Les retombées idéologiques des croisières à Saguenay

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Il y a toujours de la sueur de pauvres dans l’argent des riches.

-Eugène Cloutier, Croisière, 1964

La poussière est un peu retombée, le Queen Mary 2 s’en est allé ailleurs. Si l’on se parlait franchement… Disons, des retombées idéologiques des bateaux du maire et de Ghislain Harvey de La Baie qui vogue depuis bientôt dix ans dans nos eaux politiques, économiques, culturelles et médiatiques. Si l’on se disait les vraies affaires à propos de ces retombées sur notre vivre ensemble pour le meilleur et pour le pire (surtout pour le pire à mon humble avis), sur notre « conversation démocratique » pour employer l’expression heureuse du philosophe en résidence de la SRC, Normand Baillargeon.

Moi, j’ai le goût d’en parler, de réfléchir là-dessus, entre autres pour faire écho à l’éditorial du Quotidien du 5 octobre 2016, où Michel Simard s’est permis de quitter son rôle de directeur d’un journal qui me semble d’abord devoir rendre compte objectivement de ce qui se passe dans son milieu, pour vendre les bateaux de croisières du maire et son apothéose sans même se garder une petite gêne.

Quelles ont donc été les retombées idéologiques des croisières au Saguenay depuis dix ans? Depuis que le maire nous a injecté dans les veines la fierté saguenéenne et la nécessité de partager SON engouement frénétique pour les bateaux de croisière qui voguent sur les mers, les fleuves et les rivières assez vastes pour les contenir? Parce qu’avant toute chose, c’est et ça reste son idée à lui (et sans doute aussi celle de Ghislain Harvey et de Ross Gaudreault de Québec, son conseiller maritime permanent et ami intime, sur la liste de paye de Promotion Saguenay) de mettre tous les œufs touristiques de la Ville dans ces bateaux de croisières qui n’en finissent plus d’engouffrer des millions pour Accueillir convenablement.

Serait-il possible de lever la tête et d’en discuter franchement sans passer pour des briseurs d’illusions comme lorsqu’on questionne le Grand Défi Pierre Lavoie de La Baie (coïncidence?) de nous entrer de force dans les mollets ses cubes d’énergie qui vont sauver notre planète bleue?

Retombées économiques?

Difficile d’évaluer les retombées économiques de ces bateaux de croisière qui débouchent à La Baie depuis une décennie. Dans la pub, payée par Promotion Saguenay, on avance des profits de dizaine de millions… La comptabilité de cet organisme est confidentielle. Espérons que l’UPAC pourra bientôt jeter un peu plus de lumière dans ce trou de dépenses sans fonds de la Ville.

Tout ce qu’on peut affirmer sur les retombées économiques des bateaux du maire c’est que le budget de publicité pour attirer les citoyens d’abord sur le quai de croisières qui a englouti 45 millions jusqu’ici, semble illimité. Pour l’arrivée du QM2, tous les médias de la région ont été abondamment arrosés par les messages de Promotion Saguenay. En retour, il faut l’avouer, les animateurs et les journalistes se sont encore fait un devoir de parler abondamment de l’évènement historique… Je ne crois pas que ces bateaux enrichissent nos artisans, nos chauffeurs de taxi, nos gros bras de Garda et encore moins les comédiens bénévoles de La Fabuleuse. Toutefois, il faut l’admettre, le Dollorama de La Baie se porte mieux que les autres depuis dix ans.

Retombées culturelles?

Les retombées culturelles des bateaux de croisière au Saguenay sont pernicieuses. Année après année, Promotion Saguenay enfonce le même message: un nombre x de bateaux nous visite cette saison, chaque bateau peut accueillir tel nombre de passagers et tel nombre de membres d’équipage. Venez voir le gros bateau qui prend la peine de baigner dans les eaux de La Baie pour notre plus grand plaisir! Puis après?

Les gens d’ici s’habituent à se faire enfoncer ce message répétitif dans le crâne. Ils croient dur comme fer que cette activité d’aller voir les bateaux à La Baie constitue un évènement rassembleur pour leur collectivité comme ils le font lors d’autres rassemblements comme celui du pageant aérien de la base militaire de Bagotville. Là encore, le maire met le paquet et les fonds promotionnels de Promotion Saguenay pour faciliter les choses; navettes gratuites, petits cadeaux d’usage, publicité abondante toujours payée par la Ville. Bref, dans ces deux cas, la propagande politique du maire fait son effet. Parce qu’ici, il ne faut pas se le cacher, on assiste à chaque fois à la consolidation du régime et des valeurs du maire.

Le maire promeut les bateaux de croisières parce qu’il adore les gros bateaux, de même qu’il adore les F-18 de la base militaire. Ça lui rappelle son enfance passée dans la ouate d’une famille plus riche que les autres. Il se balance des retombées économiques de ces deux activités qui se révèleront sans doute fort négligeables quand on aura accès à toutes les entrées et les sorties financières de Promotion Saguenay. Il ne veut qu’une seule chose, le bon maire, amuser et occuper la galerie de citoyens d’abord qui tombent dans son panneau.

Retombées politiques?

Ces retombées politiques demeurent essentielles. Je dirais même qu’elles sont les plus concluantes de toutes. En cognant continuellement sur le clou des bateaux de croisières, en laissant entendre que ce volet touristique de son activité politique nous fait connaître et respecter à travers le monde (ex. Le fameux prix qui nous consacre le meilleur accueil de tous les quais de croisière internationaux???), il néglige volontairement de s’occuper des autres champs municipaux traditionnels.

Comme, par exemple, la protection du patrimoine bâti, le processus de consultation des citoyens, les comités de quartier, l’urgence d’établir un système de transport en commun hors de la visite des bateaux de croisière, le renouvellement des équipements culturels, le lourd dossier des sites pollués de la Ville, l’absence d’une politique de recyclage des déchets, etc… Le dossier des bateaux de croisière ne fait que jeter de la poudre aux yeux des citoyens et des politiciens de l’opposition qui n’arrivent pas à remettre en cause de manière définitive ce culte du maire pour les croisières qui ne sont accessibles qu’à une frange repue de la société, les riches oisifs, retraités pour la plupart, qui viennent surtout d’ailleurs et occasionnellement d’ici. Je me rappelle, d’ailleurs, une récente chronique du maire sur sa radio poubelle de Québec (93,3FM) où il vantait la démocratie des pays qui s’enrichissent comme la Chine et Singapour; sans parti politique, où le nombre de millionnaires ne cesse de croître. Pour lui, une société idéale serait celle qui produirait le plus de citoyens millionnaires… Sans doute des clients de choix pour les compagnies de croisières qui offrent leur tour de bateau de 2 000$ à 20 000$ et plus la semaine…

Retombées médiatiques?

Les retombées médiatiques des bateaux de croisière sont, à mon avis, encore plus pernicieuses que les culturelles. Tous les médias de la région, autant privés que publics, n’ont cessé de promouvoir l’idée fixe du maire. Ils ont obéi à toutes ses campagnes promotionnelles pour mousser les bateaux de croisières et attirer la population sur le quai de La Baie. La radio et la télé de Radio-Canada comme Radio X et Le Quotidien – même le Lingot de Rio Tinto Alcan – obéissent aveuglément aux communiqués de presse de Promotion Saguenay qui inondent les salles de presse et les boites courriel des animateurs et des journalistes de Saguenay. On dirait que tous les médias sont atteints par cette fièvre.

On ne s’est jamais questionné véritablement sur les retombées économiques réelles de cet engouement du maire pour les bateaux. À quelques exceptions près du côté de la SRC, on a tenté en vain d’obtenir des données de Promotion Saguenay sur les coûts du quai de croisière. À souligner aussi quelques enquêtes du Progrès-Dimanche sur le jeu de dominos et de subventions entourant les bâtiments près du quai. Aucun journaliste n’a fouillé sérieusement les conséquences sur l’environnement, comme le souligne Marielle Couture dans une récente chronique de Mauvaise Herbe, des bateaux de croisières ici dans nos eaux et ailleurs. Des échanges d’informations avec des journalistes de Québec où plus de 100 bateaux mouillent chaque année seraient sans doute précieux. Mais dans la vieille capitale, le maire Labeaume semble moins fanatique des croisiéristes que notre maire maritime.

Personne ne cherche à savoir combien d’employés travaillent sur le dossier des bateaux de croisières à Saguenay? Quel est le rôle de Ross Gaudreault dans l’organigramme du maire? Quel est le budget publicitaire investi dans les médias pour mousser la fréquentation du quai de La Baie?

Les médias de Saguenay ont tous accepté spontanément, moyennant évidemment des contrats publicitaires de Promotion Saguenay, d’embarquer dans le bateau du maire depuis dix ans. Ils ont fermé les yeux devant cette entreprise de propagande politique, qu’ils reconnaissaient comme telle, pour ne pas faire de vagues. Ils ont accepté de jouer le jeu, même les journalistes de la salle de presse de la SRC, pour sans doute garder leur job et ne pas nuire à leur patron qui lui, subit les pressions du régime Tremblay au jour le jour.

L’indépendance de nos médias d’informations a été fortement ébranlée par ce dossier des bateaux de croisières. On comprend que les médias privés, tels Radio X ou Énergie, ne fassent pas de vagues pour déranger les choses municipales en place et leurs contrats publicitaires. Mais que la radio et la télé d’état se mettent à promouvoir les bateaux du maire sur une telle échelle (ex. lors de la visite du QM2, l’enthousiasme excessif de la journaliste devant la «richesse» des équipements du navire), nous laisse songeur sur l’esprit critique de nos médias.

Je me demande aussi pourquoi ne pas enquêter plus à fond auprès des citoyens de La Baie, pour connaître leur point de vue sur ce phénomène des bateaux de croisières au lieu de se limiter une fois de plus au point de vue des conseillers municipaux et des commerçants, subventionnés par la Ville pour tenir boutique, pendant le bref séjour des croisiéristes riches et oisifs?

Et il faudrait peut-être le dire une fois pour toute, est-ce vraiment nécessaire de faire une nouvelle, semaine après semaine, avec l’arrivée d’un autre bateau à La Baie? Est-ce vraiment une nouvelle qui risque de changer le cours de notre vie collective? Si les journalistes d’ici faisaient vraiment leur travail, on n’en parlerait déjà plus des bateaux de croisières du maire qui a réussi, pendant dix ans, à endormir tout le monde. Même l’éditeur en chef du Quotidien, grand admirateur aussi de La Fabuleuse tenue à bout de bras par une troupe de comédiens amateurs, satisfaits de leurs conditions de travail. On n’est pas loin ici de la définition traditionnel du Québécois porteur d’eau et content de l’être.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

(photo: http://tourisme.saguenay.ca)

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