GNL Québec: à contresens de l’avenir

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Dans une entrevue au journal Le Quotidien, Marie-Claude Lavigne, porte-parole de GNL Québec, a affirmé: « Oui, le gaz naturel est un hydrocarbure, mais c’est le plus propre de tous. Toute transition passe par le gaz naturel et plusieurs pays auront à faire cette transition. »

Qu’en est-il réellement? Le gaz naturel est-il une « énergie de transition » ou faut-il dénoncer la formule pour du greenwashing ?

Lors de sa combustion, le gaz naturel émet 25% moins d’émission de CO2 que le pétrole et 40% moins que le charbon.1 C’est ce qui lui vaut cette réputation du «plus propre» des hydrocarbures. Or, la combustion ne représente qu’un bref instant du cycle de vie total du gaz naturel. Le cycle de vie du gaz comprend sa production, son transport, sa transformation et sa consommation. À chaque étape du parcours, des fuites (aussi appelées émissions fugitives) vont laisser s’échapper une certaine quantité de gaz naturel dans l’atmosphère. C’est là que le bât blesse.

Le méthane, principal ingrédient du gaz naturel, est un gaz à effet de serre (GES) 36 fois plus puissant que le dioxyde de carbone (CO2) sur une durée de 100 ans. Dans les 20 premières années dans l’atmosphère, son potentiel de réchauffement est 86 fois plus important que le CO2.2 À lui seul, il serait responsable de 15% des émissions totales de gaz à effet de serre au Canada et du quart provenant de l’industrie des énergies fossiles.3,4

Fugitive et massive: la pollution du gaz naturel

En janvier 2016, la Californie a déclaré l’état d’urgence en raison d’une fuite majeure à l’un des puits gaziers de la compagnie SolCal Gas, à Aliso Canyon. La fuite a rejeté en continu pendant 4 mois près de 100 000 tonnes de méthane dans l’atmosphère. À titre indicatif, cela correspond aux émissions annuelles de 600 000 véhicules.5 De plus, les émanations toxiques ont forcé l’évacuation de 8 000 foyers dans un quartier à proximité du puits.6 C’est la plus importante fuite de gaz naturel répertoriée par les autorités américaines jusqu’à maintenant. Elle a été qualifiée de « Deep Water Horizon atmosphérique », en référence à la marée noire dans le Golfe du Mexique.

Bien sûr, une fuite comme celle d’Aliso canyon frappe les esprits par son ampleur et attire l’attention momentanément sur les effets adverses du méthane dans la lutte aux changements climatiques. Les fuites sont, malgré tout, très fréquentes même si elles ne font pas toujours les manchettes. Selon l’Office National de L’Énergie (ONÉ), 402 fuites de gaz en huit ans ont été répertoriées sur le réseau canadien des pipelines.7 Plusieurs des fuites sont jugées mineures. Néanmoins, leurs effets cumulatifs comptent pour 46% des émissions de méthane dans l’industrie pétrolière et gazière.8

Chez Gaz Métro, le principal distributeur de gaz naturel au Québec, les fuites fugitives en 2012 ont été évaluées à près de 20 000 tonnes de méthane en équivalent de CO2. Elles sont la source de la moitié des émissions en GES par l’entreprise.9 Malgré cela, les fuites ont été exclues des cibles de réduction des émissions fixées dans sa «Feuille de route en développement durable 2012-2017».

Les fuites de méthane sont pratiquement inévitables dès lors qu’on manipule du gaz naturel en grande quantité. L’étendue des infrastructures gazières rend difficile une détection intégrale des émissions et plusieurs d’entre elles passent complètement inaperçues. Il appert justement que les émissions fugitives sont plus courantes encore que ce qu’on croyait auparavant. De nombreuses études sur le terrain démontrent que les taux d’émissions fugitives ont été sous-estimés dans les calculs officiels. Des relevés effectués sur les lieux d’exploitation gazière aux États-Unis évoquent des taux d’émissions fugitives de méthane entre 4% et 9% de la production totale. Cela représente près du double de ce que laissaient entendre les données fournies par l’industrie.10 Une autre étude révèle que les émissions en méthane dans l’industrie des énergies fossiles sont jusqu’à 5 fois supérieures à ce que présente la base de données EDGAR (Emission Database for Global Atmospheric Research).11 Même L’EPA (Envionnemental protection administration des États-Unis) a admis elle-même avoir sous-évalué de 27% les émissions de méthane provenant de l’industrie gazière et pétrolière en 2013.12 Ce nouvel éclairage expose un lourd bilan carbone dans l’industrie gazière.

Complice du gaz de schiste

Le gaz de schiste n’est pas différent en substance au gaz naturel. Il se distingue par sa provenance géologique : il est issu de gisements emprisonnés dans la roche schisteuse, d’où son nom.

L’extraction du gaz de schiste nécessite l’emploi de la fracturation hydraulique, une méthode qui consiste à pressuriser d’énormes volumes d’eau à l’intérieur de puits horizontaux pour fracturer la roche souterraine et libérer les « bulles » de gaz qu’elle contient. Cette exploitation est excessivement polluante, notamment pour les ressources d’eau potable.

Le gaz de schiste est pour le gaz naturel, ce que les sables bitumineux sont pour le pétrole. C’est-à-dire: deux énergies fossiles dites non conventionnelles dont l’exploitation incarne l’extrémisme industriel dans lequel nos sociétés sont conduites pour satisfaire notre consommation servile d’hydrocarbures.

Qui plus est, il s’avère que l’exploitation du gaz de schiste émet 30% plus de méthane que le gaz conventionnel.13 Une étude conjointe de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis et l’Université de Boulder présente le gaz de schiste comme une source d’énergie aussi dommageable pour le climat que le charbon.14 Loin d’être une énergie d’avenir, le gaz de schiste aurait finalement plus en commun avec le 19e siècle d’un point de vue environnemental.

L’Amérique du Nord est le plus grand producteur de gaz de schiste au monde. En 2012, le gaz de schiste comptait pour 15% de la production totale de gaz naturel au Canada et 39 % chez nos voisins américains.15 Aucune traçabilité ne permet de connaitre la source exacte du gaz naturel consommé. Toute la production canadienne est mélangée dans le même réseau de distribution. Le projet Énergie Saguenay prévoit se connecter au réseau en Ontario par un gazoduc de 650km jusqu’à Saguenay.

De façon bien évidente, l’exportation de gaz de schiste encourage directement son exploitation. Elle augmente le bassin de consommateurs pour ce combustible fossile reconnu délétère pour l’environnement et l’avenir climatique. Cela dit, sa complicité procède aussi par voie indirecte grâce aux mécaniques du marché. En effet, le marché du gaz naturel nord-américain souffre d’une surabondance depuis le boom du gaz de schiste. Par un jeu de l’offre et la demande, l’écoulement des surplus nord-américains vers les marchés extérieurs entrainerait un retour à la hausse des prix du gaz sur le continent. L’exploitation du gaz de schiste retrouverait ainsi les dispositions économiques favorables à son expansion. (Un de mes articles précédents traite entièrement de ce phénomène. Retrouvez-le ici: « Bulle de gaz sur le Saguenay »).

À contresens de la lutte aux changements climatiques

Un groupe d’experts publie en décembre 2016 un rapport sonnant l’alarme sur la croissance soudaine des concentrations de méthane dans l’atmosphère depuis 2007. La hausse observée est 10 fois plus importante que les décennies précédentes et environ 21 % des émissions seraient attribuables aux énergies fossiles.16 Si la trajectoire actuelle se maintenait plusieurs années, les taux de méthane atmosphérique pourraient compromettre la stabilisation du réchauffement planétaire sous les 2℃. « Il est urgent de consacrer des efforts additionnels pour quantifier et réduire ces émissions », peut-on lire dans la publication du journal Environmental Research Letters.17

L’Accord de Paris sur le climat enjoint les Nations du monde à entreprendre la nécessaire transition énergétique. Le Canada, du nombre des 177 signataires, s’est engagé à réduire de 30 % d’ici 2030 ses émissions de GES par rapport aux niveaux de 2005. La tendance pour le désinvestissement des combustibles fossiles est bien implantée. Les énergies vertes sont de plus en plus compétitives. Selon le média financier Bloomberg, les investissements dans les énergies renouvelables ont dépassé du double ceux des énergies fossiles en 2015.18

Le marketing du « moins pire »

Il faut alors questionner l’appellation « énergie de transition », car c’est de cette façon que le gaz naturel est mis de l’avant dans la « Politique énergétique 2030 du Québec ». On s’en doute, le concept est une opération marketing propagée par le lobby du gaz naturel afin de garder sa place dans le portefeuille énergétique des investisseurs. Elle instaure l’idée d’un étapisme de la transition énergétique. Comme s’il fallait ajouter une option du « moins pire » entre le problème et la solution. Certes, le passage d’une « civilisation fossile » vers une civilisation décarbonisée sera progressif. Mais, a-t-on besoin d’une énergie intermédiaire?

La transition énergétique implique le développement de nouvelles expertises nationales et internationales, la relocalisation des emplois dans la nouvelle économie et l’installation d’infrastructures parallèles (comme l’électrification des transports) avant la conversion complète. Cette transformation se déploie dans un continuum socio-économique entre le vieux et le neuf.

Une énergie intermédiaire ne pourrait être que temporaire, même éphémère. Il sera toujours plus avantageux d’investir dans le long terme, d’autant plus que les alternatives écologiques sont disponibles dès maintenant. L’imminence de la crise climatique nous commande une transition énergétique sans faux-fuyants.

La notion suspecte « d’énergie de transition » assignée au gaz naturel** ne résiste pas aux dernières connaissances sur les émissions fugitives de méthane, ni non plus à l’urgence d’une véritable transition énergétique. En ces termes, il apparait que le projet Énergie Saguenay est à contresens de l’avenir.

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* Greenwashing est une expression désignant un procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation (entreprise, administration publique nationale ou territoriale, etc.) dans le but de se donner une image écologique responsable. (Source: wikipedia)

** La biométhanisation fait exception. Le méthane capté de la matière organique en décomposition fera partie du cocktail énergétique du 21e siècle. Le biométhane n’est pas une « énergie de transition ». Elle est une énergie verte qui contribue à la lutte au changement climatique.

Sources

  1. http://www.davidsuzuki.org/fr/champs-dintervention/changements-climatiques/enjeux-et-recherche/energies/le-gaz-naturel/
  2. https://www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar5/wg1/WG1AR5_Frontmatter_FINAL.pdf
  3. http://www.lactualite.com/sante-et-science/faut-il-avoir-peur-des-fuites-de-gaz/
  4. https://www.alberta.ca/climate-methane-emissions.aspx
  5. https://www.theguardian.com/environment/2016/feb/26/los-angeles-aliso-canyon-gas-leak-methane-largest-us-history
  6. http://www.dailynews.com/environment-and-nature/20161022/aliso-canyon-1-year-later-how-a-massive-gas-leak-left-its-mark-on-porter-ranch
  7. http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/762446/pipelines-carte-incidents-canada-petrole-gaz
  8. https://www.alberta.ca/climate-methane-emissions.aspx
  9. http://www.corporatif.gazmetro.com/Data/Media/gazmetro_gri2013_fr.pdf
  10. http://www.nature.com/news/methane-leaks-erode-green-credentials-of-natural-gas-1.12123#/b1
  11. http://www.pnas.org/content/110/50/20018.abstract
  12. https://cleantechnica.com/2016/02/24/methane-emissions-from-oil-gas-27-higher-than-earlier-estimates/
  13. http://www.eeb.cornell.edu/howarth/publications/Howarth-2011-ClimaticChangeLetters-FRENCH.pdf
  14. http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/342299/le-gaz-de-schiste-aussi-polluant-que-le-charbon
  15. http://publications.gc.ca/collections/collection_2016/bdp-lop/eb/YM32-5-2014-8-fra.pdf
  16. http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/12/12/le-boom-des-emissions-de-methane-menace-la-lutte-contre-le-rechauffement_5047464_3244.html
  17. http://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/11/12/120207
  18. https://www.bloomberg.com/news/articles/2016-04-06/wind-and-solar-are-crushing-fossil-fuels

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