L’épuisement silencieux des féministes

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Une parole libre sait équilibrer ses silences, les silences.

Quand je parle, on m’écoute d’emblée parce que je suis blanche et éduquée – cette écoute ne doit pas être prise pour acquise, car d’autres n’y auront jamais accès. Cette écoute doit être mise en perspective et critiquée. J’ai côtoyé plusieurs féministes brûlées par le militantisme. Certaines l’ont vécu comme des traumatismes. Certaines se sont tues pour longtemps et elles continuent à être silencieuses. Certaines se reposent temporairement afin de reprendre des forces et de revenir dans un futur proche. Certaines n’ont toujours pas baissé les bras et continuent la lutte. Certaines naviguent toujours comme elles peuvent les eaux tumultueuses de la vie quotidienne, l’engagement militant et leur santé.

Eva Ottawa et Françoise David ont quitté des lieux institutionnels féministes récemment pour des raisons personnelles et professionnelles. Judith Lussier, Geneviève Pettersen, Manal Drissi et Marilyse Hamelin ont parlé de leur épuisement professionnel à dealer avec le harcèlement qu’elles subissent dans leurs métiers de chroniqueuses. Dalila Awada subit de puissants backlashs à chaque fois qu’elle parle en public ou qu’elle écrit un article. Plusieurs femmes ont, sans relâche, travaillé pour que la manifestation contre la culture du viol de l’automne dernier ne soit pas monopolisée par les enjeux des femmes blanches seulement. Plusieurs étudiantes luttent présentement pour que les stages dans les milieux professionnels de soin et d’éducation soient rémunérés.

Je pourrais continuer cette liste longtemps.

Toutes ces femmes s’inscrivent dans le continuum de la fatigue et de l’épuisement féminin face à un monde sexiste qui les talonne sans relâche. Elles ne le vivent pas toutes de la même façon, bien entendu. C’est un fait de notre époque que maintenant nous puissions en parler ouvertement et que cela ait un écho médiatique. Tant mieux.

Or, l’épuisement des femmes reste encore bien souvent trop silencieux. Partout.

Le silence est encore la réalité pour plusieurs : avoir une voix, relayée par les médias, c’est une situation hors de l’ordinaire. Maintenant, on dit qu’il y a « trop d’opinions » – moi je pense qu’il n’y pas encore assez de voix des marges.

Pouvoir parler de son épuisement et être entendue par beaucoup, c’est une chose. Avoir plusieurs tribunes pour être entendue, ça en est une autre. Pouvoir quitter un emploi à cause d’épuisement professionnel lié à la parole et à l’écrit, c’est aussi quelque chose d’autre. Arrêter est un choix tout à fait légitime, nécessaire et sain pour la santé physique et mentale.

Se faire taire : c’est aussi une réalité vécue par plusieurs femmes, qu’elles aient ou pas des «voix médiatisées ». Qu’on déforme leurs propos. Qu’on les menace. Ne pas être entendues volontairement. Ne pas pouvoir parler et ne pas être entendue : les actes cruciaux de violence contre la rationalité des femmes, la négation totale de leur subjectivité. Et des degrés de ces actes violents se déclinent entre les femmes aussi. Certaines femmes vont nier la parole de certaines autres femmes. Certaines femmes vont écouter ou faire la sourde oreille à certaines autres femmes.

Parfois le silence des femmes est tonitruant de résistances. Une certaine passivité peut (parfois) être salutaire. Sauf qu’on vise l’expression sous toutes ses formes : la prise de parole active est toujours nécessaire. Équilibrer les silences c’est parfois se taire pour écouter l’expression d’autrui. C’est momentanément suspendre une voix pour en laisser jaillir bien d’autres.

Sauf que persister n’est pas toujours un choix. L’oppression, c’est l’absence de choix, comme disait bell hooks. Les réseaux (familiaux, amicaux, professionnels) des femmes ont toujours pallié à l’épuisement de celles-ci, à l’absence de choix d’arrêter pour d’autres. Ces réseaux sont bien souvent invisibles, ou invisibilisés, et ils restent souterrains, bien qu’ils soient vitaux, car c’est la survie qui compte.

C’est la roue de l’épuisement qui tourne – que ce soit l’épuisement médiatique ou l’épuisement féministe, ou les deux en même temps, ou un autre – un épuisement qui est répétitif dans l’histoire des femmes et des féminismes. Un épuisement normal, en quelque sorte, qui est le résultat de plusieurs prises de paroles et d’actions sur le court, le moyen ou le long terme. Car la persistance des femmes et des féministes durera toujours.

Alors on doit lutter pour qu’une plus grande diversité des voix s’exclame et soit écoutée, entendue. Une parole vraie sait quand se poser afin de laisser l’autre parler.

Une parole libre sait équilibrer les silences avec les paroles.

 

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