Le rack à bicycles

Le milieu de travail : quand le rack à bicycles peut t’attendre à n’importe quelle heure

Depuis quelques années, on parle beaucoup de culture de l’intimidation. Je ne sais plus s’il y a eu Biz et Jasmin Roy avant les vagues d’enfants-suicidés ou si les enfants-suicidés ont précédé Biz.

Dans mon temps, c’était du picossage de cours d’école. Mon surnom, c’était Gros Nez au primaire. Au secondaire, le gars sur qui j’avais le kick m’appelait La Morue. La modalité d’action, c’était que j’arrivais un matin (au primaire et au secondaire) et tous mes amis avaient cessé de me parler, sans que je sache pourquoi. Quelques jours plus tard, les choses revenaient à la normale. Bien sûr que ça faisait mal; j’étais dans l’incompréhension la plus complète.

Et je ne parle même pas de ceux qui subissaient ça et pour qui ça ne rentrait jamais dans l’ordre. Ceux qui arrivaient en première année du primaire et qui se faisaient (parfois littéralement) chier dessus jusqu’à leur dernière journée de secondaire. J’en connais. Je n’étais pas leur amie. C’était beaucoup plus rassurant d’être du côté des forts.

Nous n’en étions pas conscients à l’époque, mais nous étions en train de nous construire comme adultes.

Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, et l’avènement d’une tribune disponible 24 heures sur 24 à tout troll improvisé, je comprends bien que la donne a changé. Le picossage de cour d’école ou de rangée de casiers s’éternise. Alors que le rejet de la classe des années 80 revenait chez lui le soir, il avait beau avoir de la peine, il avait son break. T’sais, sa soirée tranquille devant Chambres en ville ou Chop Suey, ou devant son livre ou ses modèles à coller. Peut-être qu’il jouait avec sa petite sœur. Il savait que le lendemain, son calvaire recommencerait, mais en attendant, il pouvait respirer. Maintenant, le rejet de la classe, quand il revient, il gère les textos haineux qu’il a reçus dans l’autobus et son image salie sur Facebook ou Instagram. Les temps ont changé. Biz et Jasmin Roy ont raison de sonner l’alarme, parce que ces jeunes-là, les trolls et les rejets, ils sont en train de se construire comme adultes.

L’affaire, c’est qu’on parle des jeunes d’aujourd’hui, et qu’on se dit que c’est vraiment scandaleux, et on a vraiment raison. Sauf qu’on oublie les anciens jeunes. Ceux qui sont des adultes aujourd’hui, qui ont été des picosseux, ou qui ont été des rejets. On se dit que les adultes, c’est assez grand pour s’organiser tout seuls. Quand je vois ce que nous sommes devenus, j’ai peur de ce que les jeunes deviendront. Nous sommes des loups, que seront-ils?

Je travaille dans un milieu éduqué. Mes collègues ont pour la plupart des maîtrises. Ce sont des personnes qui ont des aptitudes à la communication. Nous avons des patrons, mais nous avons une liberté intellectuelle certaine, une sécurité d’emploi relative, des conditions de travail nettement meilleures que la majorité des travailleurs. Évidemment, il y a des accrocs, des irritants, des choses à améliorer. Mais tous les ingrédients sont là pour que nous puissions évoluer dans un climat de travail édifiant.

Au début, je croyais qu’il s’agissait d’une situation isolée. Mais en vieillissant, je me rends compte qu’elle est généralisée. Mon milieu de travail, c’est une cour d’école où trône un rack à bicycles géant. Un lieu où j’ai été témoin de menaces à peine voilées. Un lieu où je me suis fait dire de me la fermer. Un lieu où des adultes éduqués rapetissent constamment d’autres adultes éduqués. Un lieu où je me suis souvent tue pour ne pas devenir une cible. Parce que des cibles, j’en connais. On les isole, on leur fait sentir qu’ils font rien que brasser de la marde, on déforme leurs propos, on leur dit qu’ils ne devraient pas avoir de voix au chapitre. Mais nous sommes des gens éduqués, avec des aptitudes à la communication. Alors la façon dont c’est fait, on ne peut rien dire. Ils ont bien raison, au fond.

Personne ne m’appelle Gros Nez dans mon milieu de travail. Tous les matins, quand j’arrive, mes collègues me disent bonjour et me font un sourire. Tout le monde est super fin avec tout le monde. C’est sûr, il arrive que qu’un collègue soit plus à pic une journée, ou qu’un autre soit plus grande gueule. Mais c’est qu’on discute, voyez-vous, il faut aussi être capable de se défendre. Sinon, t’es mal parti. C’est toi qui a un problème, en fait.

La nuit dernière, je n’ai pas dormi. J’ai été témoin hier d’une situation abracadabrante où un collègue – un ami – s’est effondré sous la pression qui venait de toutes parts. Une situation abracadabrante qui dure depuis des années. Et qui se répète. Et qui se répète. Et qui se répète. Il se sent isolé, parce qu’il est le seul à oser poser des questions. Il se sent isolé, parce qu’il sait que d’autres se posent les mêmes questions que lui, mais que personne ne dit jamais rien. Il se sent isolé, parce que ceux qui lui répondent lui disent que ses questions ne sont pas légitimes et que ça ne vaut même pas la peine de lui répondre. Et on insiste pour lui rappeler (et pour rappeler à tous ses collègues) qu’il est le seul à les poser, ces questions connes. Mais vous savez, il l’a bien cherché, c’est parce qu’il brasse de la marde.

Je vous l’ai dit, c’est plus qu’un collègue, c’est un ami. Et je n’ai rien dit. Depuis des années, je n’ai rien dit. J’ai vu, je vois, et je ne dis rien.

Parce que j’ai peur. Parce que je suis convaincue qu’il n’y a rien à faire pour changer les choses.

La culture de l’intimidation, elle peut être partout. Certains des picosseux d’autrefois se sont rendu compte que ça leur donnait du pouvoir sur les autres, de picosser. Ils ont affiné leur technique. Ils sont vraiment forts. Pas mal plus que moi. Pourtant, à mes heures, j’en ai une, grande gueule. Mais jamais pour casser l’autre. Et les picossés se répètent ce que leurs parents leur répétaient : « Ne les écoute pas, ignore-les! » Sérieux, c’était le pire conseil ever. Ça leur a donné tellement de force, avec les années, que personne ne s’élève jamais contre eux!

La culture de l’intimidation, elle existe en milieu de travail aussi. C’est une plaie qui infecte toutes les couches de la société, tous les milieux, qui prend un visage tellement ordinaire, en fait, que tout le monde pense qu’il faut juste faire avec.

Moi, je ne peux plus. Je n’y arrive plus.

Mais la gang du rack à bicycles est trop forte pour moi.

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NDLR: La personne qui a écrit ce texte souhaite demeurer anonyme, pour des raisons évidentes.

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