Le Brexit : un orage dans un ciel bleu ?

Depuis le vote majoritaire des Anglais et des Gallois en faveur du retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, on lit des commentaires peu flatteurs au sujet de ces quelque 52% de la population qui se serait opposée à la vertu. Ce serait la faute des vieux, des anti-progressistes, de l’extrême droite. Le vote majoritaire serait teinté de xénophobie et de racisme. Certains proposent même de recommencer l’exercice référendaire, comme si l’incompréhension des enjeux se concentrait d’un seul côté.

En présentant les résultats de manière aussi simpliste, nos brillants commentateurs et commentatrices font injure à la réalité des faits. Le camp du Leave comportait bien évidemment son lot de conservateurs solidement campés à droite et à l’extrême droite. Mais les milieux populaires y étaient beaucoup plus fortement représentés. Malheureusement, on a surtout remarqué le discours de droite des leaders du Leave. En d’autres termes, on s’en est tenu à l’apparence des choses, oubliant les millions de personnes animées par différents motifs socio-politiques et en rupture avec la gauche officielle, plus encline à appuyer l’option du Remain. L’abandon de la classe ouvrière par les dirigeants de la gauche explique en grande partie cette rupture. Cette gauche, rappelons-le, a renoncé à s’attaquer de front au néolibéralisme imposé à la fois par le gouvernement britannique et par l’Union européenne. La classe ouvrière anglaise et galloise, en grande partie, a refusé de suivre le mot d’ordre des dirigeants syndicaux et du Parti travailliste. C’est particulièrement vrai pour les innombrables victimes de la désindustrialisation du pays, comme l’atteste la répartition géographique des votes. Réduire leur appui au Brexit à leur seule sensibilité au discours xénophobe équivaut à soutenir que les guerres résultent de la haine, sans se demander d’où elle vient et en ignorant les autres facteurs.

Dans le camp du Remain, celui des prétendus « vertueux », du multiculturalisme, des jeunes dynamiques ouverts sur le monde, hostiles aux frontières, on retrouve aussi, faut-il le rappeler, tous les gouvernements du G-7, le Fonds monétaire international, la haute finance, les firmes multinationales, les inconditionnels du libre-échange, les multimilliardaires comme Richard Branson et le reste de l’élite mondialisée. L’Union européenne apparaît dans ce camp comme le fruit du progrès, de la solidarité, de la collaboration, du compromis, de la renonciation aux intérêts nationaux porteurs de conflits, de la liberté de circuler, de l’universalisation des droits fondamentaux, etc.

Si on recule un peu dans l’histoire, l’idée d’unifier l’Europe provient des contradictions économiques de plus en plus vives entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne alors que les États-Unis étaient en voie de s’imposer comme première puissance mondiale. En 1914, le révolutionnaire russe Léon Trotsky estimait que l’unification de l’Europe devenait nécessaire pour surmonter ces contradictions, mais que ce processus ne pourrait être mené à terme dans le cadre du capitalisme. Neuf ans plus tard, les convictions de Trotsky demeuraient intactes : « La guerre a éclaté parce que les forces productives ont besoin d’une aire de développement plus vaste, libérée du carcan des barrières douanières. (…) Pour les masses laborieuses d’Europe, il devient de plus en plus clair que la bourgeoisie est incapable de restaurer la vie économique de l’Europe. Le mot d’ordre de « Gouvernement Ouvrier et Paysan » répond aux aspirations des travailleurs qui veulent de plus en plus trouver une issue par eux-mêmes. Il faut désormais leur désigner la voie du salut plus concrètement, c’est-à-dire expliquer que seule la coopération économique la plus étroite entre peuples d’Europe permettra d’éviter à notre continent la décadence économique et la soumission au puissant capitalisme américain. »[i]. La gauche appelait donc de ses vœux la formation des « États-Unis d’Europe », sur la base de gouvernements formés par les partis ouvriers.

Assassiné en août 1940, Trotsky avait prédit le processus d’unification européenne dans la période qui suivrait la fin de la guerre. Les diverses bourgeoisies européennes ont finalement compris que la concurrence grandissante exigeait une collaboration économique accrue impliquant la renonciation de chaque État à sa souveraineté dans certains domaines. Cette collaboration contribuerait par ailleurs à aplanir les contradictions entre les principales puissances européennes, d’où l’insistance sur son rôle comme antidote aux guerres qui ont si souvent déchiré l’Europe depuis des siècles, rôle qui lui donne un aspect progressiste incontestable. De la Communauté européenne du charbon et de l’acier (1951) à l’Union européenne actuelle, les résultats sont contrastés. Il n’est pas dans mon intention ici de procéder à une analyse des institutions européennes, de ses succès et de ses échecs. Je m’en tiendrai au revirement qui a alimenté son impopularité. Pour faire court, il faut distinguer la période actuelle de celle où l’intervention de l’État et le développement de l’État-providence donnaient une orientation plus ou moins progressiste au processus. Depuis le Traité de Rome en 1957, qui instaurait le Marché commun, et au cours des deux décennies suivantes, la gauche traditionnelle européenne poussait la bourgeoisie à accepter des politiques sociales développées avec maintien du plein emploi. C’est pourquoi, à la fin des années 1970, on pouvait proclamer que l’Europe serait sociale ou ne serait pas. On connaît la suite. Le virage néolibéral entrepris d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis allait s’étendre à presque toute l’Europe. Désormais, le mot d’ordre serait la libéralisation des échanges, la mobilité des capitaux et la croissance des profits. La guerre économique a pris le dessus sur la coopération. La chute du régime soviétique et le passage au capitalisme en Europe centrale et orientale allaient renforcer cette croyance dans la pensée unique. Mais comme l’avait prévu Trotsky, la concurrence entre les diverses bourgeoisies au sein de l’Union européenne a fini par faire obstacle à une intégration pleine et entière menant à l’instauration des États-Unis d’Europe. La Grande-Bretagne a refusé d’intégrer la zone euro. Les pays les plus importants, dont l’Allemagne, cherchent à tirer le meilleur parti des deux mondes – celui de la souveraineté nationale et celui de l’Union européenne – en imposant leurs intérêts nationaux dans un territoire et un marché plus vastes que les leurs. Le dumping fiscal de certains pays, comme l’Irlande, a entraîné des transferts de capitaux. Les gains des uns se sont traduits en pertes pour les autres. En vingt ans, le taux moyen d’imposition des entreprises a diminué de 15 points, sans compter les allégements fiscaux pour les hauts salariés et la diminution des cotisations sociales du patronat[ii]. La concurrence capitaliste, on le sait, incite à profiter des conditions de production différentes entre les pays. Une intégration authentique tendrait à adoucir les différences, jusqu’à les faire disparaître. Mais les traités en vigueur interdisent l’harmonisation des réglementations et des législations sociales. L’Union européenne est une sorte de marché pour le capital qui peut à la fois profiter de la mobilité que lui donne l’Union et des différences entre les pays. L’harmonisation fiscale n’est pas interdite, mais exige l’unanimité des 27 membres de l’Union, ce qui la rend impossible. C’est pourquoi l’Europe n’est pas sociale et se trouve aujourd’hui en butte à une série de critiques.

Le néolibéralisme entraîne une pression à la baisse sur les salaires et, dans le cas de l’Union européenne, cette baisse se trouve amplifiée par la mise en concurrence des catégories les plus précaires de travailleurs et de travailleuses avec la main-d’œuvre d’Europe centrale et orientale, où on gagne moins du cinquième du salaire des Allemands dans le seul secteur de l’industrie automobile (et dans les mêmes firmes), pour ne prendre que cet exemple. D’ailleurs, quelques semaines après l’élargissement de l’Union européenne, la compagnie allemande Siemens augmentait la semaine de travail de ses employés de 35 à 40 heures et sans augmentation de salaire, en échange de l’abandon d’un projet de délocalisation en Hongrie[iii]. Chez les couches particulièrement vulnérables, on ne peut se surprendre de l’empreinte laissée par le discours xénophobe. Dans certains pays, dont la France, les droites populistes ont réussi à s’imposer là où, autrefois, on votait pour les communistes ou les socialistes. En Grande-Bretagne, comme partout ailleurs en Europe, la social-démocratie incarnée par le Labour Party (Parti travailliste) a rompu avec le réformisme et les politiques de plein emploi qu’elle mettait de l’avant depuis la Deuxième Guerre mondiale. Elle a fini par accepter les préceptes du néolibéralisme. Cette rupture a été particulièrement spectaculaire en Grande-Bretagne lorsque le New Labour de Tony Blair a laissé quasi intact l’héritage socialement catastrophique de la Dame de fer, Margaret Thatcher. L’abandon des segments les plus précaires de la classe ouvrière par la gauche traditionnelle, davantage préoccupée par les discriminations de toutes sortes (qu’il ne faut évidemment pas négliger) plutôt que par l’exploitation de classe a eu pour résultat de livrer les travailleurs pauvres et les chômeurs des deux sexes à eux-mêmes ou, parfois, aux seules organisations politiques qui semblent se préoccuper de leurs problèmes, même si leurs solutions sont simplistes et teintées de sentiments qui regorgent de préjugés de toutes sortes. Ces gens-là, on le sait, ont voté en faveur du Brexit. Cela nous autorise-t-il à assimiler leur appui au Leave comme un simple vote réactionnaire ? Ne s’agit-il pas, dans certains cas, d’un cri de colère contre une société qui ne se soucie pas des problèmes vécus par les gagne-petit ?

J’aimerais illustrer mon propos à l’aide d’un cas authentique. Lorsque j’étais à l’école primaire, il m’arrivait de revenir à la maison en faisant un bout de chemin avec un camarade de classe prénommé François. Diverses circonstances nous ont éloignés, à commencer par des trajectoires de vie totalement différentes. Je ne l’ai jamais revu. En 2014, nous nous sommes croisés sur Facebook. Un jour, à la suite de l’un de mes commentaires politiques, il déclara sa frustration à propos des immigrants, en particulier ceux qui provenaient des pays du tiers monde. Ce genre de propos, lorsque publié sur ma page Facebook, provoque toujours un gros malaise chez moi et m’incite à éliminer la personne de ma liste d’amis. François était ébéniste de métier, mais ne pouvait travailler dans son domaine et devait gagner sa vie avec des emplois payés au salaire minimum. Il exprimait son ressentiment devant le fait que des travailleurs immigrés partageaient un appartement à plusieurs, ce qui leur permettait de vivre en additionnant plusieurs salaires. François était seul dans son appartement et ses revenus lui interdisaient de rêver. J’ai donc patiemment expliqué à François que le problème qu’il vivait était redevable à un système et non aux immigrés, dont le système se sert par ailleurs pour maintenir les salaires à un niveau suffisamment bas pour des raisons de rentabilité du capital, pour l’enrichissement des riches. Je doute que mes réponses aient été réellement efficaces. Il reste que, d’une manière générale, comme beaucoup d’autres personnes vivant dans des conditions semblables, il souffrait de la violence du néolibéralisme, de cette compétition pour les emplois qui rend si difficile pour certains d’entre nous de trouver leur place dans cette société où le marché et la loi du profit privé jouent un rôle déterminant dans le destin des individus. Je ne connaissais pas sa vie intime. Était-il dépressif ? En peine d’amour ? En mars dernier, François s’est pendu.

Des cas concrets comme celui de François, il en existe à profusion en Angleterre et au Pays de Galles. La souffrance est bien réelle et elle ne s’exprime pas toujours dans le respect des normes de la rectitude politique. Quand le FMI, l’Union européenne, le gouvernement des États-Unis, les grands financiers leur disent que les choses iront mal en cas de Brexit, on peut comprendre que la réalité dans laquelle ils se trouvent déjà les rende quasi imperméables au discours de peur. Le pari du changement devient fort tentant. La xénophobie, dans ce contexte, se ramène à un épiphénomène. Autrement dit, derrière cette xénophobie apparente à laquelle, faut-il le préciser, la majorité résiste, se cachent beaucoup de malheurs. La seule réponse politique digne de toute personne ou organisation se réclamant de la gauche consiste à tenir compte du vécu réel des victimes du capitalisme néolibéral et à les inclure dans une lutte globale contre l’exploitation et ses divers instruments. La xénophobie est une bien vilaine chose. Mais il faut se rappeler qu’il s’agit d’un phénomène social et que c’est par des moyens sociaux qu’on en viendra à bout et non pas en faisant pleuvoir les insultes sur des personnes comme François. S’attaquer à la source du problème consiste à mettre fin à ce régime fondé sur la guerre économique dont l’effet le plus direct est de nous diviser, tous et toutes, entre catégories devenues pléthoriques : syndiqués vs non syndiqués, majorité vs minorités, minorités vs autres minorités, jeunes vs vieux, employés de l’État vs employés du secteur privé, travailleurs vs chômeurs, métropoles vs régions. L’aménagement de l’espace urbain reflète lui aussi une amplification de ces divisions avec les ghettos ethniques et sociaux où la domination brutale impose sa loi, et les riches qui s’installent, dans certaines villes, au sein de quartiers emmurés, à l’abri des pauvres et des problèmes sociaux liés à leur condition. La guerre économique exacerbée par le néolibéralisme transforme la lutte des classes en lutte des places, renforçant du même coup l’atomisation et l’isolement des personnes salariées[iv]. Et le capital en profite sans vergogne. L’incivilité des rapports sociaux qu’engendre une telle situation épouse des formes diverses, dont l’individualisme à outrance, la xénophobie et autres phobies, la violence urbaine… et le discours populiste anti-élitaire.

L’Europe ne sera pas sociale tant que le néolibéralisme et, plus généralement, la loi du profit domineront les politiques publiques. L’intégration européenne comporte des aspects positifs indéniables, mais elle est davantage devenue un instrument au service des puissants. Le Brexit vient de lui donner un sérieux coup de semonce, forçant aujourd’hui l’ensemble des Européens et Européennes à redéfinir leur vivre-ensemble. Il a aussi lancé un sévère avertissement à l’ensemble de la gauche, qui aurait dû comprendre depuis longtemps qu’elle a intérêt à renouer avec les principes qui ont fait sa popularité pendant près d’un siècle. Ainsi, l’Union européenne pourrait devenir un projet fondé sur les intérêts sociaux des peuples et non sur ceux des marchés financiers. Si tel est le cas, l’histoire retiendra qu’à l’aube de l’été 2016, les milieux populaires britanniques, largués par leurs directions syndicales et celle du Labour, auront apporté, à leur manière, une contribution inestimable à la lutte pour le progrès social.

[i] Léon Trotsky, Les conditions sont-elles mûres pour le mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » ? Article de discussion – Pravda, 30 juin 1923, https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1923/06/lt19230630.htm

[ii] Jacques Généreux, La dissociété (tome 1), Paris, Seuil, 3e édition, 2011, p. 147.

[iii] « Siemens utilise le chantage à la délocalisation pour faire travailler ses salariés plus », Réseaux et télécoms, 25 juin 2004, http://www.reseaux-telecoms.net/actualites/lire-siemens-utilise-le-chantage-et-xe0-la-det-xe9-localisation-pour-faire-travailler-ses-salariet-xe9-s-plus-3557.html

[iv] Vincent de Gaulejac, Frédéric Blondel et Isabel Taboada Léonetti, La lutte des places, Éditions Desclée de Brouwer, Paris, 2015.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire