Pour désintoxiquer le débat : déconsensualisons-le.

Capture d’écran 2017-03-13 à 10.41.32

A priori, Normand Baillargeon, présente dans sa dernière chronique, des pistes pour débattre mieux qui semblent tomber sous le sens. C’est sur toutes les lèvres ces temps-ci : le débat a besoin, comme ton corps au printemps, d’une cure détox; et il suffirait de l’infuser, comme une poche de thé vert dans l’eau bouillante, d’un peu d’éthique pour remettre en circulation toutes ces idées alourdies par les grands froids causés par… le refus du dialogue. Voilà qui pose à tout le moins la question : mais de quelle éthique parle-t-on ?

Je me permets donc d’attraper au vol quelques-unes des idées proposées par le chroniqueur, histoire d’en montrer le revers un peu moins noble qu’il paraît à première vue.

Partons de l’idée qu’effectivement, la démocratie (ce merveilleux terme fourre-tout aux dignes allures) suppose un vivre ensemble qui ne se substitue guère à la nécessité de communiquer entre nous. Est-ce que, toutefois, nous pouvons dire que l’ensemble des individus qui composent les sociétés actuelles ont des contacts nombreux et variés ? Est-ce même possible ? Quand avez-vous, pour la dernière fois, pris contact avec un membre de la population de Kuujjuaq ou même votre cousine au troisième degré en Abitibi pour mieux connaître ses intérêts ? Mais encore, avez-vous de nombreux contacts avec la communauté lesbienne ou trans ? Quel est l’état de vos communications avec la communauté québécoise d’origine indienne ? Ce sont des questions rhétoriques,vous comprendrez, pour faire valoir que nos sociétés se déploient sur un large spectre de territoire ou d’affinités, qui compartimentalisent nos échanges. Nos échanges quotidiens ressemblent beaucoup à l’algorithme des réseaux sociaux qui filtre les individus en fonction d’intérêts communs. Et c’est peut-être plus une question de survie que de démocratie. Ensuite, l’idée selon laquelle nous avons nécessairement des intérêts communs dans une société dite démocratique repose sur un certain idéal du vivre ensemble : le consensus. Mais est-ce que le consensus a une réelle valeur démocratique ?

Un autre visage du vivre ensemble : le dissensus

L’idéal de débat en occident repose, depuis Aristote, sur la supposition que le dialogue devrait mettre en relation différents points de vue, à l’aide d’arguments logiques, de façon à ce que la pensée de chaque partie de l’interlocution se tende vers un consensus qui serait au plus près de la vérité.

Cet idéal est franchement problématique parce qu’orienté vers une pensée unique. Les débats, qui adoptent encore cette forme aujourd’hui, ne peuvent guère faire preuve d’arguments logiques (si même on admet en bon aristotélicien qu’il soit souhaitable que les arguments soient purement logiques, et peut-être, un tout petit peu rhétoriques, mais non sans plusieurs paires de gants blancs), car la parole de chaque partie de l’interlocution cherchera à noyer l’autre dans sa vérité, de peur d’être anéantie sous le poids d’une vérité universelle qui a plus à voir avec un rapport de force, le discours dominant, que la vérité.

Pour désintoxiquer le débat, il serait souhaitable d’abandonner la notion de consensus, abandonner la volonté de tomber en accord, abandonner le principe d’universalisme qui soutient une vérité unique. Je propose, en ce sens, un idéal de débat visant le dissensus : une pluralité de voix qui parlent et qui se parlent, en mettant de coeur à la raison logique, de façon à ce que la pensée de chaque partie de l’interlocution se déploie dans une sensibilité aux réalités multiples qui composent la société.

Refus du dialogue ou éthique du dialogue ?

Le premier malaise formulé par Baillargeon, c’est le refus du dialogue. L’argument semble implacable : pas de conversation, pas de conversation démocratique. Or, cela suppose que tout ce que l’on refuserait de discuter en public ferait d’emblée l’objet d’un refus d’une discussion privée et vice-versa. Et nous savons que cela est faux. Il y a des choses qui se discutent ponctuellement en privé ou dans un safe space, avant d’effectuer le passage au public. Il y a des choses que nous pouvons refuser de débattre en public avec un interlocuteur particulier, mais pas avec un autre. Et le fait que je ne désire pas, ponctuellement ou absolument, dialoguer avec une personne n’empêche personne de prendre mon relai.

D’ailleurs, être prédisposé-e et consentant-e est une condition préalable, une règle fondamentale, pour qu’il y ait débat. Forcer une personne à débattre est foncièrement toxique et nuisible. J’irais jusqu’à employer l’expression « viol intellectuel ». Éthiquement parlant, refuser de débattre, que ce soit avant qu’il y ait débat ou à n’importe quel moment du débat, est un élément clé de la conversation démocratique.

La plupart des points soulevés ensuite par Baillargeon relèvent de l’éthique du dialogue. Mais au lieu de tâcher d’entendre les besoins des personnes qui vivent le débat dans la violence des groupes dominants, le chroniqueur enfonce le clou d’idées remâchées de chroniques précédentes. Nous le savons, Baillargeon n’aime pas beaucoup les discussions en espace clos. Les minorités ou les féministes ne devraient jamais décider de se regrouper entre elles, le temps d’une discussion pour se solidariser, consolider ses positions, pouvoir s’identifier aux personnes qui parlent, se permettre de prendre la parole sans crainte de se faire « remettre à sa place », ne pas subir de microagressions ou avancer dans le débat sans boulet une fois de temps en temps. Neunon, nous devrions toujours inviter tout le monde et répondre constamment, avec une patience d’ange, sans insulte, du plus misogyne commentaire ou de la plus raciste affirmation qui soit, ainsi que de toutes les petites et les grandes violences de la doxa : pas de pause pour les opprimés, vous devez en tout temps vous soumettre à l’examen de conscience que vous apportera la parole du bon mâle blanc dominant. C’est cela que cache la supposée interdiction de prendre part au débat que soulève le chroniqueur comme un malaise.

Pourtant, une réelle position éthique qui encadrerait le débat serait d’affirmer d’emblée l’existence de violences, symptomatiques d’une société gangrenée par les inégalités. Ces violences marquent le débat de sorte qu’il peut être utile, par moments, de tenir une partie des débats en espaces clos.

C’est un privilège de pouvoir vivre le débat sans violence, dans le plaisir même de parler pour parler. Il faut prendre compte de ce privilège pour que, lors d’un débat public, si une personne nous applique une étiquette — peut-être même une étiquette infamante —, nous puissions reconnaître la violence de notre propos. Je suis blanche, je ne vis pas le racisme, si une personne racisée me dit que mes propos sont racistes, il faut que je sois capable de le reconnaître pour que le débat se poursuive. Trop souvent je vois des personnes blanches refuser d’admettre que leurs propos sont racistes, ça obstrue la conversation publique, ça violente des prises de parole.

Il faut aussi reconnaître que certains sujets sont susceptibles de soulever la violence, d’alimenter la haine et de faire souffrir des gens déjà marginalisés. Peut-on, cependant, affirmer que ces sujets se voient reléguer aux oubliettes du silence généralisé ? J’en doute. Regardons les sujets nommés par l’auteur : ils visent tous des questions identitaires (immigration, laïcité, spectre terrifiant de l’islamisme politique, etc.) J’ai les yeux sur le point de sortir de leur orbite tant ils roulent. Tous les jours, la conversation publique est orientée vers les questions énumérées par Baillargeon comme supposément indiscutables. Tous les jours, on nous rebat les oreilles avec les accommodements raisonnables et l’islamisme et la peur d’accueillir la différence au point où nous en venons à croire qu’il s’agit d’enjeux majeurs de la société québécoise, ce qui est, dans les faits, absolument faux; mais ce qui est, dans les faits, absolument marginalisant.

(Vous voulez des enjeux majeurs dont personne ne parle ou presque? Pensez environnement, pollution, acidification des océans, énergies fossiles, dégel du pergélisol, traitement des animaux pour la production de la viande; pensez aux conditions de vie des autochtones, aux conditions du droit humain en général, à la gentrification, au vieillissement de la population; pensez aux famines, aux guerres, à la torture; pensez à la pauvreté, aux conditions de travail infligées par les multinationales ailleurs dans le monde, à ce que le capitalisme mondialisé impose comme inégalités, à la géopolitique et aux relations internationales; pensez, bref, vous trouverez une multitude de sujets dont on ne parle pas ou peu et qui sont des enjeux majeurs, voire des enjeux cruciaux pour comprendre des questions comme celles de l’immigration. Sont-ce des sujets tabous parce que peu abordés ? Nah. Mais force est de constater qu’ils mettent à jour les causes de tensions sociales au lieu de marginaliser des groupes, et ce, au détriment des détenteurs de pouvoir.)

Mettre l’empathie au coeur du débat

Je propose donc ceci : mettre l’empathie au coeur du débat plutôt que l’homme blanc qui semble craindre de perdre sa place en faisant un peu d’espace aux autres. Bien sûr que tout peut et doit être mis sur la table, mon cher Normand, mais certainement pas avec n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment et surtout jamais sans consentement.

Lorsqu’on débat, il serait préférable de prendre acte qu’il existe des gens qui sont d’avance marginalisés, avant même de prendre la parole, et faire preuve d’humilité afin d’établir un rapport le plus égalitaire possible dans les prises de parole. Il peut être insultant de se faire traiter de transphobe ou d’islamophobe, par exemple, mais c’est peut-être aussi un fait qui, s’il n’est pas admis, ne permet pas la discussion.

C’est vrai qu’il faut qu’on se parle, mais pour désintoxiquer le débat, il faut le déconsensualiser : apprendre à « coexister dans le dissensus » — pour reprendre l’expression de Ruth Amossy — et se poser l’exigence faire plus de place à la diversité des paroles.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire