Pour Élie, en ce 8 mars 2017

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Élie, ma belle que j’aime,

Un jour, ton arrière-grand-mère Irène, la mère de ta grand-mère Claudette, a dit au curé de se mêler de ses affaires et de ne plus jamais revenir dans sa maison. Ça en prenait du courage pour faire ça, tu sais. Parce que dans ce temps-là, les curés avaient beaucoup de pouvoir sur les esprits des gens et sur les corps des femmes, sur toute la vie des femmes en fait. Les curés leur disaient quoi faire, et surtout quoi ne pas faire pour éviter d’être une mauvaise fille.

— Ne sors pas dehors sans avoir les cheveux couverts, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne fréquente pas les garçons, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne porte pas de pantalon, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne siffle pas, sinon tu es une mauvaise fille.

— N’aie pas d’enfant si tu n’as pas de mari, sinon tu es une mauvaise fille.

— N’interromps pas de grossesse, même pour une très bonne raison, sinon tu es une mauvaise fille.

— N’aie pas d’emploi à l’extérieur de la maison, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne te mêle pas de politique, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne montre pas tes jambes, tes bras, ta poitrine, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne parle pas de sexualité, sinon tu es une mauvaise fille.

— N’obstine pas les hommes, même s’ils ont tort, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne dénonce pas celui qui t’a agressée, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne croise pas les jambes, tiens-toi droite, reste modeste, sinon tu es une mauvaise fille.

— N’élève jamais le ton, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne pars pas à l’aventure, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne sors pas toute seule, sinon tu es une mauvaise fille.

— Ne pense jamais à toi en premier, sinon tu es une mauvaise fille.

Et j’en passe.
Le jour où ton arrière-grand-mère Irène a dit au curé de se mêler de ses affaires et de ne plus jamais revenir dans sa maison, c’est parce que celui-ci était venu lui dire qu’elle ne faisait pas suffisamment d’enfants. Irène était révolutionnaire, comprends-tu: à une époque où les femmes de son âge avaient déjà huit ou dix enfants, elle n’en avait que quatre. Et elle se trouvait très bien comme ça, avec son mari Zénon. Ils s’aimaient et ils étaient heureux comme ça. C’était leur choix. Ma mère, ta grand-mère Claudette, était très fière de cette histoire. Elle me la racontait souvent. Ella avait raison d’être fière. Pour tenir tête au curé, dans ce temps-là, il en fallait du courage.

Quand ta grand-mère Claudette m’a eue, les jeunes femmes qui avaient un enfant sans être mariées devaient vivre des moments très durs. Les curés avaient encore beaucoup de pouvoir sur la pensée des gens. La pression sociale était forte. Les jeunes femmes enceintes devaient se cacher, aller très loin pour accoucher, et la plupart du temps on les obligeait à donner leur enfant en adoption. Elles faisaient l’objet de mépris en public, on crachait par terre drrière elles, on les insultait. Seules les jeunes mamans étaient touchées par ces difficultés. Les jeunes papas continuaient leur vie à peu près sans problème: ils n’étaient pas obligés d’interrompre leurs études, on ne les méprisait pas publiquement. Je ne dis pas qu’ils étaient indifférents ou qu’ils ne vivaient pas de difficultés, mais le poids de la culpabilité, de ce qu’on appelait « la faute », ainsi que celui du renoncement à sa propre vie, c’était toujours les jeunes femmes qui les portaient. C’est ce qu’a vécu ta grand-mère pour avoir aimé un jeune homme, ton grand-père, et avoir porté son enfant, moi, sans être sa mariée avec lui. Envers et contre tout, elle a refusé de me donner en adoption. Elle a trouvé de l’aide, et m’a gardée. La tête haute. Plus tard, quand elle a été mariée avec ton grand-père, il a fallu qu’elle s’obstine pour pouvoir travailler. Ça ne se voyait pas beaucoup, au début des années 1970, des femmes sur le marché du travail. Ton grand-père ne voulait pas, ce ne se faisait pas, il était capable de faire vivre sa famille, etc. Mais la n’était pas la question. Il ne s’agissait pas de nier la capacité de son mari de subvenir aux besoins de leur enfant, elle voulait juste un peu d’indépendance, ne pas avoir toujours à demander. Avoir une vie à elle. Elle a fini par obtenir gain de cause. Elle a eu une carrière où son intelligence, son talent, sa culture et son efficacité ont toujours été appréciés, même si son salaire était toujours un peu plus bas que celui des hommes qui faisaient le même travail qu’elle. Elle me disait souvent de ne jamais appartenir à personne, de demeurer toujours moi-même, de tout faire pour préserver mon autonomie. Pour faire le chemin qu’elle a fait, il en fallait, de la persévérance.

Moi, je suis autonome. J’ai deux carrières, une de prof et une d’écrivaine. Je suis allée à l’université. Je suis libre. Je voyage souvent seule, même à l’étranger. Je n’appartiens à personne et personne ne me dicte ma conduite. Ma mère et ma grand-mère ont creusé ce chemin pour moi. Mais le chemin est encore étroit, parsemé d’embûches. On ne prend toujours pas au sérieux la parole des femmes autant que celle des hommes. Les grands décideurs de ce pays sont encore majoritairement des hommes. Les femmes, en moyenne, sont toujours moins payées que les hommes pour leur travail. Les femmes sont encore les plus nombreuses victimes de violence, et celle-ci est encore principalement faite par des hommes. On doit encore dire aux petites filles de se méfier de certains hommes. Les victimes de violence sexuelle portent encore le fardeau de la preuve lorsqu’elles portent plainte; trop souvent encore, on ne les croit pas. Lorsque les femmes prennent la parole en public pour dénoncer ces injustices, elles se font harceler, intimider, menacer, agresser. Et toi, comme jeune fille, on t’impose une image, un genre de corps, un genre de visage qui sont perçus comme convenables. Sinon, si ton visage, ton corps, ton image ne correspondent pas à ce que l’on conçoit comme adéquat, on te fera des commentaires, on te donnera des conseils, « pour ton bien ». Il m’arrive de me réjouir que toi et tes soeurs soyez si jolies, parce que je sais que vous n’aurez pas à souffrir d’avoir un physique différent dans un monde où l’aspect des gens compte plus que leur intelligence. Surtout pour les filles. C’est épouvantable de se réjouir d’une telle chose pour cette raison-là. Je sais très bien que je devrais me réjouir d’abord, par-dessus tout, que vous soyez intelligentes, vives, curieuses, et que vous ayez toutes les trois du front tout le tour de la tête. Pour avancer dans ce monde, pour y rester debout et honnête et fidèle à soi-même, ça prend un front de boeuf.

Ma belle Élie, tu vois, le chemin est encore à faire pour toi et tes soeurs. Tout n’est pas gagné. Et nous qui sommes plus libres que d’autres, nous devons continuer aussi pour celles qui ne le sont pas. Nous devons nous ouvrir à celles qui ont une conception différente de la vie pour comprendre, pour accepter, pour respecter leur liberté à elles d’être qui elles sont. Pour comprendre et accueillir aussi le fait que nous avons, nous, blanches, éduquées, de classe moyenne, des privilèges, et que le fait d’être une femme puisse susciter plus d’embûches si l’on est née d’une couleur différente ou dans un milieu culturel différent. Il faut savoir se taire et laisser la parole à l’autre aussi, parce que sa parole est indispensable.

Je veux que tu te souviennes toujours du courage de ton arrière-grand-mère, de la persévérance de ta grand-mère et du front de boeuf de ta marraine. Tu les as en toi, et doublement, parce que les mêmes qualités, tu en as aussi hérité de ta propre mère. Tu n’appartiens à personne. Ta route est la tienne, et la tienne seule. Personne d’autre que toi n’a de droit sur ta pensée, sur tes émotions, sur ton corps. Et tant que tu seras debout, honnête et fidèle à toi-même dans tes pensées autant que dans tes actes, tu seras une bonne fille. Une bonne humaine. N’oublie pas que je t’aime. Je suis là.

Ta marraine.

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