Stéfanie Trudeau, la policière, l’institution

Nous avons appris hier que l’ex-policière Stéfanie Trudeau, reconnue sous le nom de Matricule 728, a fait l’objet d’un verdict de culpabilité pour voies de fait sur Serge Lavoie, pour son intervention plus que musclée s’étant déroulée le 2 octobre 2012 sur l’avenue Papineau. L’homme, qui filmait la scène, l’avait insultée. Elle l’avait ensuite appréhendé en appliquant à deux reprises la technique de l’encolure, lui faisant craindre pour sa vie : le juge Daniel Bédard, rejetant sa version des faits et celle des policiers venus témoigner au procès, a alors conclu que la force employée par l’ex-policière était excessive et que l’opération était « brutale » et « motivée par la rage ».

Nous avons été plusieurs à nous réjouir, avec raison, de l’issue de ce procès. Plus encore qu’un verdict de culpabilité, il s’agit d’une validation de la version des faits de la victime, à qui le système de justice a dit que ce qu’elle ressent, ce qu’elle vit, est légitime. La conjointe de Serge Lavoie, Fabienne Modica, qui a assisté à l’audience, a affirmé être satisfaite et soulagée de voir la réputation du principal intéressé rétablie. La réputation est un aspect non négligeable du processus de justice, qui peut la rétablir ou la démolir tout à fait.

Il y a cependant, à mon avis, un « mais ». Car le juge Daniel Bédard, à la lecture du verdict, y est allé d’une déclaration relayée par de plusieurs médias de masse :

« Ce n’est pas la policière qui part à la poursuite de Serge Lavoie, c’est Stéfanie Trudeau qui part corriger celui qui l’a insultée »

Le jugement écrit n’étant pas encore disponible, je peux comprendre qu’il ne s’agisse que d’une déclaration prononcée au cours de toute l’audience et qu’il est possible qu’elle ait été prise hors contexte par les médias. Reste tout de même que cette déclaration, à mon avis, même prise hors contexte, sépare la femme de la policière et de l’institution qu’elle représente, et évacue par le fait même la question de la brutalité et de l’impunité policière pour la réduire à Stéfanie Trudeau, la personne, qui n’en est pourtant qu’une manifestation parmi tant d’autres.

Le juge Daniel Bédard a peut-être dit d’autres choses avant et après cette déclaration, et en contexte, ce n’est peut-être pas l’effet voulu. Reste que c’est cette déclaration, parmi d’autres déclarations, que nombre de médias ont choisi de véhiculer. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre? L’effet est donc le même, et alors que Stéfanie Trudeau est jugée coupable – avec raison! – de voies de fait, les façons de faire de l’institution policière ne sont pas contestées comme elles le devraient.

Stéfanie Trudeau est peut-être partie corriger celui qui l’a insultée, mais elle n’en était pas moins une policière, censée représenter la loi et l’ordre, et, en tant que telle, se trouvait en position d’autorité légitimée par un système qui ne se laisse pas remettre en question. Elle-même déclare ne pas regretter ses actes. Plus encore, elle a été soutenue par des policiers venus témoigner en sa faveur.

Évitons d’individualiser le débat, comme l’ont fait certain-e-s journalistes, et de nous « contenter » de condamner Stéfanie Trudeau, la personne qui a tabassé Serge Lavoie, et réfléchissons ensemble comment l’ex-policière, l’ex-constable 728, a, depuis sa position d’autorité, décidé de tabasser un citoyen avec l’assurance que le soutien de ses collègues et de son institution garantirait son impunité. Heureusement, cela n’a pas été le cas et verdict de culpabilité il y a eu. La brutalité policière est un phénomène beaucoup plus large que le cas d’une seule personne. Elle corrompt l’institution entière et ne se résume pas à Stéfanie Trudeau, qui n’en est qu’un symptôme.

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