Le disque rayé de Mathieu Bock-Côté

Analyse d’un discours antiscientifique sur l’immigration

Ce n’est pas la première fois qu’il nous l’apprend : le sociologue Mathieu Bock-Côté chronique à qui veut l’entendre que nos seuils d’immigration sont beaucoup trop élevés et qu’il importe urgemment de les abaisser. Il s’y est remis samedi dernier :

Les péquistes et les caquistes représentaient les « fermés » parce qu’ils souhaitent plutôt conserver les seuils à 50 000. Telles étaient les deux seules positions possibles : soit on augmente les seuils, soit on les conserve. Personne n’a imaginé un seul instant de les abaisser[i].

Le sociologue se targue apparemment d’être encore plus « fermé » que les péquistes et les caquistes, car il affirme que « [p]ar réalisme, il faudrait abaisser les seuils d’immigration, et les abaisser significativement. Et urgemment »[ii]. Ça n’est pas la première fois (j’imagine bien que ce n’est pas non plus la dernière) qu’il livre ce discours. Il nous l’avait resservi en janvier dernier, à la suite de la publication d’une série d’études et d’articles concernant l’immigration et l’apprentissage du français au Québec.

L’information qui avait d’abord transparu était celle du rapport de gestion du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (ci-après MIDI)[iii], ainsi que d’un rapport de recherche de Jean Ferretti pour l’Institut de recherche en économie contemporaine (ci-après IRÉC)[iv]. Nous apprenions ainsi qu’environ 60% des immigrant-e-s non francophones ne suivent pas, dans les deux ans suivant leur arrivée, les cours de francisation offerts gratuitement par l’État. Selon l’étude de Jean Ferretti (IRÉC), il appert qu’« [e]nviron 40 % des immigrants ne connaissent pas le français à leur arrivée au Québec. Cette proportion semble de surcroît avoir été sous-évaluée jusqu’en 2011 […] »[v]. On parle ici de personnes adultes, car la loi 101 oblige les enfants de familles immigrantes à fréquenter un établissement scolaire francophone, et ce, jusqu’à la fin du secondaire. Un bref calcul nous permet ainsi d’évaluer qu’environ 24% de la population immigrante ne parle pas français à son arrivée au Québec et ne participe pas aux cours de francisation offerts gratuitement par l’État, et ce, dans les deux ans suivant son arrivée – il est donc tout à fait possible que des personnes immigrantes se munissent d’un apprentissage du français après cette période, ou encore, aient recours à de l’enseignement qui n’est pas offert par l’État, mais plutôt par des organismes ou des établissements privés.

C’est ainsi que Mathieu Bock-Côté débute son analyse avec un prévisible mais non moins retentissant « 60% des immigrés d’âge adulte qui arrivent au Québec et qui ne parlent pas le français en y arrivant refusent de prendre des cours de français »[vi]. Il entretient ainsi un flou statistique et n’informe pas correctement son lectorat : non seulement il omet de mentionner qu’il s’agit d’une statistique mesurée sur une période de deux ans suivant l’arrivée au Québec, mais également que cette statistique mesure le taux de participation aux cours de français offerts par l’État, alors que, comme nous l’avons déduit, il est tout à fait possible que des personnes immigrantes choisissent de prendre des cours ailleurs ou d’apprendre le français autrement.

De plus, le sociologue, en affirmant que ces personnes refusent de prendre des cours de français, convertit une donnée statistique en intentionnalités : analytiquement parlant, il faudrait ventiler les causes possibles, parmi lesquelles le refus n’en serait qu’une. D’autres raisons peuvent pousser quelqu’un à omettre de suivre ces cours, même lorsqu’ils sont gratuits. Par exemple, la durée et l’horaire de ces cours soulève la question de l’accessibilité :

[L]e programme régulier de formation en francisation à temps complet est composé de trois sessions (cours FIA 330-1, FIA 330-2 et FIA 330-3), dispensées sur 11 semaines à raison de 30 heures par semaine (20 heures d’enseignement données par le professeur du MICC et 10 heures d’activités de soutien à l’intégration dispensées par le moniteur). Le nombre maximal d’heures de formation à temps complet est donc de 990 heures. L’horaire pour les cours à temps complet est le suivant : 6 heures par jour, 5 jours par semaine, de 8 h 30 à 16 h 30[vii].

On comprend rapidement qu’il est demandé à ces personnes de se consacrer à leurs cours de français comme on se consacrerait à un emploi à temps plein, et ce, pendant plus de 7 mois et demie. Parallèlement, Immigration Canada demande à ses nouveaux et nouvelles immigrant-e-s indépendant-e-s de détenir une somme de 10 000 dollars canadiens pour subvenir à leurs propres besoins lors de leurs premiers mois au pays[viii], tandis que chez Immigration Québec, on leur demande de signer un contrat stipulant qu’iels seront en mesure de subvenir à leurs besoins pendant une période de trois mois[ix] (évidemment moins que la durée de l’effort de francisation). Pour une personne seule sans enfant, le montant exigé est de 3 046 dollars canadiens[x]. À titre de comparaison, le seuil du faible revenu, porté sur trois mois, est de 5 680 dollars canadiens pour un ménage d’une personne[xi].

L’État offre néanmoins une allocation de participation à celleux qui sont inscrit-e-s à temps complet aux cours de francisation, allocation qui varie entre 30$ et 115$… par semaine[xii], ce qui équivaut, dans le meilleur des cas, à moins de 4$ par heure. Même en bénéficiant de l’Aide sociale, on ne peut que vivoter sur cette allocation : on se trouverait malgré tout bien en-deçà du seuil de faible revenu. Il s’agit d’un aspect de la question que soulève d’ailleurs Tania Longpré, chroniqueuse et enseignante en francisation, dans une entrée de son blogue au Journal de Montréal : « [à] peine 120$ par semaine, maximum, pour 30 heures de francisation, c’est un horaire de travail à temps plein, et soyons honnêtes, nous avons de la difficulté à concurrencer le marché du travail » (14 juin 2015)[xiii]. J’abonde dans le même sens et je crois que cette nuance, fort importante, mériterait d’être approfondie dans une analyse sociologique (même brève) de l’immigration et de la francisation. Tania Longpré se demande d’ailleurs ce qu’attend le gouvernement du Québec pour enfin hausser les allocations aux immigrant-e-s en processus de francisation à temps complet, et pour également en offrir une à celleux qui ne le font pas à temps plein[xiv] : je me pose franchement la même question.

Revenons à notre sociologue, qui nous affirme par la suite que « Le Devoir nous confirme ce matin une chose dont nous nous doutions : la francisation des immigrés est un échec. Les immigrants boudent les cours de français »[xv]. Nous ne parlons soudainement plus des 24% d’immigrant-e-s que nous avons estimé plus tôt au cours du présent exercice, mais dorénavant de « les immigrants », en tant que groupe homogène, qui bouderait les cours de français. Le sociologue détiendrait-il le pouvoir exceptionnel d’étendre une statistique de 24% à l’ensemble de la population étudiée, en plus de métamorphoser l’indicateur mesuré en de la vulgaire bouderie?

Poursuivons : « Nos efforts pour les intégrer n’aboutissent pas à des résultats convaincants »[xvi]. Notons ici la volonté de séparer la population en deux groupes distincts, soit le « nous », Québécois-e-s, et le « les », elleux, les personnes immigrantes, comme si une fois le processus complété, ces personnes n’étaient tout de même pas québécoises à part entière. « En un mot », poursuit-il, « du point de vue de l’intégration linguistique et culturelle, l’immigration est un échec, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas des milliers et des milliers de belles histoires réussies »[xvii]. L’on se demande pourquoi il fait mention de ces milliers de belles histoires réussies – parce que selon le sociologue, l’immigration est un échec – mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici : c’est plutôt le fait que Mathieu Bock-Côté parle à la fois d’intégration linguistique et culturelle. Il ne définit pas ce que représente l’intégration culturelle, et ne cherche même pas à expliquer à son public en quoi le fait qu’environ 24% des immigrant-e-s n’aient pas pris de cours de français de l’État après deux ans de présence au Québec fasse en sorte que l’intégration culturelle de l’entièreté de la population immigrante soit un échec. Pire encore : « [e]n un mot, nous ne les intéressons pas »[xviii], annonce-t-il, séparant encore une fois la population immigrante en un « eux » homogène, désintéressé du Québec, et bien distinct du « nous ».

Poursuivons : « Ils arrivent chez nous et peuvent aisément se passer d’une interaction avec la majorité francophone […]. Dans la société du Bonjour/Hi, ils choisissent le Hi »[xix]. Notons encore une fois l’autre qui arrive « chez nous » (comme si, même un fois installées, les personnes immigrantes n’étaient pas chez elles), ainsi que la conclusion hâtive du sociologue : si ces personnes n’optent pas pour le français, c’est qu’elles doivent forcément opter pour l’anglais… Or, ce discours évacue complètement la question des allophones (qui, selon l’étude de Jean Ferretti (IRÉC), constituaient 8,6% de l’ensemble de la population québécoise en 2011[xx]), question qui mériterait d’être approfondie afin d’engager un dialogue qui permettrait vraiment au fait français d’assurer sa pérennité.

Poursuivons : « c’est une chose de s’ouvrir raisonnablement au monde, c’en est une autre de s’y dissoudre et de consentir à devenir chez soi une minorité culturelle parmi d’autres »[xxi]. Certes, le groupe francophone est en déclin. Il y a cependant un pas entre valider cette constatation pour chercher des pistes de solution et celui d’affirmer que celui-ci est en voie de devenir une « minorité culturelle parmi d’autres » – sans aucune base empirique, d’autant plus que l’on devrait plutôt, puisque c’est la langue française qui nous intéresse, parler de « minorité linguistique ». Bien que la langue soit une partie importante de la culture, cette dernière est beaucoup plus vaste et complexe qu’un seul de ses éléments – mais le présent exercice n’a pas pour but de faire la sociologie de la culture. Mathieu Bock-Côté poursuit, deux paragraphes plus loin, avec une formule rhétorique qui ressemble beaucoup à la précédente :

C’est une chose d’ouvrir nos portes à un certain nombre d’immigrants, sur une base annuelle, pour les accueillir au Québec. On ne connaît personne qui souhaite fermer les frontières. C’en est une autre de pratiquer une politique d’immigration qui relève, nous le savons maintenant, du suicide culturel […][xxii].

Non seulement le sociologue ne précise pas à son lectorat quel serait, selon lui, ce certain nombre acceptable d’immigrant-e-s, mais il qualifie notre taux d’immigration de suicide culturel. Rien de moins. À la limite, parler de « suicide linguistique » pourrait être plus à propos, mais relèverait néanmoins d’une exagération, d’autant plus, puisqu’il faut le répéter, qu’il existe des pistes de solution afin de réfléchir et de freiner la décroissance du groupe francophone au Québec – l’accessibilité, la qualité et la rémunération des cours de francisation en étant une parmi d’autres.

Poursuivons : « Par ailleurs, l’ouverture à l’autre lorsque l’autre refuse de s’ouvrir à nous relève du masochisme identitaire », poursuit le sociologue. Notons encore une fois la distinction entre le nous et l’autre. Notons le sombre scénario du masochisme identitaire, le même que celui du suicide culturel. Notons, encore une fois, la généralisation abusive qui consiste à présenter la population immigrante comme un autre qui refuse de s’ouvrir à nous – alors qu’il y a des nous et des autres, et qu’il ne s’agirait, rappelons-le, que d’environ 24% de l’ensemble de la population immigrante qui ne parle pas français et qui ne participe pas aux cours de francisation offerts gratuitement par l’État dans les deux ans suivant l’arrivée au Québec.

Poursuivons : « Nous devons changer nos critères de sélection des immigrants et faire du français un critère obligatoire »[xxiii], poursuit-il. Je suis ambivalente face à cette recommandation. Il est possible, et peut-être même envisageable, comme l’indique l’étude de Jean Ferretti (IRÉC), que le Québec change certains critères de sélection relatifs à l’immigration économique, bien que ce ne soit pas forcément la solution à privilégier. Pour des raisons éthiques, j’hésite à abonder dans ce sens pour la catégorie des regroupements familiaux (qui ne relèvent de toute façon pas du provincial) et certain-e-s réfugié-e-s. De plus, l’État se dote d’outils pour l’effort de francisation, dont les acteurs et actrices (dont Tania Longpré, qui, je n’en doute pas, fait très bien son travail), mobilisent beaucoup de forces à bonifier, malgré les coupes de notre gouvernement austère : « [é]videmment », admet la chroniqueuse et enseignante en francisation, « les ressources existent, mais c’est un parcours chaotique qui attend le nouvel arrivant qui désire se franciser »[xxiv]. À titre d’exemple, le budget provincial des cours de francisation dans les entreprises a été coupé, au cours de l’année budgétaire 2014-2015, de plus de la moitié, ce qui représente une coupure de près de 4 millions sur un budget de 7,8 millions de dollars[xxv]. L’austérité touche aussi le fait français.

C’est au terme de ce texte – aux raisonnements bancals, parfois exagérés, lorsqu’ils ne sont pas carrément mensongers ou truffés de scénarios tragiques – que Mathieu Bock-Côté y va d’une conclusion à la mesure de son argumentaire : « [m]ais surtout », prescrit-il, « il est temps de réduire les seuils d’immigration »[xxvi]. C’est la même chanson qu’il vient de nous resservir samedi dernier, et ce, sans jamais mentionner quels seraient selon lui les seuils acceptables, ou selon quels critères il évaluerait lesdits seuils : la moitié moins, soit environ 25 000? 5 000? 49 500? 2 immigrant-e-s? On ne le sait pas. C’est à se demander s’il le sait lui-même. Il joue et rejoue le même disque rayé, sans jamais nous dire par quoi le remplacer.

A-t-il failli à saisir les nuances qu’exige une analyse sociologique et empirique de l’immigration, ou bien a-t-il volontairement entretenu des flous statistiques afin de tromper son lectorat dans le but, avoué ou non, de le faire adhérer à son idéologie de réduction des taux d’immigration? Quoi qu’il en soit, un tel discours va à l’encontre de toute considération méthodologique et contribue à mal renseigner le grand public, qui mérite mieux que cela. Grâce à sa tribune, Mathieu Bock-Côté jouit d’un capital symbolique très fort. Malheureusement, il y étale régulièrement son opinion travestie en analyse légitimée par son statut de sociologue, et ce, sans égard aux faits empiriques ou à la méthodologie que prescrit l’examen d’un sujet aussi vaste et complexe. Ce faisant, ce genre de discours contribue à entretenir et à véhiculer une image négative de la sociologie, comme si cela n’était pas sérieux, ou comme si cela ne relevait que de l’opinion. Ce discours est antiscientifique, et n’est absolument pas représentatif de ce que pourrait produire une analyse sociologique et rigoureuse de l’immigration et du fait français. L’opinion n’est pas forcément à proscrire, mais doit toutefois être soutenue (et non pas contredite) par les faits.

Espérons à tout le moins que Mathieu Bock-Côté, notamment chargé de cours à l’Université de Sherbrooke, n’enseigne pas à ses étudiant-e-s avec la même méthodologie antisociologique qu’il exerce en tant qu’intellectuel public dans la Cité.

***

[i] Bock-Côté, Mathieu, « 50 000, c’est trop », le Journal de Montréal [En ligne], http://www.journaldemontreal.com/2016/04/16/50000-cest-trop (page consultée le 16 avril 2016).

[ii] Ibid.

[iii] « Rapport annuel de gestion 2014-2015 », Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion [En ligne] http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/ministere/rapport-annuel/Rapport_annuel-2014-2015.pdf (page consultée le 30 janvier 2016).

[iv] Ferretti, Jean (2016), Le Québec rate sa cible. Les efforts du Québec en matière de francisation et d’intégration des immigrants : un portrait, Montréal, Institut de recherche en économie contemporaine.

[v] Ibid., p. ii.

[vi] Bock-Côté, Mathieu, « Il est temps de réduire les seuils d’immigration », Le Journal de Montréal [En ligne], http://www.journaldemontreal.com/2016/01/26/il-est-temps-de-reduire-les-seuils-dimmigration (page consultée le 11 février 2016).

[vii] Ferretti, Jean, Op. Cit., p. 28.

[viii] « Démarches générales », Immigrer.com [En ligne] http://www.immigrer.com/page/Immigrer_Faire_les_demarches_Demarches_generales.html (page consultée le 11 février 2016).

[ix] Ibid.

[x] « Autonomie financière », Immigration, diversité et inclusion Québec [En ligne] http://www.immigration-quebec.gouv.qc.ca/fr/immigrer-installer/travailleurs-permanents/conditions-requises/lexique.html#autonomie (page consultée le 11 février 2016).

[xi] « Les mesures de faible revenu (MFR) pour une année donnée sont calculées à partir d’une enquête annuelle sur le revenu des familles canadiennes » : ce taux ne change toutefois pas beaucoup en raison d’un taux d’inflation relativement faible. Source : « Seuil de faible revenu (avant impôt) pour chaque année selon la taille du ménage », Retraite Québec : Cahier des normes [En ligne] http://cdn.carra.gouv.qc.ca/g%C3%A9n%C3%A9ral/pages/IN99KXXX00A001.aspx (page consultée le 11 février 2016).

[xii] Ferretti, Jean, Op. Cit., p. 29.

[xiii] Longpré, Tania, « Ce remède imaginaire », Le Journal de Montréal [En ligne], http://www.journaldemontreal.com/2015/06/14/ce-remede-imaginaire (page consultée le 11 février 2016).

[xiv] Ibid.

[xv] Bock-Côté, Mathieu, Op. Cit.

[xvi] Ibid.

[xvii] Ibid.

[xviii] Ibid.

[xix] Ibid.

[xx] Ferretti, Jean, Op. Cit., p. 6.

[xxi] Bock-Côté, Mathieu, Op. Cit.

[xxii] Ibid.

[xxiii] Ibid.

[xxiv] Longpré, Tania, Op. Cit.

[xxv] Dutrisac, Robert, « Les coupes sont scandaleuses, juge l’opposition » Le Devoir [En ligne] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/462580/francisation-en-entreprise-les-coupes-sont-scandaleuses-juge-l-opposition (page consultée le 10 février 2016).

[xxvi] Bock-Côté, Mathieu, Op. Cit.

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