Un beau grand bateau

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Bon, par où commencer. Je l’avoue, j’aime pas vraiment écouter la Voix junior. Ma blonde, elle, ça lui plait. C’est son truc. Moi, comme elle, j’aime les choses impressionnantes. Hors de l’ordinaire. Souvent j’me surprends à regarder l’écran de loin pis à sourire sans m’en rendre compte. Ou ben je reste la bouche comme si c’était par là que j’écoutais le flot chanter. C’est pas grave parce que j’ai rien à dire sauf wow! Ça laisse les lèvres un peu ouvertes. Juste assez pour pas baver. C’est capoté! J’check ça s’passer. C’est comme tomber dans lune quand un train avec un kilomètre de wagons tapissés de graffitis passe devant mon char sur un passage à niveau. Ou un jet qui me m’étourdit dans le vacarme de son décollage dans un show d’avion. Ou non, plus comme admirer un paquebot immobile ou presque. Ouais.

Mettons qu’on prend un gros bateau de croisière. Prenons le plus gros ou un des plus gros ça change rien. Mettons qu’on le remplit de monde plein d’argent. Plein plein d’argent. Juste pas assez pour acheter le bateau. Pis quelques centaines d’employés à peine payés. Plein de monde de partout. Disons qu’on les voit à peine quand les riches sortent de leur cabine première classe tellement c’est gros. Mettons un bateau dans une baie. Ancrons-le devant une ville dévitalisée avec des côtes industrielles toutes scrapées. Mettons qu’on décore un petit spot. Une rue ben neuve la seule rue neuve de toute la ville. Ou presque. Une rue qui s’étire en quai. Comme une main molle tendue dans l’vide. Un quai ben neuf pis un mini village de Walt Disney avec des affaires de cowboy, des animaux, pis des ouvriers qui dansent tout croche autour d’une grosse pancarte genre Hollywood mais pauvre. De plus en plus pauvre. Pis pour ceux qui sont trop pauvres, qui pourront pas voir, y’aurait un osti gros écran cheap dans le milieu de leur ville. Pour voir toute ça. Wow! Asti.

Ok, disons que c’est moi qui est passager. Je serais le premier à sortir sur mon balcon pour encourager les gens du peuple. Les indiens tout fiers de leur histoire pis dévoués au rayonnement de leur… ville. Je les saluerais, leur lancerais sûrement quelques billets américains pour les encourager si j’apprenais qu’ils sont tous bénévoles. Que les familles qui mangent leur crème molle tout partout sont pas rémunérées non plus. J’me demanderais, à voir leurs yeux briller, si y’espèrent peut-être qu’un jour ils vont embarquer sur le bateau. Ou si y veulent juste que je débarque. Pis tous les autres même pas déguisés qui bloquent la rue. Du monde venus du partout. Je chercherais à comprendre l’émotion étrange de leur bouche à peine ouverte au milieu de leurs mascottes éreintées déguisées en maire devenues presque absurdes. Moi en peignoir dans ma cabine de cristal, j’aurais peur… Non, au contraire. Bizarrement je pense qu’à place j’trouverais ça rassurant, même apaisant. Autant que l’paysage qui s’éteint pis la croisière qui s’en va dans un éclat pyrotechnique aux frais de tous ces fiers ouvriers passés et à venir, tous restés la mâchoire un peu béante à dire wow en empêchant instinctivement leur salive de couler en gardant la tête vers les premières classes.

C’est pas clair hein? Ouais. En fait j’comprends pas pourquoi une ville organiserait toujours le même spectacle. Dans certains pays comme la Corvée du Nord, les gens font aussi tout le temps les mêmes shows, les mêmes reconstructions historiques encore pis encore. C’est obligé mais gratuit. Je me demande si les danseurs pis les costumières sont rémunérés en fonction de leur travail. Probablement. Au moins un peu.

Trouvons une autre piste. Genre une histoire vraie au Tim Horton’s de La Baie, lundi matin. Je lisais un article d’un journal local disant qu’un organisme paramunicipal mystérieux allait « engager » les bénévoles de la Fabuleuse pour un spectacle d’Halloween. À côté de moi j’entends une dame dire en grignotant son bagel pleine saveur:

« Rendu là, les bénévoles de la fabuleuse vont faire le fromage pour monsieur Boivin. »

« Si y devient maire y vont l’emballer sul’quai pis toute costumés! » lui répond son ami à moitié étouffé en postillonnant son jus d’orange.

Wow! Évidement c’était peut-être une blague. L’avenir nous le dira. Ouais ben oubliez ça. Je suis juste inquiet pour les citoyens, ouvriers, boss et artistes de chez moi. Faudrait débarquer à un moment donné. Il serait peut-être temps de ravaler notre bave, de serrer les dents pis de changer le spectacle avant qu’on nous monte un autre beau grand bateau. J’dis ça de même.

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