J’ai serré la main de l’impuissance

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Certains livres, selon ce qu’ils nous rappellent comme lieux, comme époque ou comme sentiments, nous habitent plus longtemps que d’autres. Prenez la roman graphique Blast de Manu Larcenet, par exemple, que je lisais l’automne passé alors que le Bataclan était pris d’assaut le soir-même où je soufflais ma 38ième bougie. Je me souviens alors avoir eu envie de faire comme Polza Mancini, le héros du livre, et m’enfuir dans les bois afin d’échapper à la souffrance du vivre ensemble ; sombrer dans une sorte de folie intime et personnelle afin d’échapper aux dérives de la société. Bref, la lecture de Blast sera à jamais associée au 13 novembre 2015.

Une douzaine d’années auparavant, quelque part en février 2003-2004, c’est les deux pieds plantés dans un recoin du désert mauritanien que je parcourais la biographie J’ai serré la main du Diable du Général Dallaire. Est-ce le fait d’avoir lu cette brique sur le continent même qui avait abrité les atrocités du génocide rapportées par le Général Dallaire qui avait rendu cette lecture si marquante ou est-ce plutôt parce qu’il s’agissait de mon premier contact tangible avec la dure réalité des ratés diplomatiques commis par la communauté internationale ?

Quoi qu’il en soit, je me souviens encore avec précision des sentiments qui m’habitaient lorsque je parcourais les pages de ce bouquin : honte, impuissance, colère, pitié, tristesse. Comment avait-on pu laisser de telles atrocités se produire 10 ans plus tôt ? Pourquoi n’avait-on rien fait ? Avait-on sciemment abandonné ce peuple ? Si oui, pourquoi ?

L’année 2003 allait donc en être une grosse pour le petit homme naïf que j’étais.
Non seulement 2003 marquait mon premier contact avec l’outre-mer, mais elle marquait aussi la fin de mon insouciance. Oui, dans mon cas, on pourra dire qu’il y a eu l’avant 2003 et l’après 2003.

Alors que je me démenais à flatter ma bonne conscience personnelle en participant à divers stages internationaux en sol africain, j’alimentais du même coup ma soif de comprendre pourquoi certains peuples étaient si pauvres, si corrompus, si amochés, si fragiles, si exploités… À moitié convaincu que je pouvais ralentir cette roue qui semble conçue pour broyer les plus faibles, j’allais donc à tâtons voir ce que je pouvais donner comme temps et énergie aux Mauritaniens avec lesquels j’aurai eu la chance de fraterniser. Avec du recul, je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que ces 6 mois auront été beaucoup plus profitables pour moi que pour quiconque j’ai eu l’intention d’aider ou d’accompagner en sol africain. Prétendre le contraire serait un autre raté diplomatique.

Mais revenons à ce bouquin du Général Dallaire…

En 2003, j’avais 26 ans. À 26 ans, certaines personnes sont déjà très au fait de ce qui se passe sur l’échiquier international. Moi, à 26 ans, je n’étais qu’un simple finissant universitaire qui avait tout à apprendre sur le Monde, un analphabète non-fonctionnel des relations internationales.

J’étais donc encore animé d’un fort sentiment de naïveté et de pensée magique. Ce genre de positivisme effréné qui te permet de croire que toi, tu ne laisseras plus jamais de telles atrocités se produire de ton vivant. Ce genre de naïveté qui t’incite à croire que toi, si un autre génocide se dessinait à l’horizon, tu serais le premier à faire pression sur ton gouvernement afin qu’il intervienne au plus sacrant. Pire, j’avais la tête gonflée par cette confiance typiquement juvénile qui me poussait à croire que moi, avoir été un citoyen responsable et éveillé en 1994, j’aurais pris l’avion et me serais présenté à Kigali afin de m’attacher symboliquement à un arbre pour convaincre Tutsis et Hutus d’enterrer la hache de guerre.

Puis l’année 2003 s’est rapidement chargé de me faire comprendre que mes convictions pouvaient bien attendre encore quelques années de plus…

C’était un soir de mars. Jean et moi étions juchés sur le toit de la maison que nous avions louée à Nouakchott, pieds nus, à la recherche d’un signal radio nous permettant d’écouter ce que Bush avait à dire au reste du monde : «Saddam Hussein et ses fils doivent quitter l’Irak dans les 48 heures – s’ils refusent de partir, une action militaire sera lancée au moment que nous choisirons». Tout ça, sous prétexte que l’Irak possédait des armes de destruction massive.

On savait tous que cette guerre allait tuer des milliers de civils…
Mais on l’a regardée à la télé comme on regarde une première période, une finale olympique, un roman-savon ou un gala, mais avec la rage en plus.

Cette rage que je ne voulais plus vivre et que j’aurais aimé combattre avec noblesse. Cette rage qui paralyse, qui fait sentir idiot et impuissant.

C’est donc près de 13 ans plus tard, à 39 ans, que j’ai repensé au Général Dallaire, au héros de Manu Larcenet, à Jean qui tenait la radio le 18 mars 2003, aux Mauritaniens que j’ai fréquentés, à mes enfants, à mes amis à l’étranger et à toutes ces images de Syriens en larmes qui nous supplient de ne pas les oublier lorsque, planté comme clown devant mon ordinateur ce matin, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que signer une pétition en ligne en espérant sèchement que ma contribution allait changer le cours normal des choses. Parce que oui, c’est rendu normal de baisser les bras devant tant d’atrocités et oui, c’est triste à mourir de réaliser que si un jour nous dépendons des bras des autres, ils seront probablement déjà baissés…

En attendant, gardons-les ouverts. Jamais je ne croirai qu’ils ne servent qu’à donner ou recevoir des cadeaux. Ces bras-là peuvent être forts, non ? Des bras d’même, ça peut accueillir du monde. Ça peut réchauffer…

Roméo Dallaire a serré la main du Diable. Nous, quelle main voulons-nous serrer ? Celle de l’indignation ou de l’indifférence semble déjà prise. Il reste quoi, à part l’impuissance ? Des idées?

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