Siné (quoi non) repose en paix vieux frère

Siné, le dessinateur anarchiste depuis toujours est décédé hier pendant une opération aux poumons qui ne lui laissait pas beaucoup de chances. Il était très malade depuis quelques années et affrontait son sort avec une lucidité et une ironie à vous couper le souffle. En plus de multiplier les séjours à l’hôpital et les rechutes à décourager le plus croyant des malades, Siné (87 ans) continuait de diriger et de dessiner la page couverture de son journal, Siné mensuel, sans trop se plaindre.

Il rédigeait depuis quelques années une chronique d’humeur le mercredi matin (sous la forme, trop souvent, d’un bilan de sa santé précaire), la zone à Siné dont je vais m’ennuyer. Tout lecteur attentif se doutait bien que la mort finirait par le surprendre au détour. Mais le débrouillard dessinateur l’a sentie arriver dans sa dernière zone écrite la veille de son opération fatale (le 4 mai 2016). Faut tout de même le faire. Lisez pour voir. Allez aussi lire ses autres zones ou mini zones toujours aussi brillamment écrites.

« Ça m’énerve grave. Depuis quelques temps, vous avez dû remarquer que je nageais pas dans la joie de vivre dionysiaque ni dans un optimisme à tous crins, ce qui est pourtant mon penchant habituel. Je ne pense, depuis quelques temps, qu’à ma disparition prochaine, sinon imminente, et sens la mort qui rode et fouine sans arrêt autour de moi comme un cochon truffier. Mon moral, d’habitude d’acier, ressemble le plus souvent maintenant à du mou de veau!

C’est horriblement chiant de ne penser obsessionnellement qu’à sa mort qui approche, à ses futures obsèques et au chagrin de se proches! Je pense aussi à tous les enculés qui vont se frottert les mains et ça m’éverne de crever avant eux!

Heureusement que vous êtes là, admirateurs inconditionnels, adulateurs forcenés… vous ne pouvez pas savoir comme vos messages me font du bien, un vrai baume miraculeux! Et banzaï malgré tout! PS : Puisqu’une fois évacuée la flotte continue d’envahir mon poumon, après maints revirements et changements de cap, l’opération est finalement programmée pour aujourd’hui, mercredi. Alea jacta est, comme dirait ce connard de César!

Je n’en mène pas trop large, je vous l’avoue et je serre les fesses comme un pressoir à olives pour évacuer le stress! »

Siné faisait partie de la bande des dessinateurs sans concessions des années 60 avec Cabu, Cavanna, Wolinski, Reiser, Gébé, le Prof Choron et tous les autres qui chauffaient fort en Mai 68 et sous le Général de Gaulle. Je l’admire et le lit depuis toujours car il avait une plume exceptionnelle pour accompagner ses petits dessins naïfs chargés de vitriol. Dans ma bibliothèque de cinéphile, je conserve un de ses ouvrages rares aujourd’hui, Le Manuel du parfait petit spectateur écrit par Ado Kyrou (Spécialiste du surréalisme) et illustré par lui, publié au Terrain Vague en 1972.

J’ai toujours aimé sa plume. La preuve, un de mes très vieux papiers sur lui publié par Le Carabin, le journal des étudiants de l’Université Laval le 23 janvier 1969 (vol XX1, no 31)…

Vous n’avez qu’à remplacer les noms des politiciens français d’hier par ceux d’aujourd’hui pour mettre à jour ses cibles préférées. Je n’ai rien changé de ce texte en guise d’hommage ultime.

« Siné, l’anarchiste français. Le plus politisé des dessinateurs humoristes connus. En veut aux Français et surtout à leur Général bien-aimé. N’hésite pas à traîner dans la merde curés, politiciens, policiers et soldats de tous et de toutes les couleurs. Il est à l’index partout car il n’a pas son crayon dans sa poche. Est un grand écrivain genre argot «San Antonio». Ses thèmes de prédilection à part l’anarchie sont les femmes, les Cubains et les travers des politiciens français. Tout pour lui sert les dessins virulents à la condition d’être contre…

On voit ses dessins sur les couvertures des livres de poche, dans toutes les revue de Lui à l’Enragé, sa revue (du temps) Siné-Massacre à été condamnée à chaque numéro. L’Express l’a mis à la porte à cause de ses sauts d’humeur contre le gouvernement. Il dessine des affiches de théâtre, de cinéma et de la pub qui ne le censure pas. Il a publié un nombre considérable d’albums de ses dessins, etc. »

On va boire un coup de rouge (du bon évidemment) à ta santé vieux frère, en relisant tes mémoires et tes dessins. Pour en savoir plus sur lui et ses proches collaborateurs, le site de Siné mensuel.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida en deuil de Siné

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