La troisième période du mouvement indépendantiste

Depuis les années 1960, le mouvement indépendantiste québécois a été traversé par de multiples courants se distinguant tant par le contenu que par la stratégie pour atteindre l’objectif. Vers la fin de la décennie, le projet de souveraineté-association de René Lévesque a fini par s’imposer dans l’acte de naissance du Parti québécois, forçant les autres tendances, dont celle qu’incarnait le RIN, à renoncer à leur projet initial de rupture totale avec le Canada. La souveraineté-association impliquait une union économique avec le Canada et des institutions politiques communes. Compte tenu du poids inégal des deux entités souveraines, l’influence du Canada sur le Québec aurait été déterminante. Qui plus est, la question posée lors du référendum de 1980 portait sur un mandat de négocier le projet de souveraineté-association avec le Canada. Forcément, le Québec aurait été contraint d’accepter certaines concessions et le processus aurait pu aboutir à une forme de fédéralisme profondément renouvelé. Quoi qu’il en soit, on peut résumer cette tendance qui domine la première période du mouvement indépendantiste par la formule suivante : SORTIE PARTIELLE OU INCOMPLÈTE DU QUÉBEC DE L’ENSEMBLE CANADIEN.

À partir de la fin des années 1980, le Parti québécois a opéré un tournant relativement important. Dans la foulée de l’adoption d’une entente de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, la direction du PQ, avec Jacques Parizeau en tête, estimait qu’une association économique avec le Canada n’était plus nécessaire, inaugurant ainsi la deuxième période. On prévoyait donc que le prochain référendum porterait sur la souveraineté tout court. Autrement dit, LE QUÉBEC SORTIRAIT COMPLÈTEMENT DU CANADA. On connaît la suite : Lucien Bouchard et Mario Dumont ont contraint Jacques Parizeau à inclure dans le projet une « offre de partenariat ». Néanmoins, la loi référendaire de 1995 imposait des limites à la durée des négociations sur le partenariat et n’empêchait aucunement l’Assemblée nationale de déclarer l’indépendance de manière unilatérale. Par ailleurs, les commissions régionales et nationale sur l’avenir du Québec mises sur pied par le gouvernement Parizeau ont donné l’occasion à des milliers d’organisations et d’individus de faire connaître leur position sur le projet de pays et la stratégie pour le concrétiser. Les grandes centrales syndicales et certains intellectuels proposaient alors l’élection d’une assemblée constituante, comme l’avaient suggéré les États généraux du Canada français en 1969. Malheureusement, le premier ministre Parizeau a dévoyé ce projet en le transformant en « commission constituante ». Par ailleurs, la république à laquelle il aspirait ressemblait fort à un calque du système britannique dans lequel on aurait remplacé le monarque par un président. « Aussi bien rester avec ce que l’on connaît[i]. »

Aujourd’hui, le mouvement indépendantiste, éclaté comme jamais auparavant, cherche une issue pour rassembler ses forces. À mon avis, et nous sommes nombreux dans ce cas, il ne peut y arriver sans se renouveler en profondeur. Tout ne se ramène pas à des « problèmes de communication », à des façons de « faire passer le message » ou au charisme d’un leader. Les techniques de marketing ont leurs limites. Au premier chef, il faut écarter l’idée de sortir partiellement le Québec du Canada. Le projet de souveraineté-association est mort de sa belle mort. Une sortie partielle du Canada est impossible sans un rapport de force contraignant ce dernier à accepter de se redéfinir dans ce qu’il a de plus fondamental. Depuis Trudeau père et la Constitution de 1982, ce pays se développe selon une logique qui lui est propre, une logique libérale, fondée sur l’individu et ses droits, sur le multiculturalisme et un système politique élitiste niant la souveraineté populaire. Il a pour acte fondateur une série de conférences constitutionnelles rassemblant de hauts dirigeants craignant comme la peste tout régime susceptible de donner au peuple les outils nécessaires pour défier leur autorité et menacer les intérêts des possédants. C’est pour cela que l’élément monarchique a été préservé. En cas de contrôle des Communes par un parti politique opposé aux intérêts établis, ces derniers peuvent compter sur la protection du sénat (non élu, évidemment) et, ultimement, du gouverneur général représentant la monarchie britannique. Comme l’a affirmé de manière très directe l’un des Pères de la Confédération, George-Étienne Cartier, « Conservateurs d’éducation monarchique, notre devoir est d’entourer nos institutions politiques de tout ce qui peut contribuer à leur stabilité »[ii]. Par quoi « entourer nos institutions politiques » ? « La différence entre nos voisins [les États-Unis – MR] et nous est essentielle ; la conservation du principe monarchique sera le grand caractère de notre confédération, au lieu que de l’autre côté de la frontière, le pouvoir dominant c’est la volonté de la foule, de la populace, enfin »[iii]. À l’instar de ses collègues, Cartier estimait que l’élément démocratique du système politique devait être contrebalancé par un élément conservateur de manière à protéger les intérêts des financiers, commerçants et industriels. La Confédération canadienne, acte fondateur du Canada, ne repose donc pas sur des fondements pleinement démocratiques, tant en ce qui concerne le processus de son élaboration et de son approbation que dans son contenu. Le rapatriement de la Constitution, en 1982, aurait pu être l’occasion d’en rehausser la légitimité, mais le premier ministre P.E. Trudeau a refusé de remettre en question ses fondements antidémocratiques. De même, les changements apportés à la Constitution n’ont fait l’objet d’aucune ratification par l’électorat. Finalement, l’ensemble de cet exercice s’est soldé par la diminution des pouvoirs du Québec, qui a refusé d’y apposer sa signature.

Comme on l’entend souvent, le mouvement indépendantiste se trouve aujourd’hui dans un autre cycle. Il n’est plus possible, dans le contexte actuel, de s’en tenir uniquement à sortir le Québec du Canada. Une partie importante de la jeunesse témoigne de son indifférence sinon de sa méfiance envers le projet indépendantiste, perçu comme le rêve de la génération des baby-boomers, comme une forme de rapetissement ou, pire encore, comme l’expression de l’intolérance. Les processus sociaux qui affectent l’ensemble de l’humanité entraînent le développement d’une sorte de « conscience globale » laissant dans l’ombre tout ce qui peut apparaître « petit » lorsque comparé au réchauffement climatique, à la mondialisation économique ou aux conflits violents qui déchirent l’humanité. Dans le même ordre d’idées, d’autres plaideront l’urgence de s’occuper des questions sociales dans le cadre canadien avant de réaliser l’indépendance. Il s’agit là de la variante de gauche des « vraies affaires » dont nous parlent les éditorialistes, les chambres de commerce, la CAQ et le gouvernement Couillard dès qu’il est question d’indépendance. Et pourtant, la forme politique de l’État canadien transcende toutes ces questions[iv]. Ce qu’on appelle l’État québécois n’est pas une entité différente de l’État canadien. Il en fait partie. Il ne faut pas confondre « État fédéral » et « État canadien ». L’État québécois – qui n’en est pas réellement un – est constitutif de l’État canadien. Il en est une partie intégrante, au même titre que le système pulmonaire d’un individu fait partie de l’ensemble de l’organisme vivant qu’il est. Le régime fédéral canadien se caractérise par une certaine division des pouvoirs entre un État fédéral et celui des provinces. Mais il s’agit du même État ! Un gouvernement du Québec, qu’il soit d’allégeance fédéraliste ou indépendantiste, administre une section de l’État canadien, et non un État en concurrence avec l’État canadien, même si des accrochages dans certains domaines se produisent périodiquement avec le gouvernement fédéral. Il le fait avec les pouvoirs que lui reconnaît la Constitution et avec l’argent qu’on lui permet de récolter sur son propre territoire. La division des pouvoirs décidée en 1867 laisse aux provinces presque tout ce qui a trait à la reproduction de la force de travail, en particulier les politiques sociales. Ce faisant, c’est le gouvernement du Québec qui reçoit la plus grande partie des blâmes dans les périodes de compressions budgétaires. Bref, toute analyse faisant abstraction de la forme de l’État ne peut parvenir à une compréhension suffisante de la question nationale québécoise – pour ne mentionner que celle-là – pas plus qu’elle ne peut saisir les rapports de force et formuler un programme efficace de lutte pour le changement social et politique, qu’il soit réformiste ou révolutionnaire.

Cette incompréhension de la question nationale québécoise ne rend cependant pas impossible l’indépendance du Québec, même à court terme. Les problèmes théoriques trouvent parfois leur solution dans la pratique. Mais pour cela, il ne faut pas seulement projeter de sortir le Québec du Canada. Il faut aussi et simultanément SORTIR LE CANADA DU QUÉBEC. C’est la troisième période. Pour y arriver, il faut rompre avec les manières de faire propres à la culture politique et aux traditions canadiennes héritées de la Confédération de 1867 et de son évolution ultérieure. Le projet de Québec indépendant doit résulter d’un processus éminemment démocratique et non de la vision élitiste qui nous emprisonne depuis trop longtemps en laissant aux dirigeants d’un parti politique le soin de décider à notre place de la manière de résoudre le problème, du type de consultation, de la question et de la date du « grand soir ». C’est à la population du Québec que doit revenir le soin de décider des institutions politiques du pays à naître, de son système électoral, de ses principes fondamentaux, de ce qu’il veut faire de ses ressources naturelles, etc. Pour cela, il faut mettre sur pied une assemblée constituante, comme l’ont fait d’autres sociétés avant nous – et encore très récemment – et comme le prônent diverses organisations depuis les années 1960. Cette stratégie a été adoptée par les Organisations unies pour l’indépendance du Québec (OUI Québec), qui ont succédé au Conseil de la souveraineté et dont font partie tous les partis indépendantistes, les grandes centrales syndicales et d’autres regroupements. Seul le recours à une assemblée constituante, indépendante de tout gouvernement, permettrait de décanadianiser la vie politique au Québec. Elle offrirait par ailleurs la possibilité de lier la question nationale à un projet de société, contribuant ainsi à rallier les jeunes et les forces démocratiques excédés par l’immobilisme actuel. Qui plus est, la question nationale cesserait d’être associée à un parti plus ou moins impopulaire. Cette stratégie rendrait plus probable une alliance politique entre les forces indépendantistes. Plus important encore, elle permettrait la nécessaire politisation du peuple qui, seule, peut donner le rapport de force nécessaire pour vaincre tous les obstacles. Un peuple en mouvement, mobilisé, est un peuple politisé, combatif. Un peuple figé est voué à l’aliénation et devient la proie facile des démagogues de tout acabit.

Fondé sur le principe de la souveraineté populaire, ce Québec républicain, né d’un processus réellement démocratique, entraînerait une mobilisation susceptible de lui donner une orientation sociale affirmée. C’est pour cela, d’ailleurs, que la haute finance manifeste autant d’hostilité envers le mouvement indépendantiste québécois. Elle craint fort que ses intérêts soient menacés. Un Québec pleinement démocratique et mobilisé serait certes porté à imposer des contraintes plus fortes qu’aujourd’hui eu égard à l’exploitation des mines. La haute finance n’a jamais caché sa préférence pour les peuples passifs, soumis. Évidemment, plutôt que de dire les choses aussi effrontément, elle préfère recourir à l’euphémisme de « stabilité politique ». Elle n’a d’ailleurs pas tort de redouter que la population pourrait exiger la mise en place des mécanismes nécessaires pour empêcher l’utilisation de son territoire contre sa volonté, par exemple pour y faire transiter le pétrole des sables bitumineux. Elle réclamerait à coup sûr que les berges du Lac Saint-Jean et de la rivière Saguenay, actuellement propriété de Rio Tinto-Alcan, redeviennent propriété publique. La population risquerait fort, par ailleurs, de tourner définitivement le dos à un système électoral qui permet à un gouvernement élu avec une minorité des voix de jouir de la totalité du pouvoir, comme c’est presque toujours le cas. En somme, l’indépendance du Québec ne se limiterait pas à un simple changement de drapeau, à la protection de la culture ou à l’élimination d’un rapport d’impôt. Ce serait aussi l’acte fondateur d’une société profondément renouvelée et sans doute mieux en mesure de franchir les obstacles sur le chemin de la liberté et de la justice sociale. Mais pour que tout cela se réalise, il faut rompre avec les méthodes politiques des quatre dernières décennies et faire preuve d’audace en faisant confiance à la seule force capable d’accomplir ces changements : le peuple québécois lui-même.

[i] Jacques Parizeau, La souveraineté du Québec. Hier, aujourd’hui et demain, Montréal, Michel Brûlé, 2009, p. 153.

[ii] Discours sur les institutions provinciales prononcé le 13 juillet 1866. Joseph Tassé, Discours de Sir Georges Cartier, baronnet, Montréal, Éditions Eusèbe Sénécal et fils, 1893, p. 498.

[iii] Discours sur le projet de confédération des provinces de l’Amérique britannique du Nord, 7 février 1865. Op. cit., p. 421.

[iv] À ce propos, je suis toujours étonné de constater que des personnes se réclamant du marxisme procèdent à une séparation aussi artificielle entre les rapports sociaux et l’État. Marx lui-même expliquait les différences entre l’État bourgeois britannique et l’État bourgeois français à partir des rapports sociaux, de la lutte des classes et finalement des alliances entre différentes fractions de classes, allant du général au particulier, de l’abstrait au concret. Curieusement, plusieurs de nos « marxistes » autoproclamés s’en tiennent au premier niveau, c’est-à-dire le plus général, ce qui les amène à des conclusions politiques tout aussi abstraites et dénuées du contenu extrêmement riche de l’analyse politique que faisait Marx en son temps, qu’il s’agisse de la France, de l’Irlande, des États-Unis, de l’Allemagne, de la Russie et de bien d’autres pays. Privé de son aspect dialectique, le marxisme ressemble au stalinisme.

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