Inventaire

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Je suis une femme blanche hétérosexuelle. J’ai été élevée dans une famille relativement à l’aise, entourée d’amour malgré les accidents de parcours. Je détiens deux diplômes universitaires. J’ai un bon emploi dans un domaine respectable. Ma vie amoureuse est harmonieuse. Je suis propriétaire de la maison où je vis. J’ai un fils unique en bonne santé et je m’entends bien avec son père de qui je suis séparée. Qui plus est je suis écrivaine, ce qui me donne un espace et une visibilité médiatiques.

Tout cela fait de moi une privilégiée. C’est vrai. Par rapport à mes soeurs qui ont poussé à l’ombre des ruelles des quartiers pauvres des villes, à celles dont l’enfance a été marquée par les blessures des pensionnats indiens, à celles issues de l’immigration qui ont dû composer avec l’intolérance et le racisme dès leur plus jeune âge, par rapport à toutes celles-là dont l’identité de femme est complexe, multiple et surtout, beaucoup plus vulnérable que la mienne à ce qu’il est convenu maintenant d’appeler la culture du viol, oui je suis privilégiée. Surtout que, dans la société où nous vivons, on va plus volontiers m’accorder la parole à moi qu’à celles dont je viens de parler. Il leur faut plus d’espace médiatique. Que leur parole soit entendue. Que l’on cesse de dire à leur place ce qui est bon pour elles en tant que femmes.

Mais dois-je alors me taire? Si j’ai le don du langage et que l’on m’accorde la parole, dois-je refuser cette parole? Je ne crois pas. Je crois que mon expérience de femme privilégiée peut, justement, servir d’aune pour mesurer l’ampleur des effets de la culture du viol sur l’ensemble des femmes. Pour avoir une idée de ce à quoi nous sommes exposées, toutes, toujours, depuis la naissance.

J’ai fait un inventaire. Un inventaire qui, à mesure que je m’en énumérais les éléments, devenait de plus en plus cuisant. Et je me disais, effarée devant la longueur de la liste, qui n’est pourtant pas du tout exhaustive: si je porte tout ça, malgré mon statut d’enfant gâtée, qu’en est-il de celles qui n’ont pas eu la même chance que moi?

La culture du viol est si rampante que bien des gens, y compris des femmes, croient qu’ils n’en sont pas affectés. Nombreux sont ceux qui ne voient dans cette expression que le mot « viol », avec toute la violence qu’il véhicule.  Beaucoup disent non, non, pas moi, je n’ai pas ces valeurs là, chez nous c’était pas comme ça, on a été élevés dans le respect des femmes, etc. Certain-e-s ajoutent, lorsqu’il est question de respect envers les femmes, quelque chose en lien avec le respect qu’elles se doivent à elles-mêmes. D’accord. Je suis vraiment d’accord. Que l’on se respecte soi-même d’abord. Je ne discute pas. Je vais juste rendre compte du résultat de mon inventaire. Voici.

Dans ma famille, on espère des garçons. Les garçons transmettent le nom et reçoivent le patrimoine (notez l’étymologie latine pater dans le mot patrimoine). Les garçons continuent la lignée. Les filles sont aimées, mais. Quand mon frère est né, mon père a dit merci à ma mère. J’ai entendu je ne sais combien de fois, à la blague, dire à un ou une membre de la famille qui avait un bébé fille: c’est pas grave, tu vas te reprendre. Des petites blagues dites à répétition devant les petites filles et qui leur mettent dans la tête, dès la naissance, qu’elles valent moins qu’un garçon. Je répète, elles sont aimées, ces petites filles.

J’ai entendu toute ma vie des hommes parler des femmes avec mépris. Pas de leurs femmes à eux, pas de leurs filles, mais des autres. Des toupies, des truies, des grosses torches. Détailler leurs corps comme des morceaux de viande marchandisables ou non, avoir une bien piètre estime de celles qu’on jugeait trop grosses ou mal fagotées. Exiger des femmes de leurs vies qu’elles restent minces et les houspiller quand elles prenaient du poids. Ne pas accorder de crédibilité à leurs engagements sociaux, politiques, intellectuels, ni à leurs points de vue. Leur couper la parole et les faire sentir stupides quand elles émettaient des opinions différentes. Ridiculiser celles qui prennent trop de place, qu’on voit trop. Ça, autour de moi, dans mon monde de petite privilégiée du système, ç’a existé et ça existe encore. Et pourtant, dans le milieu d’où je viens, on aime ses femmes.

Quand j’avais trois ou quatre ans, le petit voisin de 9-10 ans m’avait initiée à un jeu très intrigant où il était question de montrer ses parties génitales à l’autre. Il était apparu dans la cour alors que je m’amusais toute seule avec des billes. Je me souviens parfaitement de la garnotte et des petits chemins que j’y avais tracés pour mes billes. Ce garçon ne faisait pas partie du groupe d’enfants avec qui je jouais d’habitude. Il venait d’une partie de la rue un peu plus éloignée, et se tenait avec des plus grands qui venaient parfois nous harceler un peu, pas trop méchamment, nous les petits. Bref il était apparu et m’avait convaincue qu’aller se cacher dans le champ derrière la maison, parmi les grands épis, était une excellente idée. Une fois dissimulés, il m’avait fait enlever mon petit pantalon et montrer mon sexe en écartant bien tout avec mes doigts. Ensuite il avait baissé son pantalon à son tour. Puis il avait voulu que je touche son pénis, ce dont j’étais curieuse, surtout que la chose avait un drôle de comportement. Je garde de cet épisode un souvenir d’une clarté cristalline. Tout. Les images, la température, la sensation au toucher, la voix de ma mère qui m’appelle de la galerie, paniquée parce qu’elle ne me voit plus, et surtout je me souviens à quel point je SAVAIS que ce n’était pas censé se passer, et qu’il ne fallait pas qu’on nous voie. Que ce n’était pas bien. Ce que je me demande aujourd’hui, c’est: d’où tenait-il qu’il pouvait faire ça, lui, inciter une toute petite à toucher son sexe, où avait-il appris que ce pouvoir-là était sien?

À huit ans, un homme a ralenti sa voiture pour s’adresser au groupe de petites filles dont je faisais partie. Nous jouions au ballon prisonnier dans la rue. Il a baissé sa vitre et nous a demandé d’approcher: il cherchait son chemin. Nous nous sommes gentiment approchées pour l’aider. Il avait le pantalon ouvert et agitait avec sa main un gros pénis tout flasque. L’une d’entre nous a crié maudit cochon et nous nous sommes enfuies.

Il y avait des consignes claires, dans mon entourage, en lien avec certains messieurs. Tiens-toi loin de lui. Ne le laisse pas te prendre sur ses genoux. Dis-le pas à sa femme. Certaines fêtes familiales prenaient pour les petites filles, à partir d’une certaine heure, des allures de chassés-croisés pas drôles du tout. Il t’a touchée? Surtout, dis-le pas. Ça ferait de la peine à sa femme sa fille son frère sa soeur alouette. Juste, tiens-toi loin, organise-toi pour qu’il ne te touche plus. Pis parles-en pas.

Quand j’ai eu l’âge d’aller garder, il y a eu vite des maisons où je n’aimais pas aller, parce que le monsieur quêtait son p’tit bec avec trop d’insistance en venant me reconduire, ou même tentait de me prendre dans ses bras. Alors je me dépêchais de poser un p’tit bec sec sur la joue rugueuse et je sortais de la voiture en vitesse pour aller me réfugier chez nous. Je n’en parlais pas. On allait trouver ça insignifiant comme on trouvait insignifiantes les madames qui se fâchaient après leurs maris dont les mains devenaient trop baladeuses auprès des invitées lorsqu’ils avaient un verre dans le nez.

En sixième année, j’ai été pendant un bout de temps la seule fille de la classe à porter une brassière. Je me faisais tirer la strap ou pogner un jos ou proférer un commentaire débile par un gars AU MOINS une fois par jour. À un moment donné, la fois de trop est arrivée (la première fois aurait dû être la fois de trop, hein…), je me suis retournée et j’ai foutu une baffe au petit comique. C’est moi qu’on a envoyée chez la directrice.

Quand j’étais ado, je faisais du théâtre amateur. Un soir je suis sortie dans un bar avec la troupe pour fêter je sais plus quoi. J’avais quinze ou seize ans. À la fin de la soirée, à la sortie du bar, un des comédiens, qui avait au moins vingt-cinq ans ans, m’a ramassée et frenchée comme il faut sans me demander mon avis. Sans m’avertir avant non plus. Il a fourré sa langue dans ma bouche comme ça. Il se mariait le lendemain. Non, je ne me suis pas débattue et je ne l’ai pas dénoncé à sa blonde, que je connaissais, non plus. Je ne savais juste pas quoi faire avec ça.

Sur le chemin du collège où j’ai fait mon cégep, entre les résidences des filles et le pavillon principal, il y avait un verger. Un exhibitionniste y sévissait. Je l’ai vu, une fois. Le trench ouvert comme dans les films. Il a fini par être attrapé. Je ne sais pas à combien de filles il a imposé la vue de son organe et la peur de le croiser en chemin.

J’ai 19 ans. Il y a un party chez nous. Ma coloc est matchée, ma cousine en visite est matchée, il reste moi et un ami des deux autres gars. Il ne m’attire pas, mais bon. On se retrouve dans ma chambre. Je lui dis: « Ok on ne va pas jusqu’au bout? Je prends pas la pilule pis j’ai pas de capote. » « Pas grave, il dit. J’en ai, des capotes. Je vais en mettre une. » Les choses s’enchaînent. Au moment où il entreprend de mettre son pénis dans mon vagin, je l’arrête. « Eh, tu mets pas ta capote? » « Je l’ai mise, ma capote. Tu t’en es pas aperçue? Je l’ai mise, là, tantôt. » « Ah oui? » « Ben oui, inquiète-toi pas, tout est beau. » Le lendemain matin, le gars était parti, et je me suis rendu compte en allant aux toilettes que j’avais les cuisses toutes poisseuses. Nulle trace de condom usagé ou de sachet ayant contenu la chose, nulle part. J’ai fouillé toutes les poubelles. Y en avait jamais eu, de capote. À l’urgence où je suis allée me faire prescrire la pilule du lendemain, de même qu’à la pharmacie où je suis allée la chercher, on m’a grondée: la prochaine fois, mademoiselle, pensez un peu avant que ça vous arrive, ou abstenez-vous.

Quand j’étais à l’université Laval, un soir on sortait, une gang. On était nombreux dans la voiture, moi j’étais tassée entre deux gars, en arrière. Un des gars avait sa blonde sur ses genoux. Le couple s’est mis à necker. Les mains du gars se promenaient sur sa blonde, mais aussi sur moi. Ce n’était clairement pas fortuit. Et je n’avais rien demandé. J’étais mal à l’aise, ça me tentait pas pantoute, mais je ne savais pas comment agir. C’était du monde cool, vous comprenez, et moi j’ai toujours eu le complexe du vilain petit canard. Je ne voulais pas me faire rejeter par le monde cool. Je me suis donc tassée le plus possible contre l’autre gars, et je suis restée immobile tant que j’ai pu, dans la peur d’avoir l’air d’encourager quoi que ce soit si je bougeais. Le gars étudiait en droit et était de type caucasien. Un beau garçon brillant, populaire et promis à une belle carrière.

Durant mes études, il est arrivé que je pose pour un peintre. Ça se passait bien. Il était respectueux. J’aimais le regard de l’artiste et ce que je devenais sur la toile. Puis un soir… Un soir fou. Rue Saint-Jean, je marchais vers l’atelier, quand j’ai été abordée par deux garçons un peu éméchés. Ils m’ont attrapée chacun par un bras. Je me suis dégagée, j’ai distribué deux trois taloches et j’ai continué mon chemin sous les insultes. Une fois rendue chez mon peintre, je lui ai conté ma mésaventure dont il s’est indigné avec moi. On a commencé à travailler. Et à un moment donné, il m’a dit: « Ça te dérangerait-tu que je me masturbe? » Il n’y avait jamais eu entre nous de rapprochement d’aucune sorte avant ce moment. J’ai dit: « Non, ça me dérange pas, mais je vais sacrer mon camp avant. » Je pars, en maudit. Sur Grande-Allée, que j’avais décidé d’emprunter parce que c’était plus éclairé et plus fréquenté, donc moins risqué, je me suis tout à coup retrouvée entourée d’une bande de gars saouls qui se sont mis à me bousculer en m’abreuvant de commentaires salaces. Au moment où je commençais vraiment à paniquer, une auto a ralenti. L’homme a baissé la vitre, puis a dit: « Ah t’es là, viens t’en, je te cherchais! » Mon sauveur. Je suis montée dans la voiture, ai remercié mon sauveur et lui ai dit où j’habitais, sur Crémazie, pas loin. Il a pris Cartier, mais au lieu de se rendre à la rue Crémazie il a tourné dans une ruelle et s’est arrêté où c’était le plus sombre. « Tu vas bien me remercier un p’tit peu? » Ça ne s’invente pas.

En 1990, je suis allée recevoir un prix à Toulouse. Le voyage Paris-Toulouse aller-retour en train première classe était fourni. Au retour, le train était bondé à cause d’un congé férié et la première classe était abolie. Le premier à venir s’asseoir dans ma cabine était un jeune homme en permission de son service militaire. On jase. Je lui offre des clopes. Le train est très bruyant parce qu’on traverse des tunnels, entre autres. Le gars quitte le siège en face du mien pour venir me trouver sur ma banquette. Je lui souris, trouvant l’idée bonne: on va mieux s’entendre… La première chose que je sais, c’est qu’il est sur moi, la bouche ouverte, la langue sortie, les mains partout. Je le repousse violemment, l’abreuve d’invectives. « Quoi? qu’il dit, qu’est-ce que j’ai fait? T’étais gentille et tout, alors j’ai cru que… » Il a terminé le trajet dans le couloir. Plus tard, arrêt dans une ville inconnue. C’est la nuit: j’ai pris le train de nuit en pensant que j’allais dormir et que je pourrais le lendemain me promener un peu dans Paris pour ma dernière journée de séjour. Ma cabine se remplit de grands gaillards qui puent des pieds. Des Russes qui viennent de remporter un tournoi de basket et qui sont saouls comme des Polonais. On m’a pratiquement forcée à boire du whisky au goulot: « Allez allez, bois, la Québécoise! » (accent russe de rigueur). Mains aux fesses… commentaires dégradants (en russe, mais je n’avais pas du tout besoin de comprendre la langue…)… « Elle est pas mal, la Québécoise, un peu grosse, mais jolie… » Rires gras, signes sans équivoque mimant des gestes sexuels, etc. J’ai fini le voyage debout dans le couloir, les larmes aux yeux. À un moment le coach est venu s’excuser par gestes et m’inviter à me joindre à sa gang. J’ai refusé. C’était assez. Je descends du train à Paris, complètement groggy de cette nuit sans sommeil, et avant d’avoir le temps de héler un taxi, un mec m’approche, me saisit le bras: « On fait un bout ensemble? » Je me dégage brusquement et lui sers un doigt d’honneur. « Connasse. » En m’installant dans ma minuscule chambre d’hôtel deux étoiles pour faire une petite sieste réparatrice, je repense à cet autre gars, à Nîmes, qui m’a abordée dans un parc. Sympa, à prime abord. Jusqu’à ce qu’il me lance, les yeux sur ma poitrine: « C’qu’y a de bien avec les Québécoises, c’est qu’elles ont des nichons. » Je repense à tous les mecs qui m’ont dit durant ce voyage: « T’as pas peur toute seule? » Ou pire: « Mais ton mec il te laisse voyager toute seule comme ça? » Ou celui-là, qui m’a conduite de la gare de Sète au musée Brassens en auto, parce qu’il pleuvait un déluge: « Tu viens chez moi après alors? J’ai à faire et je reviens te chercher à telle heure. » et qui répond à mon refus par « Savez pas c’que vous voulez, les meufs. Casse-toi de ma bagnole. » J’étais en crisse, mais j’ai dormi pareil. Douze heures. Quand je me suis réveillée, c’était le soir. Ma journée parisienne était foutue. Des années plus tard, je racontais mes déconvenues de voyageuse à une amie française. Elle ne comprenait pas ma colère. « Mais voyons, tu n’étais pas flattée? C’est flatteur tout de même, tous ces mecs qui te veulent, non? » Non. Non, je ne suis pas flattée.

C’est assez. Je ne raconterai pas tous les frotteux, tous les frôleux, tous les compliments douteux sur ma poitrine, toutes les allusions salaces au fait que j’ai publié des récits érotiques, tous les commentaires sur mon poids, toutes les fois où j’ai eu peur, les sifflets dans la rue, les propositions sales, les insultes en rapport avec mon physique. Le monseigneur qui pognassait les petites servantes de messe et dont un homme qui m’aimait m’avait grondé d’avoir parlé devant un de ses parents au lieu de s’indigner du comportement du prélat abuseur: « Tu n’aurais pas dû parler de ça. Tu lui as fait de la peine. » Toutes les fois où j’ai entendu un homme considérer les vêtements ou le corps ou le comportement ou la liberté ou les mots d’une femme comme inappropriés et dérangeants (les miens y compris). Toutes les fois où l’on s’est étonné ouvertement qu’une femme pas jolie ait une vie amoureuse, où l’on s’est indigné qu’une femme pas jeune ait une vie sexuelle, où l’on a questionné la liberté de mouvement d’une mère de famille, où l’on a fait une farce plate à caractère misogyne (vous savez, celle de la fille fine, fine, fine…). Ne pas siffler, ne pas sacrer, ne pas cracher, ne pas boire seule, ne pas s’assoir comme ça, ne pas monter le ton, ne pas, ne pas, ne pas, sinon. Je suis une privilégiée. Une femme blanche hétéro, diplômée universitaire, professionnelle, libre, avec une parole que l’on entend. En général pour moi, ça se passe super bien avec les hommes, j’ai une vie sexuelle épanouie, un compagnon amoureux et tendre. Je suis chanceuse, moi, en plus du reste: je n’ai jamais été violée. J’aurais pu, pourtant. J’ai pris des risques.

Tenez. Une fois, j’ai accepté l’invitation d’un homme d’aller poursuivre une conversation dans sa chambre, à l’hôtel où nous nous trouvions tous les deux. J’avais aussi accepté tous les verres qu’il m’avait offerts au cours de la soirée. Rendus dans la chambre, il a voulu m’embrasser et j’ai repoussé son geste. Je ne souhaitais sincèrement que poursuivre une conversation passionnante avec quelqu’un de vraiment intéressant. Il a respecté mon refus et nous avons jasé encore un peu en prenant un dernier verre, puis je suis partie me coucher dans ma propre chambre. J’aurais pu écrire ici que je lui en suis reconnaissante. Mais je ne devrais pas éprouver de reconnaissance pour l’attitude qui devrait être la norme, right? Ça ne devrait pas être de la chance que d’être respectée dans son désir ou son absence de désir. L’affaire, c’est qu’en repoussant son approche, ce soir-là, je me suis excusée. Je me suis excusée de ne pas avoir vu venir les avances. D’avoir peut-être montré des signes encourageants, sans m’en apercevoir. Il a répondu que c’était pas grave, que c’était correct, qu’on était pas pires amis. Et c’est ça qui me revole en pleine face aujourd’hui. Pas qu’un gars séduisant ait eu envie de m’embrasser, ça c’est plutôt flatteur. Pas qu’un gars qui sait vivre ait respecté mon refus, ça c’est juste normal. C’est que je me sois excusée de n’avoir pas deviné ses intentions. Pire: d’avoir peut-être émis des signes, sans le savoir, que je pouvais avoir les mêmes intentions. C’est de m’être sentie responsable de la pulsion de l’autre et coupable d’avoir provoqué quelque chose que je ne souhaitais pas. De m’être dit: t’as été chanceuse qu’il ne soit rien arrivé, t’avais pris des risques.

Il est long, l’inventaire. Il n’est même pas complet en ce qui me concerne. Je n’ai pas tout raconté. Mais c’est effrayant. Le plus effayant, c’est que je ne garde pas de traumatisme de tout ce que je viens de raconter. Je ne garde aucun traumatisme, parce que tout ça, c’est le lot normal de la féminité. On fait avec. J’ai été élevée avec cette idée-là, complètement tordue, du genre de respect que je me dois à moi-même. Parles-en pas pis tiens-toi loin du monsieur, mais oublie pas de tout faire pour être plaisante à regarder. C’est ça, la culture du viol. Tout ça. Les garçons à qui on inculque que l’amour doit ressembler à un tableau de chasse et les filles qu’on élève comme des proies potentielles. Tout ce qui part de l’enfance et se poursuit dans les têtes et les corps, toute la vie. Et qu’on trouve normal, même lorsqu’on est privilégiée. Tout ce dont on se dit: « Bah, c’est comme ça, on vit avec. »

Imaginez les autres. Celles qui n’ont pas mes privilèges. Celles qui n’ont pas d’espace pour dire. Celles qui doivent ajouter au fait d’avoir tiré le numéro « fille » à la loterie du genre un autre lot, celui de l’origine, de la couleur de peau ou des séquelles d’un génocide culturel.

J’aimerais que nous avancions ensemble. Cette culture du viol nous concerne toutes et tous. Nous en sommes toutes et tous prisonnier-ère-s. Nous avons besoin d’être bienveillant-es et solidaires les un-es avec les autres. Et surtout d’écouter toutes et tous ce que chacunE a à dire.

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