Dix rêves du temps des Fêtes

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Un rêve de beignets c’est un rêve, et non pas des beignets.

– proverbe yiddish

J’ai rêvé récemment que tout allait s’arranger pour bientôt. Tout, je dis et j’écris tout. Enfin, le principal. Dix rêves que j’ai faits pendant un sommeil réparateur de dix heures. À mon réveil, je me souvenais de tous. Oui, de tous. Ce n’étaient que des rêves, mais ils m’ont permis de me calmer un peu et de penser que si nous nous mettions à rêver à la fois à ces dix rêves tous en même temps, il se pourrait que ceux-ci se réalisent dans un futur pas trop lointain. Au moins on aura fait l’effort pour que les assis et les contents de leur sort et du sort collectif attrapent le goût de rêver eux aussi. De rêver autre chose que d’acheter n’importe quoi pour se donner l’illusion de participer à quelque chose. De rêver à autre chose que la même chose que leur voisin. De trouver le temps nécessaire pour dormir un peu, fermer la télé qui leur vide le cerveau tout en le remplissant avec de la pub de chars et des comiques d’ici qui règlent leur consommation entre deux rires nerveux. De se parler entre eux et aux autres avec plus de 140 caractères et de cesser de modifier leur profil Facebook comme si la planète s’en préoccupait. Voici mes dix rêves du temps des Fêtes.

Couchez-vous donc et rêvez vous aussi pour les rattraper.
Que ces rêves vous fassent réfléchir au vide abyssal qui nous entoure.

1 – J’ai rêvé que tous ceux qui détestent l’hiver, se fendent en quatre comme une bûche et s’endettent pour passer une semaine dans le Sud déménagent. Ils vont s’installer ailleurs, dans les Antilles, en Afrique, en plein soleil où la neige et le froid sont interdits. Ils deviendraient migrants… Vous pigez? Et là, on reste ici entre nous à moins 30 dans la belle neige et le beau froid, avec du monde qui accepte le pays et ses saisons. On fera venir des Finlandais et des Suédois. On aura plus de place pour traverser les rues sans se faire bouffer par une souffleuse ou faucher par un pick-up surélevé chauffé par un gino ou une rombière.

2 – J’ai rêvé que les réserves d’énergies fossiles – le pétrole quoi – se sont épuisées plus vite que prévu. C’est comme ça. Les vendeurs de chars, les maniaques de moteurs sont mal pris. Ils se recyclent dans l’industrie… du vélo. Tout le monde se met à pédaler douze mois par année. Finis les problèmes de pollution automobile, de stationnement, de barrages de polices, de faiblesse cardiaque, d’ivremartinage. Le transport en commun reprend le terrain et les trains, les bus à énergie solaire, les métros surélevés envahissent nos circuits routiers. Le budget d’asphalte est investi partout ailleurs, entre autres, dans l’aménagement paysager, dans le reboisement et la culture des petits fruits. L’Annuel de l’automobile cesse de paraître. Les motoneigistes troquent leurs engins contre des traîneaux à chiens. Et ils découvrent le monde animal autant que le monde forestier à une vitesse respectable. Surtout, les stations d’essence deviennent des points de rencontres pour cyclistes et chauffeurs de bus conviviales. C’est là qu’on vend le pot.

3 – J’ai rêvé que le CRTC resserrait la règlementation concernant les radios parlées. Les animateurs ne pourront plus dire n’importe quoi en ondes. Plusieurs seront obligés de se recycler comme vendeurs dans les centres d’achats… Ils l’étaient déjà d’ailleurs par la bande en flattant leurs commanditaires. Ils devront apprendre à lire plus de 140 caractères. Obligés de lire le Devoir, un livre ou deux par mois, de visionner les films de Welles, de Renoir, de Forcier, de Dolan au lieu de mariner dans les films américains de super héros binaires et dans Rocky. Défense de regarder la chaine V et Tout le monde en parle. Et s’intéresser à d’autres sports que le hockey et « leurs » Canadiens. Disons, le soccer de la Ligue des champions et celui de Barclay. Pour changer le mal de place et leur donner plus de vocabulaire. Les animateurs dissidents lorgneront du côté de la politique municipale. Why not?

4 – J’ai rêvé que le maire de Saguenay se retirait vraiment en 2017 pour devenir chauffeur de bolide dans le trou de bouette de Saint-Jean-Vianney. Peu de différences entre sa bouette municipale et l’autre. Il pourra ainsi se faire des vrais amis peu intéressés à ses magouilles.

5 – J’ai rêvé que Donald Trump était destitué après six mois à la présidence des États-Unis. La raison? Un tweet dévastateur. Le voici : «…screw poor american people».

6 – J’ai rêvé que les bibliothèques étaient ouvertes vingt quatre heures sur vingt quatre. Qu’on en aménageait des neuves dans des immeubles et des églises qu’on n’a pas encore démolis. Entre autres, dans l’église Fatima dont le propriétaire a changé d’avis en regardant des photos de l’église lors de sa construction.

7 – J’ai rêvé qu’on démolissait toutes les maisons des quartiers périphériques à la demande des propriétaires atteints d’un mal chronique : la nostalgie des centre-villes et des arbres.

8 – J’ai rêvé que le quai d’escale des bateaux de croisières à la Baie était lui aussi démoli pour y aménager une plage et une marina pour accueillir les canots, les planches à voile, les pêcheurs et les baigneurs. Le Pavillon était ouvert à la population à l’année longue sans frais pour diverses activités comme les ventes de garage, les échanges de fruits et légumes, les expositions et une tribune quotidienne pour discours philosophiques et poétiques.

9 – J’ai rêvé que l’usine de congélation de Saint-Bruno acceptait l’an prochain de congeler les gourganes du Lac au lieu de les expédier dans les fermes pour nourrir les vaches. Si on veut faire de la soupe, ici un beau cas de patrimoine culinaire en perdition, on se contente des gourganes espagnoles congelées mises sur le marché par Legunord de Saint-Gédéon. Je sais que c’est plutôt pointu comme rêve… Mais après tout, c’est le temps des Fêtes, de la tourtière, des pâtés à la viande et de la soupe aux…

10 – J’ai rêvé que Richard Martineau («C’est qui lui?» me dit souvent mon garagiste) perdait sa poursuite contre Ricochet, sa chronique (et aussi sa Belle) du Journal de Montréal et ses émissions à Radio X de Québec, à TVA, à Télé-Québec toutes dans la même semaine. Il reprenait sa chronique de cinéma dans TV-Hebdo et dans la revue Séquences bénévolement. Au bout de six mois, tout le monde pensait comme mon garagiste.

10 (bis) – J’ai rêvé que tous les chroniqueurs sportifs, radiophoniques, tous les criminalistes, les hommes d’affaires, les pistonnés du maire, les Rambo Gauthier de la terre et autres Trump/Legault qui se présentaient en politique municipale et provinciale étaient élus haut la main. Et là je me suis réveillé et je suis tombé en bas de mon lit. Et je me suis dit, on encore rien vu. Le grand vide, le trou noir profond de la bêtise et de l’opportunisme va tous nous happer. Les 140 caractères nous ont limité à ça. Tweet devenu twit? Au-delà, la tête nous tourne en réfléchissant. Depuis, je n’arrive pas à fermer l’œil. Il faut que je consulte les os de ma dinde, ma tourtière, ma soupe aux gourganes … les castors dans leur hutte sous l’eau. Ils ne voudront plus jamais en sortir.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

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