Le « renouveau » des salles de cinéma saguenéennes : dix (10) questions à monsieur Papalia

Le cinéma construit notre mémoire, la télé fabrique de l’oubli.
Tonio Benacquista, Saga (1997)

Or donc, Ciné Entreprise de Terrebonne, propriétaire des salles de cinéma du Saguenay depuis deux décennies s’apprête à revamper et reconstruire ses cinémas devenus vétustes et à la fine pointe de rien du renouveau technologique dans le domaine. Son principal actionnaire, Raffaele Papalia, qui se méfie du cinéma d’auteur québécois comme de la peste, l’a confirmé à certains médias régionaux ébahis et consentants.

Si ma mémoire ne me fait pas trop défaut, Ciné Entreprise a sûrement annoncé le revampage de ses salles saguenéennes une bonne dizaine de fois depuis 20 ans. Que veut-elle faire au juste avec ses salles si mal insonorisées qu’on peut facilement écouter deux-trois films à la fois quand on retourne encore dans ses locaux passés date? Et je ne parle pas de l’inconfort de ses sièges qui donnent mal dans le dos quand on se retourne pour avertir le gars d’en arrière de moins mastiquer son «pof-corne» ou d’arrêter de parler à sa blonde pendant la projection.

À Jonquière, on nous dit qu’on veut transformer les deux salles en cinéma-bistrot où la clientèle pourra manger et boire de l’alcool (lire de la bière, on est à Jonquière tout de même), un concept unique, dit-on, au Québec. Sans traiter monsieur Papalia de menteur je lui soulignerais que le concept unique existe déjà un peu partout dans la belle Province comme au cinéma Le Clap à Québec depuis déjà quelques années.

Est-ce que les habitués des bars de Jonquière-la-bière vont se déplacer pour aller voir des films pour adultes assoiffés au cinéma ? J’en doute. Ce cinéma et ses deux petites salles aussi mal insonorisées que celles de Chicoutimi a toujours présenté des films grand public américains et québécois et les derniers films d’animation pour flos hyperactifs. Et ce ne sont pas les mélomanes qui fréquentent les opéras du samedi qui vont se taper une caisse de bière en regardant les shows du MET Opera. Et d’ailleurs, est-ce que ses transmissions vont demeurer avec l’ouverture du bar cinéphilique juste en face de l’Envol qui vient de changer de propriétaire après 35 ans de joyeuse broue ?

Autant de questions auxquelles monsieur Papalia a oublié de répondre.

Quant à Chicoutimi, eh bien on nous joue le grand jeu de la reconstruction des salles devenues hors d’usage. On nous promet d’ériger pas loin d’elles, de l’autre côté du parking, un complexe de salles avec écrans de 24 mètres à la fine pointe de quelque chose. On nous dit qu’on y investira 15 millions de dollars et beaucoup de bonne volonté. Du côté des propriétaires du centre d’achat, on nous souligne encore une fois que rien n’est signé malgré la fin du bail de location en 2018. Encore une fois monsieur Papalia déborde de bonnes intentions mais nous laisse un peu sceptiques sur ses projets rénovateurs.

Voici dix (10) propositions et questions pour le faire mieux réfléchir sur son monopole qui lui permet de montrer depuis trop longtemps à la population locale captive les films qu’il juge profitables pour son entreprise tout en faisant rouler ses machines à «pof-corne» aussi payantes que ses projecteurs.

1- Pourquoi ne pas construire de nouvelles salles de cinéma «commerciales» au centre-ville de Chicoutimi ? Ce serait sans doute la meilleure façon de désengorger les centres d’achat qui ont été construits uniquement pour rendre hommage au culte de l’automobile.

2- Pourquoi, monsieur Papalia, dans vos annonces de bonnes nouvelles cinématographiques concernant vos cinémas ne faites-vous jamais mention du contenu de vos salles, à savoir le choix des films au programme? Comme si le cinéma qu’on nous proposait ne nous concernait pas. Comme si, par exemple, un concessionnaire auto oubliait de mentionner la marque de ses chars dans sa pub.

3- Les nouvelles salles que vous voulez construire malheureusement en périphérie du centre commercial vont-elles encore servir à montrer les derniers films américains qui marchent ou prévoyez-vous réserver une ou deux salles au cinéma d’auteur qui considère le 7e art comme moyen d’expression?

4- Avez-vous l’intention de vous associer à des organismes régionaux qui diffusent des films inédits de ce côté-ci du Parc, comme REGARD, les cinémas parallèles et autres festivals de cinéma ?

5- La Ville de Saguenay vous a-t-elle approché pour mieux planifier vos projets commerciaux qui ont eux aussi une portée culturelle et déborde même sur la planification urbaine de cette ville développée sans aucun plan d’ensemble ? Ou bien la Ville ne s’attend-t-elle de vous seulement que vous payez vos taxes à temps ?

6- Est-ce que vous ciblez des publics particuliers dans vos projets de rénovation ou bien comme toujours visez-vous essentiellement le large public qui croit que le cinéma qui compte vient toujours d’Hollywood? Alors qu’ailleurs de plus en plus les salles, mêmes commerciales, organisent des projections pour les enfants, les vieux, les cinéphiles, les organismes qui en font la demande?

7- Avez-vous l’intention de faire comme on fait de plus en ailleurs (New-York, Paris, Berlin) à savoir aménager des salles de cinéma qui proposent des rencontres avec des artisans du cinéma et des rétrospectives de films pour faire connaître au grand public les films d’hier qui résistent encore? Des salles plus conviviales avec restaurant à la carte, salon de thé, café, bibliothèque, bref, un lieu de rencontres quotidiennes.

8- Croyez-vous avoir une mission culturelle ou bien vous limiterez-vous à la mise en marché des films de divertissement et la vente de «pof-corne» jusqu’à la fin de vie de vos salles encore une fois?

9- Est-ce que l’architecture des salles de cinéma vous préoccupe ou voulez-vous tout simplement prolonger l’habitude de monter des complexes de salles qui ressemblent à des boîtes à beurre sans âme comme trop d’édifices nouvellement construits à Chicoutimi et ailleurs?

10- Pourquoi ne pas vous inspirer du complexe de salles du Clap à Québec ou de la Maison du cinéma de Sherbrooke (où les films commerciaux ont aussi leur place) pour assurer une meilleure diversification des films en salles au Saguenay?

Bref, cher monsieur Papalia, si nous n’avions pas les cinémas parallèles au Saguenay pour assurer une meilleure présence des films d’auteur et en même temps une plus large éducation cinématographique, la région serait sans doute considérée comme le tiers-monde de la diffusion du cinéma courant au Québec. Votre monopole nous entretient dans la grande noirceur cinématographique. Nous ne recevons malheureusement que la partie visible (Hollywoodienne) de l’iceberg du cinéma actuel. Et les productions québécoises qui entretiennent notre petit star system. Je ne me rappelle la dernière fois que j’ai vu programmer chez vous un film français, coréen, allemand, norvégien, belge, britannique, sénégalais, autrichien, cubain, russe, indien, brésilien, et j’en passe.

Bien à vous.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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