Parlons-en, des bateaux

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Dans cette série de deux textes consécutifs, Laval Gagnon analyse et critique l’impact réel et la performance des croisières internationales à Saguenay. Un long read d’intérêt public.

L’impact des croisières

Quel est le véritable impact des croisières internationales à Saguenay ?

Après dix ans, les chiffres paraissent positifs en termes de performance. Saguenay occupe le troisième rang des neuf escales de l’Association des croisières du Saint-Laurent devant les Îles de la Madeleine, Gaspé, Havre Saint-Pierre, Sept-Îles, Baie Comeau, Trois-Rivières. Québec reçoit le plus grand nombre de navires et constitue avec Montréal, 2e en importance, un port de destination, soit d’embarquement et de débarquement.

Pour y arriver, Saguenay a investi d’énormes sommes, au moins $65 millions de fonds publics dont de généreuses subventions. Hormis le fjord lui-même et les possibilités d’accostage en eau profonde dans un site exceptionnel, La Baie offrait peu d’attraits touristiques et pas d’infrastructures pour inciter les compagnies de croisières internationales à faire escale. On a donc conçu et construit de toute pièce un quai d’escale et un pavillon de croisières, aménagé un village portuaire et réaménagé à grands frais le centre-ville de Bagotville. Sans oublier les sommes et les ressources importantes, qu’on refuse de préciser, annuellement investies dans les services d’accueil et de transport des croisiéristes, l’animation du site, les activités périphériques et les forfaits.

Le quai de Bagotville est situé loin des concentrations de populations et de services à Chicoutimi et Jonquière, contrairement à la forte majorité des quais des autres destinations du fleuve St-Laurent qui donnent sur le centre-ville, ses atouts et ses attraits. Pour combler cette lacune, Saguenay a investi beaucoup dans l’animation et a d’ailleurs remporté quatre fois le premier prix d’accueil. Mais tout laisse croire qu’une forte proportion de croisiéristes choisissent des activités de découverte du fjord (maritimes, aériennes ou autobus) et s’éloignent donc des zones plus urbaines. Dans son dernier dépliant promotionnel, Promotion Saguenay soutient sans plus d’explication que 480 autobus hypothétiquement remplis par 56 passagers sont nolisés à chaque saison. Trois circuits assurés par des navettes (autobus rouges) desservent les attraits urbains que sont Arvida, le centre-ville de Chicoutimi et le Musée du Fjord. Là encore aucune statistique ne permet d’en mesurer la performance. Quant à la version anglaise de la Fabuleuse, elle aurait attiré annuellement 3700 touristes, soit une moyenne de 115 spectateurs par représentation pour 2015, une assistance largement insuffisante pour couvrir les coûts du spectacle.

Depuis trois ans, l’accroissement du nombre d‘escales et de passagers cache une volatilité et révèle une incertitude dans la fréquentation et le gabarit des navires de cette industrie hautement compétitive. Pour les escales du fleuve Saint-Laurent (et du Saguenay), un petit marché à l’échelle internationale, le grand défi est d’attirer les navires pendant la saison estivale.

Promotion Saguenay a commandité une louangeuse étude E & B Data sur les retombées économiques mais refuse de la rendre disponible. Son auteur soutient que les croisières à Saguenay représentent $100 millions en impact économique, mais il inclut le coût des infrastructures payées par les contribuables. Tant que la démonstration complète et limpide n’a pas été faite, un sain scepticisme est de mise.

Le « village portuaire » a radicalement transformé le secteur. Lors des journées d’accostage des navires concentrées en septembre et octobre, l’accès au quai et au pavillon est impossible à la population locale qui se déplace généralement en grand nombre si la température le permet pour admirer les navires, prendre l’air, profiter de la vue exceptionnelle. Aucune statistique crédible n’est disponible pour mesurer l’impact sur les commerçants et artisans locaux. En dehors des journées de croisières le pavillon d’accueil est généralement inaccessible à la population. En été c’est souvent le calme plat pendant le jour. L’animation du village portuaire prend surtout la forme de spectacles musicaux qui se tiennent à l’Agora généralement en soirée, et le Festival des Grandes Veillées.

La ville à tout misé sur les croisières internationales et les importantes ressources qui y ont été affectées ont apparemment eu peu ou pas d’effet d’entraînement sur l’énorme potentiel de la baie des Ha! Ha! comme port de navigation de plaisance, rendez-vous des sports nautiques et point d’appui au tourisme d’aventure, des activités qui sont liées à l‘entrepreneuriat régional et à des clientèles plus actives.  L’essentiel de la navigation de plaisance est confinée au site plus marginal de l’Anse-à-Benjamin. Les nombreux adeptes de « kitesurf » squattent avec bonne humeur certes mais de maigres ressources une zone vague de l’ancien terrain de la Consol, loin des services du village portuaire. Quant au tourisme d’aventure, la récente randonnée en kayak très médiatisée du premier ministre canadien a eu valeur de symbole lorsque l’esprit aventurier de M. Trudeau l’a mené… sous le quai de croisière, une pratique qu’on lui avait interdite.


La performance des croisières internationales

Pour cette dixième saison des croisières qui prend fin en octobre, pas moins des deux tiers (12 navires) des 18 navires de croisières en sont à leur première ou deuxième saison au quai de Bagotville. Visiblement, une forte proportion de bateaux, une majorité disent les chiffres plus récents, ne revient pas après une première ou une deuxième saison. Explications.

Au-delà du discours dithyrambique des élus et de Promotion Saguenay, les chiffres sur la fréquentation du quai par les navires de croisières révèlent une volatilité inquiétante qui questionne les investissements publics largement consentis par Saguenay dans cette industrie touristique.

Ainsi pour la saison 2016, 8 des navires (44 %) qui auront effectué des escales au port de Bagotville l’auront fait pour une première saison et 4 (22 %) pour une deuxième. Une performance décevante qui ajoute aux critiques souvent exprimées sur les retombées économiques réelles de cette industrie dans les milieux qui accueillent les navires de croisières.

D’ailleurs, les chiffres de la fréquentation du quai de Bagotville de 2014 à 2016 montrent qu’il s’agit d’une tendance déjà établie. Depuis trois ans, 56% (29 navires) des 52 navires de croisières sont venus pour une première (21 bateaux) ou pour une deuxième saison (8 bateaux). Or, la fréquentation totale annuelle n’a pas varié significativement pendant cette période avec 51736 (2014), 50127 (2015) et 51390 passagers (2016).

Parmi les navires qui ont accosté au quai deux saisons ou moins, plusieurs sont de gros gabarit et ne fréquentent plus le quai d’escale, notamment le Crown Princess (depuis 2010), le Nowegian Spirit (depuis 2010), le Costa Atlantica (depuis 2011), le Seabour Sojourn (depuis 2014), le Balmoral (depuis 2015).

Il faut finalement mentionner la perte en 2016 des navires Massdam (2184 p.) et l’Eurodam (3033 p.) qui avaient multiplié les escales depuis 2009.

D’autre part, si le nombre de navires et d’escales ont connu une hausse significative depuis 2009, passant de 7 navires pour 15 escales à 18 navires pour 38 escales, la moyenne de passagers par escale (équipage inclus) a baissé, passant de 2672 en 2009 à 1388 en 2016.

Cette baisse de passagers par escale n’est pas compensée suffisamment par l’augmentation du nombre de navires et s’explique aussi par une proportion plus élevée des navires de plus petit gabarit, souvent autour de 1000 passagers (équipage inclus).

 

Les quais flottants

Le règlement d’emprunt de $4,5 millions effectué par l’administration municipale de Saguenay pour l’acquisition de quais flottants au quai de Bagotville a provoqué une vive controverse quant à la pertinence d’investir encore dans le secteur du village portuaire.

La rapidité d’acquisition et l’absence de débat autour de ce nouvel équipement s’expliquent apparemment par l’engorgement relatif auquel feront face les opérateurs du quai de croisières, à huit occasions de septembre à octobre. Bagotville accueillera alors plus d’un navire, l’un en accostage au quai, l’autre ou les autres à l’ancre amenant les croisiéristes au quai avec des navettes.

Dès la journée du 14 septembre trois navires se pointeront dans la baie des Ha! Ha! , l’Europa, le Pearl Mist et le Sebourn Quest. Ces trois navires relativement petits totalisent 1941 passagers (avec équipage), soit l’équivalent d’un navire de croisières d’un gabarit moyen. Deux navires par escale en feront autant à sept autres reprises, dont là aussi quelques navires de petit gabarit le 28 septembre (1800 passagers au total), le 4 octobre (983 au total) et le 10 octobre (1581 au total).

Vraisemblablement, Promotion Saguenay a vite convaincu le cabinet du maire d’ajouter des quais flottants aux installations pour desservir les navettes. Si tel était le cas, l’administration municipale aurait pratiquement investi $4,5 millions non pour absorber un accroissement de la clientèle au quai d’escale mais pour gérer à court terme l’engorgement non planifié de la cédule et des horaires des navires de croisières. Aucune statistique fiable ne permet d’évaluer la rentabilité de l’opération pour les contribuables, ni de mesurer la profitabilité de l’investissement public pour les compagnies de croisières.

La fréquentation du quai d’escale en 2017 nous apportera les réponses.

 

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