Saguenay dans l’ère post-factuelle?

Photo: Merryl B. Lavoie

Nos démocraties sont-elles dans un état si lamentable que les élus ne se soucient plus de justifier leurs déclarations et décisions sur la base de faits? Sont-elles rendues au point où une majorité de citoyens endossent cette façon de faire? C’est la question que soulève le texte d’Antoine Robitaille publié dans le journal Le Devoir le 18 juillet dernier.[i] L’ère post-factuelle serait une tendance où le consensus sur les faits ne serait plus si important pour les acteurs politiques et les électeurs. Les médias sociaux apparaissent comme étant un des facteurs explicatifs. Voilà un sujet qui suscite l’intérêt du citoyen préoccupé par l’état de la politique municipale à Saguenay. Prenons le cas récent du règlement d’emprunt pour le quai de croisières pour illustrer le lien entre cette tendance et l’exercice démocratique à Saguenay. Vous pourrez vous amuser à faire le même exercice à partir d’autres exemples : l’acceptation d’une dérogation pour le site des boues rouges sans étude des impacts ni de scénarios alternatifs ; le redécoupage de la carte électorale sans étude ni consultation ; le rejet de la politique de consultation proposée par l’ERD sans échange argumentaire ; l’achat de la compagnie Croisières du fjord par Promotion Saguenay (fonds publics) dans l’indifférence générale et soustrait de l’espace démocratique.

Règlement d’emprunt

Le 1er août dernier, le conseil municipal de Saguenay a adopté un règlement d’emprunt de 4,5 millions$ ayant pour objet officiel de «décréter l’acquisition et l’installation de pontons flottants atténuateurs de vagues et la réalisation de travaux d’infrastructure au quai de Bagotville». Une subvention du gouvernement du Québec, qui n’est pas confirmée et dont le montant est inconnu, devrait diminuer le total de l’emprunt. Ce règlement a été voté sans description du projet, analyse d’opportunité, données, faits ou scénarios des coûts. Le projet sera géré par Promotion Saguenay.

Le règlement d’emprunt a été adopté sur division après la période classique de questions sans réponse. Les conseillères Josée Néron et Julie Dufour ont tenté d’obtenir des informations sur le projet, sa pertinence, le bilan des activités du quai et les raisons de l’urgence pour cet emprunt. Simon-Olivier Côté a souligné que certaines infrastructures de mise à l’eau (qui servent aux citoyens de Saguenay) ont aussi besoin d’investissement. Résumons rapidement la réponse du premier magistrat. Toutes les villes du monde rêvent d’avoir une zone portuaire comme celle de La Baie. Saguenay a «vécu» quelque chose d’unique au monde avec ce quai. Il souligne au passage qu’une ville scandinave (il a oublié dans quel pays) veut Priscilla Nemey comme parraine (marraine peut-être?) d’un nouveau port. Le quai de croisières a reçu le prix du port le plus accueillant au monde et le populaire Queen Mary II s’en vient (la consécration). C’est l’ouverture sur le monde qui est en train de se préparer. Après ce vibrant appel aux émotions, il précise que le quai attend 50 bateaux l’an prochain et qu’il n’y a de place que pour un seul à la fois. Il faut que les touristes prennent une navette et ce n’est pas idéal pour eux. Pourquoi l’urgence de l’emprunt? Il y a un programme gouvernemental et il faut en profiter pendant que ça passe. Cette réponse est-elle satisfaisante? Devons-nous exiger mieux? L’absence de description du projet est-elle acceptable? La question ici n’est pas d’être d’accord ou non avec l’emprunt. Aucune donnée ne nous permet d’appuyer une argumentation raisonnée permettant de prendre position.

Le quai de croisières et son environnement ont bénéficié d’investissements importants au cours des dernières années. Le bilan demandé par les deux conseillères a toute sa pertinence car il s’agit de fonds publics (municipaux et provinciaux). De plus, il n’existe pas de rapport complet permettant de discuter sur une base commune des coûts, revenus, retombées économiques et sociales de ce projet. On peut aimer les gros bateaux et être fier des prix remportés. On peut apprécier la beauté du lieu, aimer la présence de touristes internationaux, se réjouir de l’expertise développée à Saguenay et même constater une augmentation de revenus pour certains commerçants. Mais l’éclatement des informations et des opinions diffusées ici et là dans les médias ne constituent pas, ni ne remplacent, un bilan complet et compréhensible des activités au quai de croisières. Quelles données seraient intéressantes pour le citoyen et l’élu qui souhaitent une conversation honnête sur ce projet dont les dépenses en construction se chiffrent à 67 millions$ (selon le texte publié dans le journal Le Quotidien du 11 mai 2016)? Notons qu’il n’y a pas de ventilation des coûts.

Impacts économiques

Commençons avec les impacts économiques de ce projet. Une étude commandée par Promotion Saguenay et réalisée par les firmes Deloitte et E&B Data visait justement à donner un aperçu des retombées économiques. Malheureusement, le document n’est pas disponible. Une demande d’accès à l’information a été déposée par la conseillère Josée Néron puisque Promotion Saguenay ne répond pas à la demande de l’ERD pour obtenir le document. De fait, nous devons nous contenter des déclarations citées dans les médias et considérer qu’elles sont vraies sans pouvoir analyser la méthode et les données utilisées. Si les retombées sont positives au point de se réjouir collectivement et de poursuivre les investissements, pourquoi ne pas les rendre publiques? Les informations diffusées dans les médias sont tellement générales qu’elles en deviennent insignifiantes. Voici quelques exemples. Les dépenses touristiques et des lignes de croisières devraient être six fois plus élevées que les sommes consacrées à la promotion et l’accueil des croisiéristes internationaux. On prévoit des retombées de 30 millions$ pour des dépenses de 6 millions$ de 2016 à 2020. Il y aurait eu 1 000 emplois créés (!) dont la moitié dans la région. L’infrastructure continue de générer des revenus dans la durée. Le quai et ses structures associées sont un investissement dans une infrastructure publique majeure qui a permis de réaliser un potentiel touristique et qui génère désormais un apport net à l’économie québécoise. L’effet structurant de cet investissement soutient l’écosystème récréotouristique régional et sera productif à long terme. Ce n’est pas le pire. Ce projet est un apport de 80 millions en contribution au PIB (produit intérieur brut) québécois. Oui, au PIB québécois. Le PIB est un indicateur utilisé pour mesurer la production totale d’un pays. Le PIB comptabilise toutes les transactions et non pas la véritable richesse nouvelle créée. Les accidents de voiture contribuent au PIB, de même que les dépenses militaires, la publicité, les emprunts, etc. Mais ces activités nous rendent-elles plus riches? On pourrait tout aussi bien embaucher 1 000 personnes pour creuser un trou et pour le reboucher le lendemain. Le PIB aurait augmenté, mais pas la richesse collective. Il ne donne pas non plus d’indications sur les inégalités sociales et économiques ou la qualité des emplois créés. Bref, on cherche sans fin sa pertinence dans une étude d’impacts économiques d’un quai de croisières à Bagotville. Comment pourrait-il nous aider à comprendre les impacts d’une activité touristique au niveau local et régional? Il s’agit ni plus ni moins que de la poudre aux yeux. Si vous ne voyez pas la vacuité de ces affirmations, je vous invite à vous plonger dans le dernier bouquin de Ianik Marcil (Les passagers clandestins. Métaphores et trompe-l’œil de l’économie).[ii]

Répartition équitable

Il y a des questions qui sont plus difficiles à quantifier mais qui méritent notre attention. C’est le cas du principe de répartition équitable des ressources. On peut y voir au moins quatre points de discussion. Le premier est celui de la répartition des investissements touristiques sur le territoire de Saguenay entre les différents sites et activités. Quelle est la vision? Quels sont les autres besoins? Certains sites ou activités sont-ils freinés par une concentration des dépenses au quai de croisières? Avons-nous une base comparative pour en discuter? Le deuxième élément est la répartition équitable entre les dépenses touristiques et celles qui visent la qualité de vie des citoyens de Saguenay. Est-ce qu’il y a déséquilibre? Iniquité? C’est ce principe que soulève la question de Simon-Olivier Côté. Est-ce qu’il serait plus pertinent et nécessaire d’investir dans des secteurs qui touchent la vie économique et sociale de la communauté de Saguenay : entretien des routes, équipements et infrastructures, vie culturelle, aménagement pour les piétons et les cyclistes, protection du patrimoine, etc.? La même question se pose entre les différents districts et arrondissements du territoire de Saguenay. Finalement, il serait intéressant d’avoir des informations sur la répartition des ressources (dépenses) entre les fournisseurs du territoire de Saguenay et ceux de l’extérieur. Les grands chantiers comme le quai de croisières doivent permettre, idéalement, au plus grand nombre d’entreprises de profiter des retombées et d’éviter une concentration au sein d’un petit groupe de privilégiés.

Coût environnemental

Passons à un autre point rarement discuté à Saguenay. On parle très peu des coûts environnementaux des bateaux de croisières. Les gros bateaux sont beaux et majestueux. Malheureusement, ils ne fonctionnent pas à l’eau de rose et n’arrêtent pas leur moteur à quai. Certaines études montrent que le carburant utilisé crée une pollution atmosphérique importante en mer et sur les côtes. Différentes voix se font entendre pour dénoncer les impacts dans un contexte de croissance mondiale de l’industrie des bateaux de croisières. Dans l’ère post-factuelle, où le consensus ne se soucie pas des faits, la tentation sera de tomber à bras raccourcis sur les groupes environnementaux et intellectuels de ce monde qui veulent nuire à la croissance économique. Dans un monde où les décisions sont démocratiques et raisonnées, il faut écouter et considérer ces questions. Il faut intégrer ces données dans la réflexion sur le développement actuel et futur du quai. En arrêter le développement? Oui, il y a des recherches sérieuses qui prônent cette approche et il faut les lire aussi.

Conclusion

L’exemple du quai de croisières peut sembler bien loin des grandes questions sociales et réflexions politiques et démocratiques. Il n’en est rien. La tendance à ne plus débattre sur la base de faits et l’évacuation des divergences d’opinions de l’espace public est aussi une réalité saguenéenne. Donner la gestion et le développement du quai de croisières à Promotion Saguenay complique l’accès aux informations. Nous sommes dans une situation où la majorité des questions liées à cette infrastructure sont politiques mais soustraites de l’espace de discussion démocratique. Ce qui explique en partie la nécessité de recourir si fréquemment à des administrations juridiques pour obtenir des informations, bloquer des décisions, avoir le droit de parole. Saguenay dans l’ère post-factuelle? Il y a plusieurs raisons de le croire.

Dans une entrevue accordée à Radio-Canada le 28 juillet[iii], Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval, énonçait deux conditions d’une véritable conversation démocratique. Il faut donner une légitimité à ceux et celles qui ne pensent pas comme nous et comprendre pourquoi nos concitoyens ont des points de vue différents des nôtres. Ensuite, il faut que tous les acteurs au sein des institutions revoient les pratiques avec l’objectif de permettre un ralentissement du temps politique et du rythme de la discussion démocratique. Il rappelle au passage que les médias jouent le rôle de gardien du sens critique. Ajoutons que les citoyens doivent être plus exigeants et ne pas se contenter de grandes déclarations vides de sens. Il est grand temps que Saguenay renoue avec la démocratie.

[i] http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/475730/l-argumentation-en-democratie-ere-post-factuelle

[ii] http://editionssommetoute.com/Livre/les-passagers-clandestins-metaphores-et-trompe-loeil-dans-leconomie

[iii] http://ici.radio-canada.ca/emissions/desautels_le_dimanche/2015-2016/chronique.asp?idChronique=412427.

Pour ceux et celles qui s’intéressent au sujet, Jocelyn Maclure est l’auteur d’un livre à paraître en septembre prochain, Retrouver la raison : essais de philosophie publique, aux éditions Québec Amérique.

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