Bulle de gaz sur le Saguenay

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Asphyxie économique sur les marchés gaziers

En l’espace de 10 ans, le boom des gaz de schiste en Amérique du Nord a saturé le marché continental du gaz naturel. Depuis 2005, la production des États-Unis a augmenté de 55%.1 Ce déferlement de gaz non-conventionnel a inondé le réseau de distribution. Fidèle à la règle de l’offre et la demande, cette surabondance a fait dégringoler les prix. En 2008, au plus fort des cours boursiers du gaz naturel, les prix dépassait 13$ le million de btu (Mbtu -> unité de mesure du gaz). Depuis, ils ont chuté sous les 3$/Mbtu. Trop peu pour rentabiliser la coûteuse exploitation du gaz de schiste. Un MBtu provenant du gaz de schiste peut coûter entre 3$ et 8$ à produire.2 Plusieurs compagnies gazières ont ainsi sombré dans le rouge ce qui laisse présager l’éclatement prochain de la bulle financière du gaz de schiste.

C’est la technologie de fracturation hydraulique qui a rendue possible l’extraction du gaz naturel à partir de la roche schisteuse. Or, son exploitation a pu véritablement se développer de façon commerciale seulement grâce à une importante déréglementation environnementale (notamment en ce qui concerne la protection des sources d’eau potable) et un endettement à calorie vide (« junk debts ») des compagnies gazières auprès des banques américaines.3

Cette hausse subite de la productivité gazière a excédé la vitesse de développement des infrastructures nécessaires à son exportation. Faute de la présence suffisante d’installations portuaires de Gaz Naturel Liquéfié (GNL), cette production accélérée de gaz naturel est restée prisonnière du continent nord-américain. Les terminaux maritimes de GNL requièrent une importante capitalisation; les processus d’autorisation sont ardus; et surtout, peu d’entre eux passent le test de l’acceptabilité sociale. Leur dangerosité et les impacts environnementaux rebutent, avec raison, la plupart des communautés locales.

La filière du GNL a été incapable de suivre la cadence du développement débridé des gaz de schiste. Cette asynchronie des moyens de production versus des moyens d’exportation a transformé le marché nord-américain en chambre à gaz. L’offre excédentaire sature le marché. L’industrie gazière provoque sa propre asphyxie économique. Pour elle, la multiplication des projets de GNL est un réflexe de survie. Par l’exportation outremer, elle espère écouler à l’extérieur ses surplus et ainsi ventiler le marché intérieur. Cela aurait pour effet de ramener les prix du gaz au-dessus des seuils de rentabilité chez les entreprises. L’exploitation du gaz de schiste retrouverait de cette façon les dispositions économiques favorables à son expansion.

La bulle de gaz se liquéfie

Plusieurs investisseurs ont flairé l’opportunité d’affaire. Le mouvement de rattrapage de la filière du GNL a pris d’assaut les côtes nord-américaines. Plus d’une vingtaine de projets d’exportation de GNL ont été proposés au gouvernement du Canada2. La forte majorité se situe sur la côte Ouest.

Le mégaprojet d’exportation de GNL, Pacific Northwest LNG, a reçu l’autorisation du gouvernement Trudeau en octobre dernier. Précisons que cette autorisation était accompagnée d’une liste de 190 conditions. Aussitôt approuvé, une pléthore d’analystes ont soulevé leurs doutes quant à la rentabilité du projet dû à la faiblesse des prix du gaz à l’international. La société d’État malaisienne Petronas, propriétaire majoritaire du projet, semble malgré tout déterminée à aller de l’avant.4

Si la tourmente dans le marché nord-américain a motivé cette ruée vers le GNL, les débouchées à l’étranger ne sont guère plus intéressants qu’ici, surtout qu’il faille couvrir les coûts additionnels de la logistique d’exportation. Même Shell a reculé sur son projet LNG Canada à Kitimat à cause des prix jugés trop bas en Asie.5

Plusieurs projets comme celui-ci sont mort-nés en raison de l’instabilité des marchés énergétiques mondiaux. Ce fut le cas du projet de conversion du port d’importation méthanier Canaport au Nouveau-Brunswick. Les investisseurs ont conclu que le projet évalué de 2 à 4 milliards de dollars n’était pas rentable.5 Celui-ci avait pourtant une longueur d’avance sur les autres projets d’exportation de GNL situés sur la côte Est: le terminal méthanier existe déjà. Il s’agissait d’inverser le flux gazier par l’installation d’une usine de liquéfaction.

Le projet Énergie Saguenay

Pendant que plusieurs projets de GNL sont tablettés, deux firmes d’investissements américaines créent l’entreprise GNL Québec et présentent, avec une confiance qui défie toute logique économique, leur projet baptisé Énergie Saguenay.6 Tout doit être construit de zéro: un gazoduc de 650 km entre l’Ontario et Saguenay, une usine de liquéfaction à Grande-Anse et les installations portuaires sur les rives du fjord du Saguenay afin d’approvisionner 160 navires méthaniers par année. Les investissements nécessaires à sa réalisation sont évalués à 7,5 milliards de dollars.

Avec un port retiré dans les terres; au fond d’un détour maritime qui traverse un fjord et une aire protégée marine cruciale pour le béluga du Saint-Laurent; comment GNL Québec peut-il espérer réussir là où d’autres en meilleure posture ont jeté l’éponge?

À l’égal des prix du baril de pétrole, les prix du gaz naturel sont hautement réactifs aux évènements géopolitiques. Certains représentants de l’industrie gazière encouragent indûment les porteurs de projets en annonçant un avenir radieux pour le GNL.7 Or, bien malin qui peut prévoir l’évolution erratique des marchés gaziers dans seulement un an.

Qui plus est, la COP21 à Paris a établi un consensus mondial sur l’urgence d’une transition énergétique. De plus en plus de nations commencent à tourner le dos aux énergies fossiles. En 2015, les investissements dans les énergies vertes ont dépassé du double ceux réalisés dans les énergies fossiles.8

Certains diront qu’Énergie Saguenay est un projet de développement régional. Le projet est accueilli en sauveur dans une région éclopée par la crise forestière : « Ça va apporter des jobs ». En vérité, il s’agit de spéculation financière; d’un pari dans lequel les communautés locales, l’environnement et le climat ont tout à perdre.

Philippe Dumont est Président-fondateur de Boréalisation.

Sources

  1. neb-one.gc.ca/nrg/sttstc/ntrlgs/rprt/2016-2018ntrlgsdlvrblty/index-fra.html
  2. lemonde.fr/planete/article/2013/11/28/gaz-de-schiste-la-fete-est-finie_3521598_3244.html
  3. bloomberg.com/news/articles/2016-02-25/biggest-wave-yet-of-u-s-oil-defaults-looms-as-bust-intensifies
  4. bloomberg.com/news/articles/2015-10-08/petronas-renews-pledge-to-export-canadian-gas-as-analysts-doubt
  5. radio-canada.ca/regions/atlantique/2016/03/16/013-acadie-nouveau-brunswick-canaport-lng-terminal-conversion.shtml
  6. ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/439661/apres-le-petrole-le-gaz-de-l-ouest#
  7. calgaryherald.com/business/energy/b-c-lng-proponents-bullish-about-industrys-future
  8. bloomberg.com/news/articles/2016-04-06/wind-and-solar-are-crushing-fossil-fuels

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