De la satire à lʼéristique

Je le dis dʼemblée, il sera question dans les prochaines lignes dʼun conflit médiatique impliquant un billet de blog écrit par un ami (et ancien collègue), Marc-André Cyr. Évidemment, loin de moi lʼidée de faire croire à qui que ce soit que je suis une observatrice objective — comme lʼa tenté notre ex-rédacteur en chef qui, manifestement en conflit dʼintérêts, profite dʼun regard faussement désintéressé pour régler lâchement ses comptes à coup de jugements de valeur sans démonstration. Non sans montrer, par contre, la dextérité avec laquelle il peut employer quelques centaines de mots pour fabriquer un véritable dépotoir de verbillage sans saveur, embourbé dans sa sempiternelle rhétorique paternaliste de bas étage. Chapeau! Vraiment, il nʼa pas fini de mʼimpressionner. Ironique, dirait-on, de faire dans la prose moralisatrice pour donner une leçon de style à son ex-blogueur quand on est aussi mal placé pour parler — les exemples ne manquent pas —, mais bon, passons ou l’on m’accusera de lui servir sa propre médecine. Sʼil faut faire preuve de total disclosure, jʼajouterais que Marc-André a choisi, cette fois, un adversaire de joute discursive à qui je voue une profonde admiration pour faire quotidiennement la preuve que si le ridicule tuait, personne nʼécrirait sa nécrologie fictive.

Lʼessence de ce ridicule tient, je lʼaffirme sans connaître M. Martineau — je peux donc me tromper —, à une dynamique paradoxale où il voue son intelligence (fort probablement supérieure à la moyenne) à prendre la masse des gens bien ordinaires pour des ignares. Son collègue, Éric Duhaime, donnait dʼailleurs ce charmant conseil de rédaction qui dresse un très peu flatteur portrait de ce qu’il pense de son lectorat : « Oubliez tout ce qui vous a été enseigné à lʼécole en matière de rédaction. Les journaux aux États-Unis sont écrits selon le niveau du primaire par exemple. Oubliez les mots aux syllabes multiples, utilisez très peu de phrases compliquées, très peu de phrases subordonnées également. Soyez directs en utilisant des phrases courtes. Un paragraphe de journal se compose dʼune, voire deux phrases au grand maximum. Le tout doit être clair, concis et compréhensible ». Pour manipuler lʼopinion, provoquer du drame, déverser le fiel de sa haine du haut de sa tribune médiatique, ça prend une intelligence plus aigüe quʼon croit, mais une intelligence qui nʼa de cesse de retourner contre elle le couteau de son arrogance et qui finit par sculpter sa propre lobotomie. Tout en haut des sphères du quatrième pouvoir, juché sur son trône de mépris, le roi se gave de son aliénation, cʼest ce quʼil crache au visage de lʼautre en s’étonnant de son indocilité.

Je pars donc de la thèse (provocatrice pour une large part de mes collègues de gauche radicale) que Richard Martineau est un homme brillant, très brillant, du moins le croit-il et le crois-je aussi.

Ce faisant, force est dʼadmettre que Martineau sait ce quʼest un texte satirique et le texte de Marc-André sʼinsère parfaitement dans cette forme. Mais comme ce nʼest pas parce que jʼai une maîtrise en études littéraires, ni que jʼétudie au doctorat en sémiologie, quʼil faut me croire sur parole, voyons rapidement les techniques littéraires employées par Cyr pour mettre en forme une satire dans les règles de lʼart. La satire, qui a des origines grecques et latines, use de divers procédés rhétoriques, notamment de lʼhyperbole. Comme le fait Marc-André dans son texte, il sʼagit dʼexagérer une situation réelle — non pas la mort de Martineau, mais sa médiocrité journalistique — afin de montrer le caractère violent et le ridicule des idées qui circulent dans les textes dʼopinion du chroniqueur. Marc-André utilise également la parodie, une autre technique prisée par la satire, et qui vise à se moquer de quelquʼun en imitant son style (par exemple, en copiant l’abus de majuscules et de ponctuations parfaitement inutiles). Plus encore, en adoptant la nouvelle satirique comme genre littéraire, avec une fonction sociale de dénonciation, Cyr vient sʼinscrire dans la tradition littéraire anarchiste. Pensons à Octave Mirbeau par exemple, qui maniait la satire avec une délicieuse acuité.

On peut comprendre le malaise que provoque un texte satirique dont la critique nous est adressée, dʼautant plus si elle implique notre propre mort. Mais Martineau ne peut ignorer quʼil ne sʼagit ni de menaces ni dʼintimidation. Il sʼagit dʼune critique acerbe, certes, mais Marc-André nʼa jamais dit souhaiter la mort Martineau, dʼautant plus que son texte traite plutôt de sa mort journalistique et non réelle. Analyse de texte 101, juste avant le passage sur lʼexposition de la dépouille, Marc-André imagine quʼen 2016, le public arrête de lire et dʼécouter les émissions de Martineau. Il conclut par : « Jamais plus nous nʼentendîmes parler de lui. » Si une mort est mise en scène, ici, ce nʼest pas une mort réelle, mais une mort professionnelle. À ce titre, la dépouille et son traitement sont figuratifs du dégoût quʼinspirent les textes du chroniqueur et non dʼune menace.

Avant de poursuivre, il faut faire la distinction entre deux types de violence. Celle issue de la révolte, qui sʼattaque à un ordre injuste du social, qui bouleverse les normes établies et les préjugés qui maintiennent les inégalités. Cette violence nʼest pas la cause, mais lʼeffet dʼun système où une minorité tente de maintenir ses privilèges, des privilèges qui reposent sur la coercition dʼautrui. Cʼest la différence entre la violence symbolique et dénonciatrice du texte de Marc-André, et la violence coercitive des textes haineux de Martineau (ce à quoi il ajoute une volonté de saper les tribunes et la réputation de son adversaire).

Contrairement à Martineau, Marc-André nʼest pas journaliste et ne prétend pas lʼêtre. Quand la FPJQ lʼinvite à titre dʼintervenant dans un débat, ce nʼest pas en tant que journaliste, mais en tant que chercheur. Quoi quʼon pense de son travail comme blogueur dʼopinions, ça ne saurait être confondu avec son travail de chercheur en mouvements sociaux, où là, on peut exiger quʼil ne baigne pas les faits dans la fiction. Ça aussi, Martineau le sait, je lʼai dit : ce nʼest pas du tout parce que quelquʼun joue à lʼimbécile quʼil lʼest pour autant.

Ce nʼest donc pas Marc-André quʼattaque Martineau, mais le professionnalisme dʼune institution qui représente ses pairs et, faute dʼobtenir la reconnaissance de ses pairs pour son travail journalistique — il le sait lui-même quʼil nʼest pas Pulitzerisable, sans quoi il ne se comparerait pas à des journalistes quʼil soupçonne être au-dessus des attaques de la plèbe de gauche radicale —, il la cherche à coup de requiem au violon. Cʼest bien là la perversion de cette spectacularisation de lʼinjure : quand un homme au manque de professionnalisme flagrant, blâmé par le Conseil de Presse pour ses propos haineux en vient, par renversement, à sʼériger un air de victime, martyre du milieu journalistique et de la marge quʼil martèle constamment alors quʼil domine tant par son statut que son omniprésence médiatique. Cet effet pervers semble avoir de multiples fonctions, dont celle dʼoblitérer que la liberté de presse quʼil défend, cʼest surtout la sienne. En masquant la critique par de la haine supposément gratuite et maladive à son endroit, Martineau cache non seulement la valeur de la souffrance de ceux et de celles qui sont marginalisés quotidiennement par ses propos tel que lʼexplicite le texte de Marc-André, mais aussi la violence même de ses propos en nous forçant à regarder une volée de castors discursive qui laisse un arrière-goût de paranoïa artificielle (et surjouée).

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