Petite petite région du sud du Nord

Je n’ai jamais eu peur qu’on ne me choisisse pas à cause de la couleur de mes cheveux, de celle de mes yeux, de celle de ma peau. Je n’ai jamais été mal à l’aise dans un endroit public pour avoir senti peser sur moi des regards insistants et réprobateurs. Je n’ai jamais préféré me taire plutôt que de parler avec un accent qui aurait trahi mes origines. Je n’ai jamais été accueillie par le mouvement de recul d’un propriétaire m’ouvrant la porte du logement que j’allais visiter. Je n’ai jamais eu à fournir de relevés bancaires ni de preuve d’absence de casier judiciaire pour pouvoir signer un bail.

On ne m’a jamais conseillé gentiment de ne pas me saouler si je me présentais à tel événement. On ne m’a jamais dit que j’avais comme les miens le gène de l’alcoolisme ou de la violence ou de la paresse. On n’a jamais tenté de me provoquer en me taquinant grossièrement à propos de ma culture ou des membres de mon peuple. On n’a jamais retiré vivement ses enfants de ma présence en comprenant qui j’étais, d’où je venais. On n’a jamais renversé de poubelle sur ma galerie. On n’a jamais tracé de graffiti haineux dans la poussière sur ma voiture. On n’a jamais vandalisé mes biens juste parce que je suis qui je suis. On n’a jamais brusquement changé de discours sur la disponibilité d’une place en garderie, d’un emploi ou d’un logement en entendant ma voix au téléphone ou en apercevant mon visage.

Je ne suis jamais rentrée chez moi les traits tuméfiés pour avoir été agressée à la sortie d’un bar parce que je viens d’où je viens. Je n’ai jamais eu de difficulté à me trouver un emploi parce qu’on craignait que la couleur de ma peau ne fasse fuir les clients. Je n’ai jamais été suivie par un commis suspicieux dans un magasin parce que les gens comme moi sont censés être plus voleurs que d’autres. Je n’ai jamais couru affolée d’un garde-robe à l’autre le ventre serré par la peur d’y découvrir ma soeur pendue.

On ne m’a jamais systématiquement évitée dans une salle de cours. On n’a jamais fait de drôles de sons avec sa bouche dans mon dos en se frappant les lèvres du plat de la main. On n’a jamais ridiculisé ma spiritualité. On ne m’a jamais enlevé mes enfants pour les envoyer dans une famille où ils désapprendraient qui ils sont et d’où ils viennent. On n’a jamais vargé dans ma porte d’appartement en pleine nuit en hurlant mon identité comme une insulte.

Je n’ai pas vécu de cassure radicale dans la transmission de mon héritage culturel. Je ne viens pas d’un endroit où la détresse pousse dans les craques des chemins pour enfarger tous les pieds qui s’y posent. Je ne suis pas d’un peuple qu’on a tenté de faire disparaître puis qu’on essaie d’ignorer, de rendre invisible de toutes les façons possibles. Je n’ai jamais eu à consoler mon enfant qui s’est fait harceler à l’école par des bums qui le traitaient de sauvage. Je n’ai jamais été mal reçue dans un établissement de soins à cause de mon apparence physique ou de mon accent. Je ne me suis jamais butée à l’impossibilité d’accéder à la propriété pour des raisons raciales.

Je ne suis pas Autochtone.

Je me demande souvent, si mon arrière-grand-mère micmacque n’avait pas dû renoncer à qui elle était pour avoir épousé son Joseph, un Blanc, ainsi que l’obligeait à le faire la Loi sur les Indiens, quel aurait été mon héritage. Assurément, mon grand-père Zénon, qui a passé sa vie dans le bois et dont les traits témoignaient éloquemment de son ascendance, aurait connu ses grands-parents maternels. Ses oncles, ses tantes, ses cousines. Il aurait probablement parlé la langue. Il aurait appris des contes, des chansons et certains savoir-faire. Et il aurait, sans aucun doute, transmis cet héritage à sa fille, ma mère. Ma mère au teint mat et aux cheveux noirs, ma mère aux yeux bruns, ma mère à qui on ne disait pas qu’elle était métisse.

Il m’arrive d’avoir des regrets de ne pas avoir reçu cet héritage. D’avoir été forcée d’aller le chercher par moi-même, sans savoir d’où me venait l’urgence d’aller à la rencontre des Premières Nations jusqu’à ce qu’on me parle de cette aïeule dont j’avais toujours ignoré l’identié. Je poursuis ma quête. Mais je sais qui je suis. Et telle que je suis, je me sens accueillie dans le monde où je vis, dans la ville où je travaille, achète, consomme.

Clémentine n’ayant pas pu transmettre son héritage, et de cette façon la part autochtone de sa descendance ayant été effacée, je ne suis pas ostracisée dans la région du monde où je vis. Dans le cas contraire, il m’arriverait régulièrement toutes ces choses que j’ai mentionnées en début de texte. Toutes ces choses, elles sont arrivées et arrivent à des gens que je connais. Celles-là, et d’autres.

Mais dans cette région au sud du Nord, on n’est pas raciste. Non non, on n’est pas raciste, on en connaît un Indien, pis il est ben correct. Mais tsé, on connait aussi quelqu’un qui travaille dans le Nord, pis les Indiens sont toute (insérer un qualificatif douteux). On n’est pas raciste mais on l’a la solution pour eux autres. On est pas raciste mais elle a couru après, non, elles sont tout le temps-saoules ces femmes-là. On n’est pas raciste mais ce monde-là ça se ramasse à quinze dans un appartement pis ça brise toute. On n’est pas raciste mais sont pas capables de boire. On n’est pas racistes mais y ont juste à être Canadiens comme tout le monde. On est pas racistes mais y ont toute pis y chialent encore. On n’est pas racistes, on en a nous autres du sang Indien — su’ le hood du char, ah ah ah, t’as pognes-tu? On n’est pas raciste.

Ah oui?

Ben laisse-moi te dire, petite petite région du sud du Nord, que t’as pas fini de m’entendre. Parce que je te vois faire. Parce que je t’entends aussi.

Ton racisme me dégoûte. Le racisme, c’est laid, c’est bas, ça pue. J’en parle maintenant, je vais en parler encore, sur toutes les tribunes que je pourrai occuper et dans tous les langages que je peux utiliser.

Je ne prétends pas parler au nom des gens des Premières Nations. Encore moins leur donner la parole. Ils en ont une parole, ça fait un sacré bout de temps qu’ils la prennent, faudrait juste enfin se donner la peine d’écouter ce qu’ils ont à dire.

Je prends la parole. La mienne. Ma parole à moi, arrière-petite-fillle de Clémentine Harrison, la Micmacque, et de Joseph Otis, lui-même descendant d’Anna Shuah, l’Abénakise.

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