La fin du Progrès-Dimanche: le pire des deux mondes

©Sophie Gagnon-Bergeron

Les journalistes ne disent jamais la vérité même lorsqu’ils la disent.

– Wolinski

J’ai beaucoup apprécié pour son second degré le papier du journaliste du Quotidien, Normand Boivin, tentant de justifier après ses patrons la fermeture du Progrès-Dimanche le 20 février à 13 heures 46.

«Rien n’arrête le Progrès. Et pour se conformer aux tendances de l’industrie de l’information, le Progrès-Dimanche déménage le samedi pour devenir le Progrès week-end, à compter du 8 avril».

Rien n’arrête le Progrès… si ce ne sont ses patrons qui ont pris la décision de ne plus publier le P.D., institution journalistique vénérable de la région, pour une raison fort simple, absence de lecteurs et de pub.

Parce qu’il faut le dire ici le P.D. a toujours été la vache à lait de la Maison de la presse depuis des décennies. Vous vous souvenez des catalogues économiques bourrés de pub que la Maison de la Presse distribuait gratuitement dans tous les foyers de la région? Catalogue de 200 pages rédigé par quelques surnuméraires et compacté par une cohorte de vendeurs de pub. Mais comme la pub ne rentre plus et que les lecteurs (vieillissants) disparaissent un à un, le P.D. ne rapportait plus à ses actionnaires. C’est pas plus difficile à saisir que ça. Cette décision d’affaire est fondée aussi sur les changements d’habitude des lecteurs de journaux.

On leur a rentré dans la tête depuis quelques années – LA PRESSE en premier qui a lâché ses quotidiens régionaux – que l’avenir des journaux n’était plus papier mais tablette électronique. Les commerces et autres acheteurs de pub ont suivi et le monde croit dur comme fer que les journaux publiés n’ont plus de raison d’être ou presque.

J’entendais sur les ondes d’une radio parlante, la prof de journalisme du Cégep de Jonquière qui travaille à plein temps pour une radio poubelle de Québec en plus d’être la porte-parole d’un « restaurant » de la rue Saint-Dominique qui mousse sa réputation avec la seconde assiette… plaider la cause de sa tablette électronique qui l’informe sur tout ce qui arrive via les médias sociaux. Là encore la nouvelle génération de journalistes se fait berner en croyant ce lieu commun voulant que désormais l’information émane d’ailleurs que des salles de presse. Que l’instantanéité de la nouvelle fait foi de tout. Mais la vraie nouvelle qui la déniche sinon les journalistes avant que les médias sociaux la vomissent à la journée longue? Faut du temps et des moyens pour informer? Ne se fier qu’à sa tablette c’est se tirer dans le pied, surtout pour un journaliste. Mais c’est vrai qu’ils sont de plus en plus rares. Tous les blogueurs se prennent pour eux.

Des journaux d’envergure internationale comme Le Monde, Libération, The NewYork Times, The Guardian ont fait leur virage électronique mais continuent de miser sur un certain format papier en ciblant des publics, des créneaux spécifiques. En investissant de plus en plus dans le journalisme d’enquête et dans les reportages sur le terrain. En publiant des magazines, des tirés à part thématiques. Comme le VOIR par exemple sans oublier les journaux humoristiques avec des moyens comme Charlie Hebdo, Le Canard enchaîné.

Mais Le P.D. n’a jamais vraiment poussé son personnel journalistique très loin dans cette direction. Ce « quotidien » du dimanche jouait surtout sur la corde familiale et l’identité régionale avant tout. C’était une sorte de bulletin paroissial qui flattait les gens et les décideurs de la région dans le sens du poil. Mais il faut avouer que depuis quelques années, certains journalistes avaient mené des enquêtes pertinentes sur le régime du maire Tremblay malgré le malaise de la direction du journal toujours trop près du milieu d’affaires et politique municipale.

Ce que les actionnaires du P.D. et même le syndicat des journalistes du Quotidien ont oublié de nous dire à l’annonce de la fermeture de ce « quotidien dominical » c’est que la région vient de perdre un journal publié le dimanche. Ce n’est pas Le Journal de Québec qui publie quelques manchettes et petits faits divers régionaux le dimanche qui va le remplacer. Malheureusement, c’est en grande partie ce quotidien racoleur qui se permet même de récupérer d’anciens journalistes retraités du Quotidien qui semble avoir la cote auprès des lecteurs de journaux de la région. Sans doute en partie parce que les animateurs de radio et de télé d’ici s’alimentent trop souvent à ses manchettes racoleuses et à ses nouvelles sensationnalistes. Il ne faudrait pas oublier aussi que les campagnes de dénigrement du maire de Saguenay contre la Maison de la Presse n’ont pas aidé à la diffusion des journaux de cette institution. Pas plus que le penchant prononcé de ce maire populiste pour les médias sociaux et Le Journal de Québec qui entretient sa réputation à la semaine longue.

La région vient de perdre un journal et des employés surnuméraires (et non pas syndiqués permanents du syndicat des journalistes) viennent eux aussi de perdre leur petite job, y compris les camelots et autres distributeurs. Quand je lis dans le papier de Normand Boivin ces phrases suaves tirées du communiqué de presse des patrons du P.D. à l’agonie, j’ai envie de sourire quelque peu pour les avoir lues ailleurs aussi à chaque fois qu’on ferme une entreprise et qu’on met à pied du monde non syndiqué. « Les organisations qui savent s’adapter sont celles qui réussissent le mieux. La nouvelle d’aujourd’hui s’inscrit dans le déploiement de notre nouveau modèles d’affaire » dit Claude Gagnon, pdg du groupe Capitales médias et encore celle-là du président et éditeur du Quotidien, Michel Simard. Le même qui louangeait il y a quelques mois le succès mondial des croisières du maire: « Nous célébrons cette année nos 130 ans d’existence. Notre longévité s’explique par notre leadership en information régionale, notre capacité à prévoir les changements dans les habitudes des lecteurs et notre rapidité à intégrer les nouvelles technologies ».

Le mot de la fin va à Martin Cauchon, principal actionnaire du Groupe Capitales médias qui affirme sans rougir que « nos fidèles lecteurs du P.D. se sentiront toujours chez eux dans la nouvelle mouture. Le Progrès week-end offrira aux lecteurs du Quotidien et du P.D. le meilleur des deux mondes… »

Celui de Cauchon ou celui d’Huxley?

La courriériste du cœur Isabelle doit se virer dans sa tombe. En effet, on empêche pas le progrès, mais parfois on peut douter de sa raison d’être surtout émanant des vendeurs de pub et autres nouvelles inventées.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

 

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