Censure et propagande à Saguenay?

La venue du Queen Mary 2 au quai d’escale de La Baie soulève inéluctablement les passions. Entre celleux qui sont engagéEs pour y jouer de la musique, contribuer à l’accueil des croisiéristes, animer la ville d’un air de fête et les autres, qui ont en travers de la gorge tout le background politique entourant les dépenses opaques liées au projet, ou d’autres, encore, qui déplorent l’appropriation culturelle et la mascarade de colonisés qui suscite une certain sentiment de honte.

La chroniqueuse et spécialiste en éthique Isabel Brochu a souligné, dans un texte publié mardi le 4 octobre dans le journal le Quotidien, quelques uns des éléments qui apportent un éclairage différent sur la venue des gros bateaux au Saguenay. La chronique, intitulée « Fierté et honte », soulignait de part et d’autres des sentiments – partagés – au sujet de ce vaste dossier. Un discours tabou, même s’il était apporté dans un contexte qui se voulait visiblement plutôt équilibré. Le texte fut publié, donc, mais moins de trois heures après sa mise en ligne, il était impossible d’y accéder. Comme le web est plutôt bien fait (on ne dépublie pas sur Internet), il est possible de le lire ICI.

Ce matin, l’éditorial du Quotidien était rédigé par nul autre que l’éditeur en chef, Michel Simard. Le titre de l’éditorial ne pourrait être plus éloquent: « Que de la fierté! » (qui fut corrigé en ligne, et modifié pour « Que de fierté! », sans doute pour éviter d’avoir l’air de répondre trop directement à Mme Brochu). Clairement inspiré par le texte (et le titre) de la chroniqueuse, la réponse s’étale presque point par point en opposition à tous les arguments et questionnements étayés par Isabel Brochu, la veille.

Maintenant, je me pose des questions. Que s’est-il passé? Qui, de Ville Saguenay ou Promotion Saguenay, a le bras assez long pour faire sortir le boss de son bureau et lui faire pondre un éditorial? La manoeuvre semble douteuse et laisse croire à de la censure. Mais pire encore à de la propagande à peine dissimulée et à une connivence entre le journal et les instances politiques de la Ville. Si on ne permet pas au journal local le plus consulté et lu de la région de soulever le moindre questionnement au sujet de l’industrie des croisières… qu’en est-il de l’information qu’il véhicule en général?

J’invite les citoyennes et citoyens de Saguenay à s’interroger sur cette suite d’événements, qui met carrément en lumière le biais éditorial du journal Le Quotidien. Cela relève de la plus grave des infractions à l’éthique journalistique. Et attention, la distinction entre un éditorial, une chronique d’opinion et un article d’information est importante. Ce n’est pas l’éditorial qui pose problème ici – chacunE a droit à son opinion -, mais la manière dont on tente de couvrir le discours à contre-courant. La façon dont on efface toute possibilité de débat sain, dans un contexte complexe. La volonté de faire taire une chroniqueuse qui a soulevé de manière plutôt douce, disons-le, un malaise ambiant et partagé par plusieurs.

Le même problème se pose dans d’autres dossiers. Le journal vit de ses revenus publicitaires. Suffit de regarder qui achète des espaces, pour savoir qui a une influence sur le contenu. Le journal pourra se défendre, nous entendrons parler de « problèmes techniques » et non de censure. On nous dira que les journalistes « font leur job », qu’ils sont objectifs. Peut-être. Mais les récents événements soulèvent un si gros problème éthique, qu’il nous est désormais permis d’en douter.

***

Mise à jour, jeudi 6 octobre: En entrevue avec la journaliste Véronique Dubé, de Radio-Canada, l’éditeur en chef Michel Simard affirme qu’il n’avait pas lu la chronique avant sa publication. Et que s’il l’avait lue, il ne l’aurait pas publiée. Bien sûr, le monsieur a droit d’affirmer publiquement qu’il fait mal son travail. Il a aussi le droit de choisir de ne pas publier une chronique et même de pratiquer la censure au quotidien (sans jeu de mots). Mais comme les dépenses associées à toute la promotion entourant la venue du Queen Mary 2 sont inaccessibles, sans compter l’opacité dont fait preuve Promotion Saguenay dans le dossier du quai de croisières, peut-on questionner l’aveuglement volontaire de cette salle de nouvelles? Impossible de relever un article qui mentionne les impacts environnementaux des bateaux de croisières, par exemple. Un éditeur compétent se presserait d’envoyer unE journaliste tirer tout ça au clair, au lieu de publier jour après jour des articles qui glorifient ce scandale économique, sanitaire et, disons-le, culturel.

***

NDLR: Il semble que le texte d’Isabel Brochu, même en cache, est difficilement accessible.

Le voici donc, en version intégrale:

CHRONIQUE / Saguenay fête avec éclat le 10e anniversaire du quai de croisières. La fierté est au coeur des festivités et la publicité vante les prix du meilleur accueil portuaire. Si l’accueil des croisiéristes suscite de la fierté, il génère aussi de la honte. Voilà qui peut surprendre et choquer. Il est vain de nier ce sentiment, car il existe, même si les «honteux» sont discrets. Mieux vaut essayer de comprendre. Pourquoi un même événement produit deux réactions si opposées? Cette réflexion partagée sur ma page Facebook a généré un débat respectueux et des commentaires pertinents.

Résumons. Qu’est-ce qui suscite la fierté? La reconnaissance internationale, la venue du Queen Mary II, les bénévoles de la Fabuleuse (elle-même une fierté), la beauté du lieu et des bateaux. La honte? L’accueil est une image folklorique, basée sur des clichés, de ce que nous ne sommes plus. En faire trop pour remercier des touristes qui daignent nous visiter est un relent d’une mentalité de colonisé. Nous fêtons les miettes d’un investissement touristique.

Mise en scène de soi

Le sens profond du tourisme, et non de l’industrie touristique, est la découverte et la rencontre d’un ailleurs plus ou moins éloigné, constitué de lieux et de personnes (M.-A. Delisle). On peut découvrir l’autre, son histoire et sa culture à travers des spectacles, musées, sites, boutiques, rencontres fortuites. Saguenay et la région ont des lieux et une offre touristique généreuse qui le permettent aisément. Alors, jusqu’où va la mise en scène de soi pour plaire aux touristes? Doit-on le faire au mépris de l’authenticité? La Fabuleuse, par exemple, est un spectacle historique qui se joue sur une scène de théâtre. Mais sur un quai d’accueil? Si certains croient que les touristes font la différence, d’autres y voient un problème de respect de soi et d’image. L’accueil touristique consiste à donner des informations, d’assurer la prise en charge du touriste, répondre à ses besoins. Faut-il en faire autant? Est-ce le signe d’un manque de confiance de ce que nous avons à offrir?

Certains sont incapables de soustraire cette question à la dimension politique du quai: lacunes du processus avant sa construction, absence de données sur les retombées, silence sur les impacts environnementaux. Quels sont les coûts de l’accueil? La publicité du 10e anniversaire et cette fête de la fierté servent-elles à justifier l’investissement?

Parlons maintenant des costumes autochtones à l’accueil. Ils s’inscrivent dans la discussion sociale sur l’appropriation culturelle. Il y a une communauté autochtone au Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui n’est pas associée à cet accueil, et dont la culture n’a rien à voir avec les «Indiens du quai de Bagot». La communauté de Mashteuiatsh, comme les autres nations autochtones, travaille pour défaire les clichés et préjugés trop bien ancrés, ici et ailleurs. Si les touristes veulent connaître cette nation, ils doivent aller à Mashteuiatsh. Sinon, cette communauté doit décider si elle souhaite participer à l’accueil et, le cas échéant, de quelle façon. Dans ce cas-ci, ce n’est pas l’image de La Baie qui est en cause, mais celle des autochtones. Le respect et l’authenticité prennent une tout autre dimension dans le contexte d’une communauté en réappropriation culturelle.

L’ambiance de la fête est l’élément le plus rassembleur. La beauté de La Baie et des bateaux, les flâneurs, l’animation, la vie quoi! La fierté et la honte naissent dans la lecture et l’interprétation que nous faisons de notre histoire. Pour certains, trop de déférences devant l’argent et la richesse rappellent notre histoire, encore actuelle, de dépendance économique et d’aliénation. Une mise en scène excessive et trompeuse renforce des clichés. C’est encore plus vrai pour les autochtones. La fête est difficile pour ceux qui voient le quai comme un symbole des problèmes chroniques de Saguenay. Ne s’agit-il pas de questions politiques? Parce que tout est politique, dans le sens noble du terme, évidemment.

***

Source photo: Capture écran sur le reportage de la journaliste Véronique Dubé, de Radio-Canada, diffusé au Télé-Journal édition du 5 octobre 2016.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire