Au sujet d’un procès fortement médiatisé

3075

Ne te présente pas devant un tribunal dont tu ne connais pas le verdict

-Franz Kafka

Il y a des sujets plus courus que d’autres par les médias tous confondus, presse écrite, électronique, médias sociaux qui maintenant sont «couverts» dans les bulletins de nouvelles, bref, des sujets qui attirent plus que d’autres.

Par exemple, ce qui passe devant les tribunaux, surtout la petite misère quotidienne des mal partis ou ceux et celles qui dérapent dans la vie pour toutes sortes de raisons. Personne n’est à l’abri d’un dérapage…

Dans toutes les villes, les affaires juteuses qui se retrouvent devant les juges attirent inévitablement un certain public, souvent voyeur et curieux de cette misère, un public de retraités (j’ai souvent eu l’idée de m’y rendre pour observer et rencontrer des confrères eux aussi retraités qui tuent le temps en exerçant ce «loisir»… et mesurer cette misère et les acteurs professionnels comme les avocats, les gardiens, les juges et évidemment les accusés qui ont des billets de saison là) et de personnes concernées de près ou de loin.

Mais je ne suis pas allé au dernier procès à Chicoutimi le plus médiatisé en ville. Celui d’Yves Martin qui voulait sans doute convaincre on ignore qui ou quoi de son innocence sur l’accident qui a causé la mort d’une jeune famille.

Tous les éléments de la tragédie périphérique habituelle étaient réunis là pour incarner un certain modus vivendi régional et sans doute aussi souligner les tares d’une population qui souvent se balance de la portée de ses réflexes. (Qui n’a pas dans son entourage une personne reconnue coupable d’ébriété au volant, si ce n’est lui-même? L’absence de transport en commun efficace nous oblige à conduire une voiture très tôt dans la vie ici et ainsi à prendre plus de risques, de rouler plus en état d’ébriété avancé ou non… Mes amis de Montréal n’attrapent pas souvent de ballounes. La plupart n’ont même pas de permis de conduire.)

Les médias ont senti la bonne affaire. Et la décision de porter ce drame devant un juge et des jurés me questionne au plus haut point. On sait que les avocats criminalistes se font un devoir de défendre l’indéfendable parce que c’est leur travail de le faire. Un client leur demande de le défendre, ils le font même s’ils jugent sans doute que LA cause n’est pas gagnée d’avance. Ils s’y jettent à corps perdu parce que c’est une profession qui s’apparente à un sport extrême, sans doute.

Mais là, dans ce cas précis, qui franchement pouvait imaginer que le conducteur ivre s’incriminant lui-même sur le lieu de l’accident («Je suis dans la marde») pouvait s’en sortir avec un verdict de non culpabilité?

J’entendais les chroniqueurs, journalistes et autres animateurs de la radio parlée/radoteuse locale spéculer sportivement – comme ils réduisent à peu près tout ce qui se passe dans l’actualité à une game de hockey- sur les chances «d’Yves» de s’en sortir, sur le professionnalisme et les qualités quasi magiciennes de son avocat, de sa force de confondre les policiers et autres enquêteurs/experts, des moindres détails de l’accusé durant le procès, ses mouvements de cils, les réactions de ses proches, des parents de victimes, etc.

On a rempli du temps d’antenne et des pages et des pages des quotidiens locaux pour profiter de la «bonne histoire» comme disent les journalistes américains. A good story qui n’en finit plus.

De façon générale, je crois que les tribunaux, les avocats criminalistes parfois (souvent les mêmes dans notre petit milieu) se font des réputations publiques pour guider le bon peuple et porter un jugement sur ce qu’il faut penser, dire, se comporter en regard de la loi. Bref, se métamorphoser en leaders d’opinions peut-être moins désintéressés que l’on pense. Le capital médiatique peut consolider bien des professions et mener à d’autres cieux.

Je pense aussi ici aux frais d’avocats que Yves Martin va devoir refiler à je ne sais qui pour régler son passage devant les tribunaux. Ça me surprendrait que l’aide juridique le dépanne dans son cas.

La couverture des tribunaux est souvent démesurée comme celle des faits divers et petits criminels que le porte-parole de la police municipale se fait un devoir de décliner à sa manière dans les médias, le lundi matin. Certains sujets délicats comme les écarts de conduite de certains des leurs sont discutés publiquement avec beaucoup moins de zèle.

Pendant que le suivi du procès d’Yves Martin n’en finit plus de finir, d’autres sujets sont expédiés avec beaucoup moins de détails. Des sujets qui pourraient avoir des conséquences sociales, historiques et économiques plus lourdes. Je pense par exemple au dernier budget de la ville de Saguenay, 3-400 millions$ que le maire a bâclé en un tournemain devant des conseillers totalement muets, sauf exception. Se contentant d’être fier de lui, de son programme, de son règne à la tête d’une ville endettée, polluée, gérée par une clique d’amis et de prometteurs du régime depuis 20 ans.

D’autres sujets que les médias écartent du revers parce qu’ils ne font pas de bonnes histoires? Le plan d’aménagement de la ville qui n’existe pas, permettant à n’importe qui de développer le territoire municipal selon les humeurs des amis ingénieurs.

La pauvreté endémique d’une partie de plus en plus importante de la population qui laisse indifférent le régime Tremblay. Lors de la dernière séance du conseil municipal à Chicoutimi, des membres de Loge m’entraide ont occupé une partie des sièges de la salle pour souligner au maire que le problème de logement abordable frappe de plus en plus la population locale. Le maire s’est contenté de leur répondre qu’il ne peut s’engager pour l’avenir parce qu’il quitte son poste bientôt. Mais c’est ce même maire qui a choisi d’investir des millions$ pour développer un quai de croisières à la Baie, un pavillon qui dessert surtout des touristes de passage déjà bien logés sur leur bateau de luxe.

Je ne dis pas qu’il ne faut plus couvrir les tribunaux, je dis simplement que l’espace qu’on a accordé à ce procès perdu d’avance et à mon avis inutile et dispendieux, ne sert aucunement la réputation de la justice. C’est un procès qui a encombré le palais de justice, étouffé les autres causes criminelles, inondé les ondes et les pages des journaux, toujours aussi attirés par le glamour criminel. Un procès pour amuser la galerie et les amateurs de crimes qui espèrent le verdict populaire.

Les médias et les gens ont de plus en plus besoin d’histoires pour se convaincre qu’ils participent à l’actualité et imposent leur propre vision de la justice. Les médias sociaux ont fait de chaque internaute son propre reporter et juge.

Si l’on couvrait la politique et la démocratie municipales (et non pas les frasques des maires), le milieu agricole, la vie économique et ouvrière, les médias qui se flattent la bedaine et flirtent avec le régime en place et l’économie, le culturel (autre que la télé et les groupes américains), la pollution, l’endettement, la surconsommation, etc, de la même manière qu’on couvre les tribunaux, notre société et les médias ne prendraient pas Donald Trump et Rambo Gauthier au sérieux. Ils n’en parleraient même pas, occupés ailleurs à faire leur travail au lieu de radoter en chœur les mêmes fausses nouvelles usées à la corde.

Expliquer, enquêter l’époque au lieu de lui pousser dans le dos pour qu’elle nous abrutisse.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

 

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire