Qui veut des asperges?

Toute ressemblance avec une personne existant ou ayant existé n’est pas nécessairement imaginée. 

Quoique je fasse, je porte une pelure, des lunettes et des bottes d’asperge. Pendant cette lecture, si tu veux des asperges, tu devras faire l’effort de sortir de tes habitudes de réflexion, tu devras quitter tes acquis sur les causalités dans les relations humaines et ce sera difficile justement parce que je ne m’explique pas les choses comme tu le fais. Il sera pourtant très heureux que tu me lises parce que tu aiderais peut-être ensuite quelqu’un qui me ressemble à communiquer avec toi. L’effort que je te demande déjà pour me comprendre, j’ai dû très vite le mettre en pratique tous les jours depuis plus de quelques décennies pour rester des vôtres: j’ai un trouble envahissant du développement, je vis avec le syndrome d’Asperger, je suis autiste.

Dans la majorité des cas, j’entre en relation avec des gens dits neurotypiques. Ce défi est très souvent invisible et il peut même m’arriver de croire que je le suis aussi. Ce défi est parfois très visible parce que je fais malgré moi en sorte qu’on me remarque.

Selon le DSM-5, une personne qui présente un trouble envahissant du développement en voit les conséquences dans au moins un des trois critères suivants par rapport aux enfants neurotypiques (dont l’acquisition des codes sociaux et de l’expression des sentiments débutent vers cinq ans) : 1- troubles de la communication; 2- troubles de la socialisation; 3- atteintes neurosensorielles : hyper et hypo sensibilité. Il convient de consulter un médecin de famille qui dirigera ensuite toute personne vers des professionnels avisés en vue d’un diagnostic, pour les questions de santé mentale autant que pour les raisons de santé physique. Toutefois, j’aime t’écrire tout de suite qu’il faudra beaucoup de douceur, de compréhension et de patience parce que les personnes présentant cette différences détestent être prises à défaut, se sentent très souvent misérables et ont l’habitude d’être raillées ou mises de côté.

Pour ma part, c’est parce que sous ma pelure, derrière mes lunettes et dans mes bottes, j’enchaîne les maladresses à être; je suis une étrangère, je me sens comme une asperge.

Je ne ressens pas la chaleur, ni du bout des doigts, ni pendant l’été; par ailleurs j’ai froid la plupart du temps. J’ai rarement mal au moment où je me blesse, mais je me souviens de chacune des sensations de douleurs franches que j’ai connues, et il m’arrive même de ressentir la douleur de quelqu’un d’autre que moi. Je suis arrivée à terminer un film au cinéma seulement vers seize ans alors que j’ai toujours aimé entendre et jouer de la trompette. J’ai très peu le sens social et face à ma propre empathie je choisis souvent le retrait, par contre certaines personnes m’hypnotisent. Et si j’arrive à ressentir l’amour, je le ressens aussi pour certaines choses obsédantes dont je n’arrive pas à me passer. Je reconnais mal la prudence pour moi-même ni la méchanceté qui m’est adressée, et contre toute attente, je suis une maman trop protectrice. Je n’arrive pas à admettre mes erreurs, mais mon autocritique est perpétuelle. Je me souviens d’endroits que je n’ai vus qu’une fois mais j’arrive à oublier ce que je suis en train de faire. Même si mes pensées sont extrêmement agitées, mes amis ont beaucoup de considération pour mon calme. Je ne sais jamais quand me taire même si je sursaute au son de ma voix et et pourtant, je déteste quand on parle trop. Je ressens une difficulté à m’exprimer dès qu’il s’agit de moi-même, et malgré tout, je me lance dans ce défi d’écrire quelques chroniques sur cette existence toute en paradoxes…

C’est parce que j’ai un peu l’habitude de la lutte. J’ai vaincu mon propre mutisme, j’ai gagné sur un bon nombre de tics, et la plupart du temps sur l’intensité de mon jugement intérieur. J’ai soigné une bonne demi douzaine de phobies et les contrecoups de plusieurs blessures que je ne sentais pas. Je combats chaque jour de l’isolement (à distinguer de la solitude) et de l’anxiété sévère. Tu devines sûrement que j’ai beaucoup lutté contre moi-même, que j’ai combattu des épisodes suicidaires et je t’ai aussi combattu, toi.

Je comprends l’univers dans lequel je suis grâce à un corps qui m’est encore étranger, et si j’arrive toujours très vite à cerner ce que je lis, ce que je vois et ce que j’entends, j’aurai toujours du mal à bien cerner ce que je vis. Le sentiment d’être en entrevue ne me quitte que rarement, l’impression d’une perte de mémoire se présente souvent, les émotions des autres et les miennes ne se distinguent pas toujours. J’éprouve un stress à être moi-même, un stress à bien me choisir, un stress à avoir été. Tout à côté de toi, j’ai parfois du mal à voir mon propre reflet tant je le vois sombre et je ne m’y habitue pas.

Je ne veux pas m’y habituer.

La question de ma différence, pourtant, existe en moi depuis la naissance de ma pensée. Et cette différence, j’ai toujours douloureusement pu constater que tu la sentais aussi parce que je ne comprends pas toujours ce que tu me demandes, parce que je devine rarement ce à quoi tu penses, parce que je ne suis jamais certaine que tu m’aimes ou si tu me trouves adéquate. J’ai longtemps pensé que si j’étais aussi fatiguée et différente, c’était parce que j’étais plus petites que les autres, parce que je voulais toujours être ailleurs, parce que je trouvais la vie trop difficile, parce que je pensais trop souvent à disparaître ou parce que j’étais probablement malade (peut-être folle, assurément inutile, décidément anormale).

Je réagis en-dessous ou au-dessus de ce qu’il faut pour les autres; j’ai un problème de communication même avec les gens qui me sont les plus proches et les plus aimants, fréquemment, le/mon monde me happe même si d‘un œil extérieur, j’ai appris à garder un air plutôt normal. En moi doivent se cultiver chaque jour cet instinct de survie et une rage de vivre hors du commun, parce qu’en moi se conditionnent d’elles-mêmes tout autant de vulnérabilité face à toi. Et si j’ai appris que certains en profitent, je n’ai jamais appris à cacher toutes mes incertitudes.

Dans les prochaines confidences que je vais m’offrir, j’espère être capable de te décrire davantage mes sens, parce qu’ils m’empêchent souvent de m’approcher de toi. J’aimerais t’expliquer toutes mes réussites invisibles et à quel point l’imitation m’est nécessaire. Je voudrais te raconter toutes ces maladresses et les fois où j’ai mal compris ceux qui m’aiment. Je me promets de trouver une manière de te faire voir la réalité telle qu’elle l’est pour moi, je vais trouver une façon de te la rendre aussi triste et drôle que je la vois.

Tu feras peut-être ensuite partie de ceux qui me renverront une image de moi plus positive. Et même si j’ai tant de confort à être seule, je te remercie déjà de t’être un peu approché de moi. Je hais cet isolement dans lequel je suis depuis trop longtemps.

À bientôt!

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