Qui veut des asperges? [7]

La personne Asperger perçoit le monde à sa façon,

et n’arrive pas à vous montrer comment.

De manière inter reliée parce qu’ils sont indissociables, je t’ai présenté jusqu’à maintenant les critères diagnostiques des troubles envahissants du développement du spectre de l’autisme (dont le syndrome d’Asperger), qui sont : 1. les atteintes neurosensorielles qui affectent la manière dont je me conçois, dont je perçois ce qui m’entoure – dont toi – et qui entravent ou ont entravé 2. ma communication et 3. ma socialisation. S’y ajoutent des caractères particuliers qui teintent le quotidien de manière personnelle (des centres d’intérêts restreints, une sentiment de lutte entre les mondes physique et social, des comportements répétitifs, une mémoire épatante, une certaine maladresse physique et un fin sens logique). J’insiste sur le fait que chacun est unique, et c’est pour la raison suivante : entre 20 000 et 22 000 gènes sont présents chez l’humain, dont 250 sont possiblement impliqués dans un développement plus ou moins sévère de l’autisme (la science a établi la présence certaine d’une douzaine d’entre eux seulement, tant la recherche est un long processus de cueillette et d’analyse de données). Ceci explique qu’une personne asperger ne connaît pas (ou rarement) le retard du langage de l’autiste, qu’elle a moins de difficultés d’utilisation du langage et de la compréhension verbale (tout en éprouvant le même problème de communication, qui est le sujet de cette chronique), mais aussi qu’elle a parfois davantage de difficultés dans sa coordination motrice ou encore, qu’elle peut entretenir exactement la même forme d’attention restreinte qu’un autiste. Aussi, les conditions de ce dernier peuvent s’améliorer après l’âge de quatre ans, alors que c’est après cet âge que les symptômes du syndrome d’Asperger deviennent visibles. Une fois adulte, une peur sociale résulte de l’impact des retards sur la compréhension de la communication, et peut causer des erreurs de diagnostics : toute personne autiste a consciemment ou non appris à se savoir socialement observée. Elle y répond chaque fois de façon non acquise donc différente (et beaucoup moins prévisible sans soutien préalable ni suivi), de manière soit silencieuse, effacée, contradictoire, dramatique, colérique ou pour le moins étonnante selon l’amplitude du stress que son propre langage lui occasionne.

Comme on ne demande pas à un aveugle de nous diriger, « c’est à nous/toi aussi (les personnes neurotypiques) d’avoir des relations sociales avec les personnes autistes », t’indique le scientifique Thomas Bourgeron, de Institut Pasteur. Je ne t’ennuierai pas avec des théories très accessibles, je te ferai plutôt deviner la diversité des langages, et je vais définir plusieurs des biais par lesquels mon langage n’est ni le tien ni celui de ma famille. Je te montrerai, convaincue, comment mon langage peut pourtant t’enrichir: parce que tu aimes déjà lire mes chroniques même si elles sont écrites dans une structure qui ne t’est pas familière, tu comprends mon intention de m’ouvrir moi-même à tes propres repères et tu devines même où je veux en venir. Je suis même d’avis que tu justifies toi aussi le manque d’attention et de satisfaction personnelles dont je te fais part à travers elles – que je cherche justement à combler en les rendant aussi utiles que possible. Tu ne sous estimes pas le temps que j’y mets, et si je suis à l’aise de te faire des confidences, c’est parce que tu as constaté qu’elles rendent possibles les rapprochements que tu établis avec ton collègue de travail autiste bien malgré lui, ton cousin, ton voisin ou ton frère. Je te remercie de me l’avoir écrit.

J’ai appris à marcher d’abord sur la pointe des pieds (comme la plupart des autistes) et je suis restée comme ça longtemps, avec mon air très sérieux et mes épaules au treizième étage. Depuis, j’ai l’impression d’avoir toujours vécu sur la pointe des pieds, comme un extra terrestre, comme en décalage horaire, comme la femme visible invisible. Je n’ai pas cette petite voix qui me fait savoir ce que tu penses, parce qu’en moi tout crie, heureusement qu’il y a la musique .

LA TRANSPOSITION :

Si le cœur t’en dit, je t’ai concocté un court texte en annexe sur la fonction des formes de langage atypiques. Mais je t’indique dès maintenant que plusieurs autistes ont un réflexe de compréhension des choses qui relève de toutes les formes possibles de construction de la pensée possibles autres que les mots pour eux-mêmes (pour ma part, ce langage premier est la musique, pour d’autres, ce sont les mathématiques, le codage, les symboles quels qu’ils soient). Et si leur langage est plus typique, rares sont les autistes qui utilisent le vocabulaire, la syntaxe et tous les référents langagiers de la même manière que les personnes neurotypiques. Tout à côté de mon ordinateur, en t’écrivant, je relis d’ailleurs mon propre conseil : « Ne pas oublier de faire des phrases courtes et claires pour faire de l’ordre pour moi-même » – consigne que je n’arrive pas à suivre. Une des conditions qui favorise ma réflexion à garder une emprise sur la réalité et d’être avec toi est justement cette conversion obligatoire de mon langage en un autre : d’une manière caricaturale, parce que certaines personnes me comprennent très bien, je distingue les cerveaux plus « sociaux » de ceux plus « concrets », dont le mien. Cet effort m’aide énormément à convertir mes pensées premières pour arriver à t’atteindre en les faisant passer d’un système de concepts à un autre. Je parle beaucoup en images, en parallèles ou en boucles et en constants retours, en analogies, en rapports et en associations. Je vois ce que tu me dis en schémas, en catégories, en relations, en similitudes ou en dissonance avec le portrait que je me fais de mes propres expériences et connaissances. Peu importe le sujet dont il est question, pour arriver à la fois à te comprendre et à faire preuve d’empathie (parce qu’en moi, ce n’est pas simultané), je m’attarde à une réaction intellectuelle à tes propos qui m’est devenue naturelle. Il est rare que je ne me sente pas obligée de dire de la manière la plus simplifiée possible ce dont tu viens de me parler, et tu t’étonnes de me voir si réceptive après avoir marqué une pause mal mesurée. Il se peut même que je retourne dorénavant à l’envers nos dialogues pour t’en reparler ensuite d’une meilleure manière – et non plus pour dénigrer mes interventions.

Communiquer, pour moi, ressemble aux effets secondaires du Penthotal : soit je tiens un discours sans m’en rendre compte et je regrette la plupart de mes interventions ou bien je garde cette impression d’être à Jeopardy et d’oublier chaque réponse au moment même où il ne faut pas. Il arrive que je fasse rire alors que je n’en ai pas du tout envie ou que je sois la seule à me trouver drôle. Tout ça est si fréquent qu’il y a en moi l’empreinte de possibles erreurs de communication. Mon anxiété se déplace mais elle est toujours présente – mes colères contre moi-même sont moins intenses et beaucoup moins fréquentes, la tentation de l’automutilation s’est présentée pendant l’adolescence mais je n’ai commis aucune tentative de suicide non plus. Ces élans angoissants, comme je te l’ai confié, je les exprime par l’art d’une manière ou d’une autre.

Quand je veux t’expliquer quelque chose, tout se bouscule et je ne sais pas trouver par quelle priorité ta réflexion comprendra la mienne. J’ai compris que tu as aussi des filtres de compréhension et des préjugés par rapport à moi (que je cherche à prévenir) et dans la réalité, quand tu t’attardes finalement sur ce que je dis, je m’emballe et ne sais plus moi-même comment développer mon discours. J’arrive alors très peu à cacher verbalement mes défauts, et malgré notre fort malaise, je continue de parler. Le ton de ma voix est soit trop bas ou trop fort, j’utilise beaucoup de répétitions, une excessive politesse et une tendance très marquée au langage théorique même s’il s’agit d’émotions ou de sentiments. Ou j’ai l’air de dramatiser et tu ne comprends pas vraiment ce qui prend à mon visage ou bien, alors que tout le monde s’agite je reste d’un calme implacable et il m’arrive même de manière inexplicable de démontrer une excitation ou un grand enthousiasme.

C’est parce que j’ai de la difficulté à moduler mes propres affects et que j’ai de l’intuition uniquement face à ces situations irréelles (par exemple devant un film, un scénario, un livre, une histoire) que j’ai dû développement une grande capacité d’analyse et d’imitation. Je reconnais tous les mots des émotions mais pas leurs signes visibles. J’ai travaillé aux lignes d’écoute du centre de prévention du suicide où les silences sont appropriés et nécessaires, et s’il est devenu très accessible, mon langage est conceptuel et il s’impose tel qu’il est par lui-même même si et surtout si son contenu est imaginaire. Si je ne lui laisse pas le temps de m’apparaître aussi clair que possible à travers la musique et tous les autres stimuli, si tu ne me laisses pas le temps de le visualiser ou de le conceptualiser (surtout si c’est nouveau pour moi, entre autres), je me sentirai très très très très idiote. J’aurai l’impression que tu me places volontiers devant une embûche parce qu’en moi, se déroulent au même moment les éléments d’une réponse qui pourrait t’aller mieux que toutes les autres. Lorsque j’étais à l’école, la seule présence de mon pupitre se faisait contraignante si je ne comprenais pas ce qu’on me demandait, je me sentais imploser et exploser en même temps. J’ai parfois pleuré en silence en pleine classe pendant les examens, il est arrivé aussi qu’on prenne mes délais pour un refus des consignes. Au primaire et au secondaire, des amis ont pensé que je boudais parce que je mettais un très long moment avant de leur répondre, et ce n’était pas mieux quand je leur écrivais; je ne savais alors ni doser mon vocabulaire ni mettre en place mes valeurs.

LA CONVERSATION : Voici, expliqués de manière fort concise mais bien représentative, d’autres éléments plus frustrants qui nous prédisposent à mal nous comprendre.

QUAND TU ME DEMANDES SI JE SUIS CONFORTABLE, JE NE SAIS PAS QUOI TE RÉPONDRE. Tout l’environnement physique entourant ma pensée n’est pas mon meilleur atout parce que mes sens ne me permettent pas d’oblitérer les détails; par ailleurs, tous les stimuli, dont la douleur, arrivent à s’équivaloir et je ressens très fortement même les tiens. Je sens le froid de manière exagérée, de façon intérieure et extérieure et j’associe la chaleur à ce confort dont tu me parles et que j’arrive si rarement à atteindre. Je comprends mieux le plaisir à être dehors alors que pendant mon enfance, c’était une adaptation continuelle contre tout que je devais de surcroît cacher. Aussi, mon corps est contre moi. De manière générale, par exemple, je ne comprends pas ton envie de compétition : tout sport est pour moi une punition, une mise en échec, une agression. Les récréations étaient le pire moment de ma journée et je récoltais des billets de retard, moins dramatiques pour moi qu’une sollicitation à un jeu d’adresse. Mais encore, de manière bien proche de moi, porter les cheveux longs me donnait mal à la tête parce qu’ils me gênent et je n’arrive pourtant pas à penser me coiffer. Je porterais toujours une tuque même à l’intérieur et depuis toujours. Je porte à peu près les mêmes vêtements depuis 1993. Je hais les soutien-gorges et les ceintures.

QUAND TU ME DEMANDES SI JE VAIS BIEN, JE NE SAIS PAS QUOI TE RÉPONDRE. Le retard qui m’atteint au niveau de l’empathie et du développement me prédispose aux effets des gens sur moi. Je m’épuise à établir des comparaisons, à me poser des questions et à mettre des efforts de contrôle sur mes intérêts qui sont différents de ceux des autres. Je m’exaspère à comprendre des parcours, des pamphlets d’informations incongrus et faussement esthétiques… Au cégep, je ne suis pas allée déposer mon premier dépôt de prêt étudiant avant que mes parents s’en rendent compte parce que je souhaitais ne pas reprendre l’école. À l’université, je m’inscrivais en retard à chaque session, mais à plus de cours qu’il n’en faut que je réussissais très bien. Je n’ai jamais accepté de travailler à temps plein sauf pendant de courtes périodes. J’ai toujours eu deux emplois en même temps pour moins m’impliquer auprès de l’univers affectif de mes « coollègues » de travail.

QUAND TU ME DEMANDES CE QUE J’AI ENVIE DE FAIRE, JE NE SAIS PAS QUOI TE RÉPONDRE. Ce retard du développement fait aussi en sorte que le temps est contre moi. J’ai une bien meilleure idée du temps qui est passé que de celui qui s’en vient et je gère bien mal les délais. J’ai terminé la rédaction de ma maîtrise en trois semaines parce que j’en répétais dans ma tête les pages depuis dix-huit mois et je l’ai ensuite perdue (oui, je l’ai perdue, tu as bien lu). J’avais reçu une mention pour l’originalité de mon sujet, je l’ai donc réécrite en peu de temps. Même si j’ai terminé les corrections finales de mon directeur, je ne l’ai jamais déposée parce que j’avais peur de devoir combattre une existence professionnelle comme j’ai combattu l’univers scolaire. J’arrive dorénavant à anticiper grâce à des calendriers, des horaires, des mémos et il arrive encore que je me trompe de journée. Je fais ÉNORMÉMENT de listes. J’ai des projets quotidiens, hebdomadaires et mensuels. Je refuse la routine le jour parce que si tout deviens trop monotone, je ne cherche plus à apprendre; pourtant, chacun de mes gestes est entouré d’un rituel que je m’explique mal mais auquel je déroge rarement. Si je m’ennuie, j’ai des cahiers à anneaux remplis de tous les aspects de sujets divers que je construis depuis le secondaire. Je soumets à une routine peu stimulante le début et la fin de chaque journée parce que j’ai appris que grâce de ces répétitions confortables, je comprends mon emprise sur le temps et j’arrive mieux à concevoir les tâches du lendemain. J’oublie des rendez-vous avec toi sans le vouloir et tu ne me contactes plus alors que je préparais notre rencontre… Parfois, je compte les heures qui me séparent d’un événement pour bien suivre le temps qui passe et ne rien oublier. J’essaie toujours de ré estimer le temps mis à faire quelque chose, les pages qu’il me reste à lire, le temps qui défile parce que j’ai le sentiment d’être toujours en retard.

QUAND TU ME DEMANDES SI J’AI BIEN COMPRIS, JE NE SAIS PAS QUOI TE RÉPONDRE. J’ai de la difficulté à te percevoir comme un tout. Enfant, j’avais même de la difficulté à te concevoir quand tu me parlais au téléphone. Parmi les obstacles à nos contacts, il y a aussi que je comprends mal les gestuelles de nouvelles personnes, leur langage et leurs habitudes. Je cerne même assez mal le mode de pensée de mes amis. Je sais très peu utiliser toutes les nuances d’une conversation. Et j’ai le sentiment persistant que tu perçois que je ne sais pas utiliser tout mon corps en même temps. Quant à moi, je m’attarde trop à tes épaules fatiguées et à tes sourcils qui cherchent à me définir. J’ai même acquis en public un sourire sans effort que tu ne comprends pas toujours et qui me fatigue une fois rentrée chez moi. Les personnes autistes distinguent mal la voix humaine des autres bruits courants et ne se reconnaissent pas instantanément à l’appel de leur propre prénom, ils regardent peu dans les yeux, ce qui leur permet une bien moins grande reconnaissance des émotions et des intentions de leurs interlocuteurs. Quand je ne t’entends pas, tu penses que je ne veux pas t’écouter. Par ailleurs, si je me souviens de ce qui te plaît, j’oublie sans cesse ton prénom. Et alors qu’on m’estime immature, je pense parfois que tes requêtes d’attention sont injustifiées, que ton ego est démesuré, que tu te chicanes pour rien.

QUAND TU ME DEMANDES MES RÉUSSITES, JE NE SAIS PAS QUOI TE RÉPONDRE. Je scrute beaucoup mes défauts, et je sais, entre autres, que je n’ai pas du tout la même vitesse que toi, que j’ai des écarts maladroits du langage verbal et non verbal, que je t’impatiente, qu’on se comprend rarement. Parfois tu as même un peu peur de moi parce que mes gestes de désarroi sont plus intenses que les tiens. Tu me fais souvent du bien, mais je suis tiraillée. Je suis jalouse de toi, mais je te trouve souvent injuste. J’ai un constante impression de devoir jouer lorsque je suis devant toi. Avant la maternelle, je ne pensais qu’à mes poupées (je pense avoir joué aux Barbie probablement jusqu’à environ quinze ans). À l’école, ce n’était plus possible et je le regrettais beaucoup. Je suis devenue une grande sœur comme on joue à la maman et j’en étais très fière. J’ai essayé d’être une enfant satisfaisante, une étudiante normale, une adulte adéquate et c’était impensable que je me charge d’une autre personne que moi-même. Pourtant, ce n’est pas étonnant que le fait de devenir maman (quoi que ce fut deux surprises physiquement douloureuses) m’ait satisfaite de la plus belle des manières : j’ai compris mes enfants, pendant un moment, comme deux raisons magnifiques pour cesser de te regarder et de voir mes propres défauts. Je vis continuellement avec la certitude que je dois savoir absolument tout, que je dois toujours comment répondre, quoi penser et quoi réfléchir.

LA PENSÉE VISUELLE :

Si nous arrivons à nous comprendre, c’est parce que la pensée visuelle (visual thinkhing) n’est pas en contradiction mais en relation avec ton discours dit analogue ou linguistique, qui sont combinés de belle manière (souvent inconsciente) en art graphique et en publicité. Tu vois plus facilement que moi les causes et les effets sur des sujets variés tandis qu’en lisant très peu j’arrive à cibler les détails de ces sujets. Si j’arrive à concevoir de complexes organisations de la pensée, c’est toi qui en perçois souvent l’utilité concrète. À mon avis, il est toujours possible d’améliorer notre communication, et je te partage depuis sept chroniques déjà le processus de ma pensée visuelle par cet exemple : le syndrome d’Asperger y est défini par des les relations entre ses symptômes à travers le quotidien, et non par étapes explicatives comme c’est l’habitude. Lorsque je m’affaire à mes collages (qui relèvent entre autres des associations de mots, de sens des mots et de jeux de mots) mon réflexe et ma capacité de rassembler mes idées, de tirer des conclusions contre toute attente de manière intuitive (que ta réflexion linéaire met un temps à décrypter) se font de plus en plus rapidement. J’arrive à recueillir, à sélectionner, à regrouper, à voir ce qui manque et à tout clarifier de manière plus efficace et j’espère y arriver de plus en plus rapidement dans la réalité des conversations. Le fait de devoir convertir mon mode de pensée pour comprendre le tien me permet de « voir » certaines réponses à des problèmes parce que l’habitude de schématiser mes connaissances me donne accès à ces situations même nouvelles ou incongrues. Ne pas devoir établir une distance avec l’univers concret (parce que je le quitte peu pour socialiser) m’offre une perspective privilégiée pour le décortiquer. D’ailleurs, même quand j’écris, je n’arrive à m’éloigner de ma feuille ni mon corps de mon crayon qu’avec un réel effort.

Il est vrai que les personnes asperger ont bien peu ou pas assez d’intérêt pour le partage relationnel, en contrepartie, elles arrivent mal à négocier, à manipuler, à mentir par intérêt caché et elles conçoivent très mal ces manières d’agir chez les autres. Lorsqu’elles y réagissent d’ailleurs, leur attitude se fait moralisatrice et dramatique. Les jeux de rôles et l’improvisation demandent une rapidité de la conversation qui leur manque souvent. Paradoxalement, lorsqu’elles maîtrisent l’humour (qui s’intègre à leur langage en passant d’abord par l’autodérision souvent liée à des maladresses; la gestuelle comique des premiers films de Woody Allen en est un excellent exemple), elles sont volontairement très comiques. L’autodérision, liée à une tentative d’acceptation de soi, de relation aux autres par leurs défauts, leurs failles et leurs difficultés finit par leur permettre d’entrer en relation et est encore une fois liée à leur grande capacité d’imitation. Vue cette fois comme un voyage en dehors de soi et une preuve de créativité, l’imitation et l’humour font toutefois toujours preuve d’une analyse raffinée. Elles présenteront des contradictions par des filtres simples ou très élaborés, se moqueront d’une qualité par rapport à une quantité, montreront une vision ou une réalisation audacieuse d’une réalité, démontreront l’individualité par des comparaisons ironiques ou encore, montreront tout ce qui prédisposent à des changements tout en gardant le statu quo. Les sketches aux univers décalés mais aussi absurdes que nécessaires des Chick’n’Swell et la dérision d’Andy Kaufman en sont des exemples éloquents.

Je dois d’ailleurs continuer moi-même de développer mon amour pour le théâtre, le jeu, l’humour, la musique, les symboles, les collages et toutes les manières que j’ai trouvées pour l’expression de moi-même. Je dois même accéder à de nouveaux moyens pour communiquer et pour briser ce sentiment d’avoir raté ma vie; sentiment décevant qui envahit la pensée de toute personne autiste parce que son mode de pensée est justement à contre courant. Ce fut l’un des motifs principaux pour l’écriture de ces chroniques : il fallait conceptualiser la pensée autiste pour te l’expliquer pour en rire un peu, arriver à en dépasser quelques barrières et comme moyen de faire valoir ma manière de voir les choses.

(ENFIN, ta lecture achève!)

Je te confirme que ton collègue de travail autiste bien malgré lui, ton cousin, ton voisin ou ton frère réfléchissent leurs interactions, perdent beaucoup d’énergie, passent du temps et depuis longtemps à chercher à se faire comprendre malgré qu’ils te paraissent très distants ou retirés depuis longtemps. Pour ma part, une opération pour la vue vers l’âge de trois ans et la découverte de la télé à peu près au même moment ont été deux événements marquants dans ma mémoire intime : je crois que c’est là que j’ai plus ou moins compris à la fois ma distance et ta proximité volontaire, et que j’ai réalisé que j’étais en certains points déjà « comme une adulte » – ce qui est curieux, c’est qu’une fois adulte, je me sente parfois comme une enfant. Je parlais « comme un dictionnaire » bien avant d’aller à l’école, je n’ai eu aucun retard dans l’acquisition du langage, dans les signes de mon intelligence ou dans la manifestation de ma mémoire fonctionnelle. Mais avec si peu de soutien et une communication personnelle presque exclusivement factuelle, à l’adolescence s’est cristallisée en moi l’idée que rien ni personne n’aurait jamais d’emprise sur mon corps et ma réflexion ni même moi – et que j’étais tant mal faite qu’il valait mieux imiter les autres que d’être moi-même. Depuis, je m’ennuyais de moi, je me manque encore un peu. Mais heureusement, même si c’était difficile, je t’ai imité : c’est devenu la pierre angulaire de ma communication grâce à laquelle je me suis rendue compte enfin que pour moi, tu es important… et moi aussi.

À bientôt!

ANNEXE : la fonction du langage musical (ou de toute autre forme de langage atypique)

Je sais que la langue française est un peu ma langue seconde, je la maîtrise mais je « retiens » autre chose, je comprends tout autrement que par les mots et j’espère un langage : la musique. Parce qu’il me manque des mots, que mes émotions me font défaut, que je la ressens aussi facilement que je devrais me comprendre moi-même, elle m’est plus efficace et plus naturelle que mon propre discours intérieur et c’est par elle que j’arrive à tout relativiser. J’ai ce qu’on appelle « une oreille relative » : il est très facile pour moi de « voir » les notes dès le moment où j’entends une seconde note. Si j’ai bien compris mes lectures, le fait d’avoir une oreille absolue permet à une personne de reconnaître sans aucune autre référence sonore n’importe quelle note entendue, aussi facilement que nous reconnaissons la moutarde au miel sans rappel de l’odeur de la moutarde de Dijon; et ainsi de suite pour chaque note. Quant à moi, je peux chanter (ou trouver sur un clavier) une mélodie en lecture à vue comme si je la connaissais déjà dans la plupart des genres musicaux, et je retiens toute la musique que j’entends – parfois même le contexte de ma première écoute.

Pour moi, c’est frustrant et enthousiasmant, ouvert et fermé, triste et difficile parce que tu y accordes toujours moins d’importance que moi. Une fois que j’ai eu appris la géométrie et l’algèbre, je m’attendais à ce qu’on nous l’enseigne davantage et j’en ai fait une dépression – ça me semble encore si logique! C’est mon langage premier de manière telle qu’à l’égal de celui qui ne bégaie plus lorsqu’il chante, si tu n’es pas là, je ne trébucherai pas au son de la musique et je danserai très bien. Avant même d’arriver à créer, bien avant un conseil, une idée ou une envie, lorsque mon esprit tend à désespérer se provoque en moi une musique, une chanson, un réflexe musical ou un phrasé simple qui saura rétablir le contact que je dois garder avec le monde. La plupart du temps, se répètent même dans mon esprit des extraits de chansons qui m’ont toujours interpellée et je crois que j’en mesure même les impacts que j’ai sur le monde, un peu comme tu as envie de fréquenter tes meilleurs amis et tes activités alliées. Elle correspond à la réponse que je voudrais t’apporter ou m’apporter à moi-même pendant ou après une conversation. C’est comme quand tu rentres chez toi et que tu es fier ou déçu mais aussi; pour moi, c’est aussi exactement comme quand tu réconfortes d’une caresse ou d’un mot encourageant ou que tu cherches à le faire, comme quand tu réponds par une question, que tu confrontes d’un retour critique ou d’un commentaire plus ou moins désobligeant, d’un coup de poing sur la table ou dans de plus rares occasions, sur la gueule de quelqu’un. J’ai si longtemps parlé de la musique et de manière tellement obsessionnelle que certains me fuient. Plusieurs mots sur la musique, dont un mot très précis entre tous, entraînent encore chez moi une envie de discourir sans fin – parce que dès que je suis passionnée, j’arrive à parler jusqu’à nier tout le reste. Si j’écoute un film issu de mon enfance, j’en retrouve toute la gamme d’émotions et j’ai pleuré à l’idée seule des coffrets de Passe-Partout. Enfant, j’ai entendu la musique de mes parents, de mes tantes et mes grands-parents (j’ai vite réclamé tous les vinyles de leur adolescence), j’ai demandé à des voisins de tous les âges de mes copier des centaines de cassettes. Adolescente, je dépensais tout en disques compacts, j’avais la tête plein des musiques du centre d’achat dans lequel je travaillais, de mes amis et de mes plus jeunes sœurs.

Comme tu le constates par toi-même, la fonction des formes de langage atypiques est la même que celle du langage typique : le langage a un but de rapprochement des connaissances, des autres ou de soi-même.

Pendant certaines périodes, j’en jouais plus d’une vingtaine d’heures par semaine et de plusieurs instruments, tout en travaillant à temps partiel et en allant à l’école à temps plein – j’en ai perdu le plaisir en voyant le temps qu’y mettaient les étudiants les plus studieux, et mes amis qui voyaient leurs revenus en dépendre. Je l’ai étudiée pendant une dizaine d’années, je ne comprends toujours pas pourquoi « au moins » tous les musiciens n’arrivent pas à « voir » la musique. Mais si le saisi la trame d’une chanson à mesure que je l’entends, j’arrive mal à expliquer la manière si claire que j’ai de la concevoir sans effort dans mon esprit. C’est un peu comme quand je me prédispose à faire le projet d’un dessin ou à écrire une phrase plutôt qu’une autre : c’est une réflexion qui est déjà une mise en action, c’est un élan que je ne réfléchis pas nécessairement et c’est l’idée que je me fais du naturel de ta conversation – au casino, certaines personnes « comptent les cartes » de cette manière en se l’expliquent aussi mal et d’une manière générale, les personnes autistes ont de la difficulté à expliquer leurs propres concepts. Paradoxalement encore, honte à moi, ma mémoire en oblitère les paroles et bien souvent même les titres et c’est encore pour moi la preuve que la langue parlée n’est pas mon réflexe premier.

Malgré l’ampleur de mes connaissances musicales, de mon savoir-faire et des acquis que me procurent cet accès à la musique qui font diminuer mon stress, persistent en moi – comme chez la plupart des personnes autistes – un refus du désir d’être le centre d’attention et une peur d’avoir de la reconnaissance sociale. Il semble d’ailleurs à ce sujet que les autistes, même ceux dont le langage de prédilection est celui de l’informatique, ressentent ce même conflit.

PS Si tu as lu jusqu’ici, saches que le mot magique est « Beatles »!

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