Pour un mouvement de décolonisation de la rue

Tirade d’une ex-itinérante contre la gentrification et la ségrégation de l’espace public

La vue de la misère rend inconfortable. On préférerait ne pas la voir, y être confronté-e-s, quitte à installer – ou à en réclamer le démantèlement à grands coups d’indignation publique – du mobilier urbain (pics, barreaux, bancs entrecoupés ou ondulés, plantes) spécialement conçu pour repousser les personnes en situation d’itinérance, ou encore à voter des lois répressives et des règlements municipaux qui ont pour effet de les chasser de nos beaux quartiers. Radio-Canada nous apprenait par exemple qu’en 2010, les personnes en situation d’itinérance cumulaient une dette judiciaire de plus de 1,5 million (million!) de dollars[1], et ce, pour des gestes souvent anodins : certains sont certes reliés à la consommation d’alcool, mais il serait erroné d’en imputer la majorité.

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Source : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), (2009), La judiciarisation des personnes itinérantes à Montréal : Un profilage social, Montréal : CDPDJ, Cat. 2.120-8.61.

Pour des velléités, ces personnes se retrouvent ensuite dans l’impossibilité de payer et se retrouvent en prison. Dans la rue, je n’aurais donc pas pu faire grand-chose pour assurer ma survie sans prendre le risque de me faire décerner une contravention avec amende, que je n’aurais pas les moyens de payer, et donc, sans être judiciarisée bien malgré moi. Je dois généralement émettre un bruit audible pour demander la charité. Je dois également posséder un couteau pour me couper un sandwich en deux.

J’ai pu, lors de mes recherches sur l’itinérance, discuter avec André* (nom fictif), qui m’a raconté l’histoire de son amie Renée, femme sans-abri qui roulait sa bosse et son squeegee au centre-ville, régulièrement harcelée par les corps policiers. « Elle s’est fait tasser par la police, elle cherchait un endroit où elle se ferait moins achaler » : Renée a dû pratiquer son gagne-pain à des endroits où la circulation est plus dangereuse, loin du centre-ville. Tout cela fait partie de tactiques pour éloigner les « nuisibles », c’est-à-dire pour empêcher qu’on dorme, qu’on installe notre marginalité et notre dignité : c’est ce que l’on appelle le nettoyage social. André* lui-même a subi de la brutalité policière pour avoir été dans un parc après l’heure de fermeture (comment on ferme ça, un parc?). Quant à Renée, une fois tassée du centre-ville par la police, elle est morte, happée par un camion.

Et voilà qu’un nouvel affront se prépare à la Société du Vieux-Port de Montréal (SVPM) : la société est en consultation afin d’implanter un terrain de camping sur les terrains qui bordent le Silo no. 5. Mais pas du camping traditionnel, avec une tente, pour le monde ordinaire. Non, non. Ce sera du « camping de luxe », pour reprendre les propos du Journal Métro[2] : huit tentes oTENTIK[3] de Parcs Canada, et une clientèle huppée pour une belle revitalisation du secteur. Pendant que nous sommes la plupart du temps forcé-e-s à faire du vrai « camping pas-de-luxe » dans des conditions plus que déplorables, et que nous sommes chassé-e-s des centres urbains, des consommateurs pourront satisfaire leur lubie d’aller dormir en plein air et en pleine ville. Que le lumpenprolétariat aille dormir ailleurs pour que les riches puissent « jouer à la rue » dans de belles installations bien proprettes alimentées par l’énergie solaire. Un parallèle inquiétant peut être tracé avec la gentrification de nos quartiers : des promoteurs construisent des tours à condos en carton et des commerces huppés, les propriétaires haussent le prix des loyers, les pauvres s’éloignent des centres, remplacé-e-s par les mieux nantis, et la roue tourne. Même la rue est gentrifiée. Dans quelques mois, nous verrons peut-être de la peinture bleue sur les beaux panneaux solaires des tentes oTENTIK du Vieux-Port?

Ne vous méprenez pas : je n’aurais en théorie rien contre de telles initiatives si elles ne s’inscrivaient pas dans un contexte plus large de nettoyage social, et, parallèlement, de destruction de notre filet social. Car l’État-providence, mis en place au Québec au cours de la Révolution tranquille afin de remplacer la mainmise de l’Église sur l’éducation et la santé (entre autres), est en crise depuis la réduction de la taille de l’État amorcée dans la foulée des années Thatcher-Reagan-Mulroney. Les mesures d’austérité (pardon m’sieur Couillard, rigueur budgétaire) sont de mise – au profit, bien entendu, de la sphère privée qui phagocyte morceau par morceau la sphère publique.

Au Québec, le néolibéralisme a monté en force au courant des années 1990 – nous sommes toujours un peu en retard sur le reste du monde – et s’en est pris à l’État-providence, en trois actes : il y a d’abord eu Lucien Bouchard et son objectif de déficit zéro; il y a ensuite eu le régime de Jean Charest et ses politiques néoconservatrices (nous nous rappellerons d’ailleurs le discours moralisateur de l’ex-premier ministre et de ses ministres, en appelant qui à se serrer la ceinture, qui à faire sa juste part, qui à investir personnellement dans son éducation); enfin, il y a présentement l’attaque féroce du gouvernement Couillard contre toute couverture publique. Un État de plus en plus faible, de moins en moins de concertation publique, et des politiques de plus en plus individualisantes.

Nathalie Côté, intervenante en réinsertion à l’hébergement Fleur de Macadam (Saint-Jérôme) partage ma méfiance face à ce projet, qu’elle qualifie de « pas très réjouissant », notamment à cause de tout ce qui pourra augmenter en termes de coût de la vie autour du camping. Elle déplore également le fait que la Société ne s’intéresse pas à des projets à caractère social : « la pauvreté, ça regarde tout le monde », ajoute-t-elle. Un camping urbain n’est d’ailleurs pas une mauvaise idée, n’eût été du caractère « luxueux » de celui-ci. C’est un point de vue que partage Vincent Léger, consultant en tourisme durable qui souhaite lui-même voir s’implanter un camping urbain dans notre ville : « Du camping traditionnel serait un projet plus démocratique, plus accessible aux citoyens », confiait-il au Journal Métro.

De la démocratie? Dans le contexte actuel, je ne peux que dénoncer ce projet qui a tout d’un mouvement de colonisation de la rue. Personnes en situation d’itinérance, personnes marginalisées, sont chassées de leurs rues et de leurs repères pendant que l’on y marchandise le droit des plus riches d’y dormir. Nous sommes collectivement appauvri-e-s par le capitalisme et par les mesures d’austérité, nous perdons notre droit de cité dans nos propres rues. L’espace public devient encore plus ségrégué et hiérarchisé. Democracy has left the building.

À une époque où tout est marchandisé, même le droit de boire de l’eau et de dormir dans la rue, décolonisons toute. Même la rue.

 

[1] http://ici.radio-canada.ca/regions/montreal/2012/02/22/004-etude-itinerance-contraventions.shtml

[2] http://journalmetro.com/actualites/montreal/939094/vers-du-camping-de-luxe-dans-le-vieux-port/

[3] Sérieux : quel jeu de mots de marde.

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