Pour une conception pluraliste de la liberté d’expression

Réponse à l’article “Un musellement de l’université?”, de Normand Baillargeon, paru le 23 mars 2016 dans le Voir.

 

À la lecture du récent texte de Normand Baillargeon dénonçant de nouvelles pratiques universitaires qui, selon lui, mettent en péril la liberté d’expression au sein des universités, j’ai immédiatement eu envie d’écrire une réponse. J’ai relégué cette idée bien au fond de mon esprit, me disant qu’en tant qu’étudiante au baccalauréat en philosophie, mes propos n’auront jamais le même poids et la même portée que ceux d’une personne détenant autant de pouvoir symbolique et de présence médiatique que M. Baillargeon. Or, il m’est apparu que ce texte parlait justement de liberté d’expression, et qu’il serait tout à fait curieux que je me musèle moi-même alors que je pense avoir quelque chose de pertinent à ajouter au débat.

J’aurais pu aborder plusieurs aspects qui me dérangent dans ce texte, mais j’ai fait le choix de ne pas me concentrer sur les définitions qu’il donne des termes comme « trigger warning », « safe space » et autres. En effet, critiquer les définitions qu’il avance pourrait être le projet d’un article entier, et je considère que d’autres le font déjà beaucoup plus adroitement que je ne pourrais le faire. Je me contenterai de souligner que ces définitions révèlent un manque de recherche, notamment parce que les traductions présentées ne correspondent pas du tout à l’usage, mais également parce que les définitions de ces concepts sont incomplètes, voire tendancieuses. À titre d’exemple, on peut considérer sa définition et sa traduction de trigger warning : d’une part, la traduction en usage est « déclencheur », et non avertissement préventif et, d’autre part, il n’est nulle part mentionné le lien avec le syndrôme de stress post-traumatique et le déclenchement des symptômes qui y sont associés, par exemple la dissociation et les flashbacks.

Ce dont je veux surtout parler, c’est de la tension perturbante entre le contenu du texte et sa forme. En effet, Baillargeon met l’accent sur l’importance du débat et de la liberté d’expression au sein des universités. Or, il m’apparaît clair que des dispositifs comme les safe space sont pensés justement comme des moyens d’améliorer la liberté d’expression et la diversité des débats, en permettant l’émergence de discours plus marginaux ou, en tout cas, moins souvent mis de l’avant dans des espaces plus « traditionnels ». Pour avoir expérimenté des discussions « non-mixtes » entre femmes, je peux affirmer sans aucune réserve que, malgré ma méfiance initiale à l’égard de tels espaces, j’ai été surprise d’entendre des voix que je n’avais jamais entendues auparavant et de voir surgir de nouvelles problématiques, de nouvelles questions tout à fait pertinentes et fertiles. Bien sûr, ce n’est pas parce qu’il existe des safe space que toutes les discussions ont lieu dans ceux-ci; il s’agit d’un incubateur où des conditions différentes de celles qui prévalent en temps normal favorisent l’émergence de points de vue divergents. D’autre part, si on s’intéresse plutôt à la question de l’appropriation culturelle et des micro-agressions, il me semble que le fait de parler de ces enjeux n’est pas une perte, mais bien un gain du point de vue du débat universitaire, puisque de nouvelles réalités, auparavant négligées, peuvent maintenant être prises en compte et, justement, faire l’objet d’une discussion. En somme, il m’apparaît assez manifeste que les dispositifs et discours déplorés par Baillargeon font, au contraire, partie d’une dynamique saine où le débat et l’expression de points de vue divergents sont mis de l’avant, et ce, non seulement pour la majorité, mais aussi pour les minorités.

En outre, Baillargeon me semble se rendre coupable de ce qu’il déplore dans cet article ainsi que dans son discours médiatique plus général. En effet, dans « Un musèlement de l’université? », il ne présente pas de réel argument pour montrer en quoi les réalités qu’il décrit nuisent à la libre expression. Il se contente d’exprimer son opinion sur cette question, et de demander notre adhésion. Or, il me semble que le débat n’est pas du tout favorisé par une telle approche, et qu’il vaudrait beaucoup mieux offrir des arguments en support à sa position, ce qu’exige la norme du débat rationnel qu’il met de l’avant en disant qu’il faut laisser place à la réfutation et aux objections. Au contraire, j’ai eu le loisir de lire de nombreux textes ces derniers mois qui approchaient les mêmes sujets et soutenaient des positions nuancées, bien argumentés, solides. Des sujets aussi contemporains et préoccupants réclament une attention beaucoup plus méticuleuse.

En définitive, Normand Baillargeon a choisi d’écrire un texte polémique plutôt qu’un texte informatif et bien argumenté traitant d’un phénomène complexe, ce qui va à l’encontre des principes dont il fait la défense, notamment l’importance d’informations justes, accessibles à toutes et à tous et soumises à un examen critique. Une telle démarche est d’autant plus dommageable, considérant la présence médiatique qui lui confère une autorité toute particulière sur ses lecteurs et ses lectrices.

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