les lignes ouvertes ne dérougissent pas quand on donne la parole aux auditeurs, pour qu’ils se défoulent sur le dos du dernier pédophile affiché sur le tableau des accusés du Palais de justice. On veut tout savoir sur lui, on invite la population environnante à fournir une description physique détaillée du monstre, de ses délits avec force détails bien sûr, son adresse si possible pour permettre aux parents alarmés et inquiets de protéger leurs enfants et de tout faire pour exiler le pédophile sur une autre planète.

Le pédophile attire le monde, tout le monde veut en parler, le voir et lui cracher au visage. Si c’était possible, on l’exécuterait sur place comme disait un animateur du matin de Radio X Saguenay avec la bénédiction de son chroniqueur qui est aussi avocat criminaliste. On ne badine pas avec la pédophilie ici. Surtout depuis que le sujet fait augmenter les cotes d’écoute, le tirage des quotidiens et la popularité des bulletins de nouvelles.

Quand le hasard de l’édition spécialisée (à mon avis c’est la première fois qu’on couvre autant une monographie de cinéaste québécois), offre une grosse prise comme celle de Claude Jutra et bien là, la chasse aux pédophiles éclipse tous les autres sports. Tout le monde veut y participer. À la fois pour dénoncer les gestes abusifs du cinéaste concerné et pour régler des comptes avec ses ennemis. Qui défend le geste pédophile du cinéaste au juste? Personne. Ceux qui prennent la parole en son nom pour nuancer le débat ont tout simplement souligné que la vie de Claude Jutra, mort en 1986, ne se résume pas à sa pédophilie malgré l’opprobre populaire et politique.

La plupart des chasseurs de pédophiles n’en ont rien à cirer de la carrière cinématographique de ce cinéaste. De sa contribution à la culture d’ici. La plupart n’ont jamais vu un de ses films, ne connaissent pas le cinéma québécois mis à part peut-être les gros succcès populaires au box office comme Les Boys… Ce qu’ils veulent, les chasseurs de pédophiles, c’est se défouler sur le dos du dernier pédophile en ville. Et cette fois-ci, c’est sur le dos de Claude Jutra, qu’ils vont le faire. Avec rage et une évidente ignorance de tout ce qui entoure le personage et les répercussions de ce genre de procès improvisé sur la place publique pour satisfaire un besoin primitif. Si j’avais à citer tous les qualificatifs que certains commentateurs et animateurs de médias ont utilisés pour réduire le cinéaste pédophile au silence et à la grande noirceur… j’en aurais pour la semaine.

Celui qui les résume tous, c’est peut-être Richard Martineau qui se fait encore une fois un devoir de délirer sur ses ennemis de toujours, les intellectuels de gauche, les artistes (les gens du milieu selon son expression dont il fait parti sans le savoir), Lise Payette, Radio-Canada, le quotidien Le Devoir, et tous ceux et celles qui osent questionner sa logorrhée. Tout en voulant encore une fois protéger du cinéaste pédophile et de tous les autres pédophiles qui se cachent derrière chaque arbre (avant c’étaient des Indiens), il n’oublie surtout pas de nous vendre sa salade et son talent de chroniqueur averti et omniprésent sur toutes les tribunes qu’ils occupent en ce moment, soit Le Journal de Montréal, Radio X à Québec et Télé-Québec qui continue d’accepter sur ses ondes un tel agité du bocal fort de ses préjugés qui ne cessent de frôler le racisme et la mauvaise foi.

En fait, au lieu entre autres, de questionner les véritables raisons pour lesquelles la maison d’édition Boréal (dont l’un des directeurs littéraires est le cinéaste Jacques Godbout, confrère de travail de Claude Jutra à l’ONF) a accepté de publier cette biographie d’Yves Lever avec ce brulôt sur la pédophilie du cinéaste, on a ouvert toute grande la chasse aux pédophile avec un grand P. De son côté, un journaliste de La Presse s’est lançé à la chasse aux victimes du pédophile pour des raisons de rechercher la vraie vérité évidemment et aussi parce que la pédophilie fait vendre, qu’il l’admette ou non. Les journalistes du Journal de Montréal, surtout les chroniqueurs de faits divers et de potins artistiques devaient s’en mordre les doigts d’avoir échappé un pareil scoop… Peu importe, ils se sont rattrapés en nolisant toute la batterie des blogueurs sur le sujet, Richard Martineau et sa bien-aimée en tête de l’escadron. La pédophilie se vend bien et fait écrire n’importe quoi à n’importe qui.

J’ai peur qu’on demande à Yves Lever, qui vient d’avoir son 10 minutes de gloire à Tout le monde en parle, de devenir chroniqueur à la pédophilie dans une radio poubelle de Québec. L’avenir est aux chasseurs de pédophiles. La rage et le délire qui ont accompagné la dénonciation publique de Claude Jutra, la semaine dernière, révèlent un malaise plus profond encore que la pédophilie elle-même. Une sorte de peur et aussi une sorte d’ignorance de la noirceur du genre humain. Je crois que notre société est mal en point. Très mal en point. Elle refuse de se regarder vivre en face. Elle refuse de considérer la présence latente du mal autour d’elle-même et en elle-même. On voudrait qu’elle soit transparente, mais elle n’a jamais été aussi opaque depuis l’époque de la grande noirceur. On veut tout le monde sans taches et sans reproches quitte à ouvrir des tribunaux populaires pour laisser couler les grandes eaux de Javel. Les chasseurs de pédophiles ont la nostalgie de l’Inquisition. Le savent-ils?

 

Il faut revoir À tout prendre (1963) de Claude Jutra pour commencer. Après, on verra à la prochaine biographie.

 

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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