Élitisme, mesure, cadre

J’entends bien ici, comme je le fais implicitement dans toutes mes interventions, encore plus s’il s’agit de culture et d’autant plus qu’elle prétend résister, j’entends bien revendiquer comme une devise personnelle ces trois mots qui, à des degrés divers et pour des raisons tout aussi diverses, sont honnis par nos contemporains.

Cette détestation qui n’est pas seulement majoritaire, mais que nous respirons avec l’air du temps est d’abord et avant tout une injonction commerciale : le populacier, le démesuré, la sortie du cadre — mais bien contrôlée, la sortie, ne vous y trompez pas, comme celle qu’on permet parfois à des détenus — sont des consignes de vente. Elles s’adressent à ce pseudo public qu’est la masse. Et trop souvent, les artistes non seulement respectent cette consigne, mais s’y soumettent même avec un empressement naïf ou calculateur. Comme les tenants allumés de l’« économie du partage » qui font naïvement le jeu de quelque BNB ou Uber, gentil Big Brother qui, dans l’ombre, tire les ficelles, compte ses sous et sous son masque jubile.

Liquidation d’héritage

À mon humble avis, tout cela est le prix que nous payons pour être sortis du paradigme grec, après plus de vingt-cinq siècles de dialogues, parfois houleux, avec cette civilisation sur laquelle était fondé notre Occident.

Nous avons liquidé l’héritage au point de ne même plus savoir ce qu’il a été. Cela s’est passé dans le courant des années quatre-vingt du siècle précédent, au moment où la société de consommation et son ressort, la masse, a atteint sa forme extatique, sous la double contrainte du néolibéralisme déchaîné et de son versant culturel : le postmodernisme.

Les symptômes de ce cataclysme qui a frappé notre civilisation tiennent en une formule : contrairement aux Grecs, nous ne pensons plus que l’être humain soit perfectible. Désormais, tous et dans tous nos états, consommateurs, citoyens, amoureux, enfants, parents, professionnels, artistes ou chômeurs, employés de bureau ou prix Nobel de physique, nous ne devenons plus, nous sommes, point à la ligne. Et nous aurons beau proclamer partout, en nous prenant pour des taoïstes, que « la seule chose qui ne changera jamais, c’est le changement », nous n’en démordons pas : en matière de goûts, de désirs, de rêves, d’idéaux même, en nous rien ne bouge. L’inertie est devenue notre destin. Et c’est ainsi que nous avons le superbe et imbécile culot de parler des « valeurs » de l’enfant, comme s’il en avait d’autres que celles qu’on lui donne et qu’on appelle, étrange mot, presque obscène aujourd’hui, l’éducation.

L’élitisme est d’abord une ascèse

Jack Lang, l’ancien ministre français de l’Éducation, a publié il y a quelques années un livre au titre qui est en même temps un slogan ou un mot d’ordre : Une école élitaire pour tous. Tel est bien, en effet, le but de toute éducation, de tout enseignement, qu’il s’agisse de l’apprentissage de la planche à roulettes ou de la théologie médiévale : permettre à chacun de donner sa pleine mesure en le tirant vers le haut et non adapter sans cesse les matières et les savoirs à son indolence, sa paresse ou sa volonté obstinée de ne pas « se prendre la tête », comme disent les Français. Une autre injonction publicitaire : facilement fait, facilement vendu!

Mais toute éducation doit sortir chacun de soi-même et de son milieu, ce qui ne veut certes pas dire renier son origine familiale et sociale. Il ne s’agit pas d’oubli en forme de trahison, il s’agit de fidélité au projet qu’est l’être humain. C’est une exigence et d’abord vis-à-vis de soi-même. C’est un travail, pas un loisir; un activisme, pas une sieste. C’est surtout le prix de l’avenir, ce qui nous sort de la répétition du même, ce même à partir duquel l’impuissant, l’inculte, celui qui « ne veut rien savoir » de rien sauf son petit confort, engendre son même. L’élitisme, c’est ça, l’appel impérieux à aller voir ailleurs, et non un snobisme de riche, de puissant ou d’instruit.

De même qu’il existe des produits dits « fins » dont personne ne songerait à contester l’appellation, il existe un sport « d’élite » que tout le monde respecte et dont personne n’aurait l’audace de remettre en cause le bien fondé ni même l’importance. Et surtout pas d’attribuer sa caractérisation au snobisme.

L’élitisme injurié

D’où vient, alors, que l’adjectif « élitiste » soit perçu en culture, en art, en éducation, comme une insulte? D’où vient que l’école qui autrefois, par exemple, enseignait la langue par les grands auteurs et la littérature, se contente aujourd’hui de faire patauger les élèves dans la prose indifférente des traductions, la syntaxe rudimentaire des journaux ou l’indigence du vocabulaire des textos ou de trop nombreux blogues. La réforme de l’orthographe obéit à la même injonction de facilité. Sous prétexte de simplification, et pire encore de logique, on éradique systématiquement les bizarreries, les incongruités et toutes ces choses que les linguistes cool condamnent, mais qui sont les cicatrices de la langue, les traces de ses origines diverses et de ses métissages successifs, comme les anneaux d’un arbre. Ces scories font aussi mieux comprendre le sens de certains mots, plus riche qu’il n’y paraît au premier coup d’œil.

On dira qu’il s’agit d’adaptation, d’intervention raisonnée sur un outil universel, mais s’agissant d’adaptation aux capacités de ceux qui se servent de l’outil, on réduit les pouvoirs mêmes de cet outil : n’étant plus à la hauteur de cet outil ultra-puissant et richement polyvalent, nous préférons le simplifier quitte à nous rapprocher nous-mêmes chaque jour un peu plus de l’impuissance.

Nous laissons tomber avec empressement les obligations qu’imposent l’apprentissage, la mesure, le cadre, bref, tout ce qui est découpage ordonné et collectif du monde sans lequel il n’est pas de civilisation ni même de société.

Me suis-je mépris tragiquement si je pense que le printemps érable, c’était aussi l’appel à la fin de toute cette chienlit du facile?

Jean-Pierre Vidal

Post-scriptum

Ce texte a été écrit avant l’invraisemblable élection de ce guignol fascisant de Trump. Le fait que l’Amérique dite «profonde», alors qu’elle est la superficialité même, celle du prétendu «monde ordinaire» qui n’est que très très ordinairement… façonné, formaté par les médias, la pub et l’air du temps anti-élitiste et se trouve ainsi extraordinairement frustré quand on lui retire sa job et toutes les bébelles qui vont avec, le fait que tous les laissés pour compte «ordinaires» de la mondialisation aient voté pour un milliardaire multifailli, heureux d’être inculte et ignorant, mais hypermédiatisé, un homme d’affaires qui n’est jamais qu’un spéculateur dans le pire sens du terme, le fait que les évangélistes et leur troupeau aient suivi ce pauvre type qui dans sa vie applique tout sauf leurs prétendues «valeurs évangéliques» (il est vrai qu’ils n’ont sans doute pas la même édition des Évangiles que moi), bref, le fait que tous ces gens aient voté pour leur contraire, un de ces parasites qui appartiennent en propre, mais sournoisement, à l’«élite» qu’ils prétendent attaquer, est une illustration de la pire de nos tragédies : nos démocraties qui ne valent pas mieux que celle des Grecs, même si leurs failles semblent à première vue moins apparentes, nos démocraties fonctionnent sur ce ressort qui permet de faire méconnaître les contraires au point de les échanger : l’aliénation. Pas besoin d’avoir lu Marx pour s’en apercevoir.

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