L’industrie brassicole québécoise et l’occupation du territoire – une hypothèse

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C’est dans la foulée du lancement de la bière militante, la « Coule pas chez-nous! », que cette réflexion de longue date s’articule par écrit. Cette bière, commandée par la fondation du même nom, a pour but premier la protection des cours d’eau sur le territoire visé par l’implantation de l’oléoduc Énergie Est. L’association de vingt-quatre microbrasseries a permis la production de ce brassin spécial visant à promouvoir cet effort de résistance. La protection des ressources naturelles au Québec est primordiale pour l’ensemble des citoyens qui y habitent. Non seulement leur sauvegarde est vitale en terme humain, mais elle l’est aussi en terme économique. Les eaux douces acquises par les embouteilleurs, les rivières harnachées, les minières aux minimes, ou inexistantes, redevances sur les matières premières, le passage d’oléoducs sur les terres agricoles et les cours d’eau, autant de situations, et tellement d’autres, qui favorisent la déshumanisation des processus et l’aliénation du territoire au profit d’élites financières.

Il est donc crucial pour toute la population du Québec, qu’elle soit urbaine, régionale ou rurale, que les ressources naturelles qui sont sur son territoire demeurent sa propriété, que les gouvernements en place implantent des législations qui assurent leur pérennité. Il est d’une importance capitale, pour toutes les générations, que cette action de militantisme soit spontanée et soutenue, afin que la notion de bien commun conserve sa valeur inhérente. Si un territoire est occupé par des populations diverses, par des communautés établies, il est beaucoup plus difficile pour les multinationales de faire ce que bon leur semble. Par exemple, il est beaucoup plus difficile d’harnacher une rivière si des populations habitent ses berges. Le slogan de la « Coule pas chez-nous! », « pas d’eau, pas de bière, pas de bière, pas de fun », synthétise très bien l’idée générale de cette affirmation.

Les microbrasseries sont parsemées sur le territoire du Québec. À elles seules, elles procurent 3800 emplois, et ce, sans compter les emplois créés par les entreprises connexes comme les houblonnières, les agriculteurs de grains et les ingénieurs de tuyauteries de toutes sortes, sans oublier les dépanneurs de bières de microbrasseries. Il ne suffit que de quelques visites dans les microbrasseries en région pour constater qu’elles ont un rôle majeur dans leurs communautés respectives. Dans des villages où le comptoir de la caisse populaire n’est plus, où les églises sont pratiquement délaissées, où les écoles primaires sont menacées de fermeture, les microbrasseries créent des oasis de convivialité, les nouveaux parvis. Progressivement, les jeunes générations restent, reviennent. Il y a « quelque chose à faire », un endroit où se rassembler, où faire des rencontres.

Il se peut qu’il soit éventuellement démontrable que l’établissement de microbrasseries dans des municipalités régionales favorise la rétention de la main d’œuvre. En attendant, il est possible que ce ne soit que de 5 à 10% d’une main d’œuvre X qui serait intéressée à demeurer ou revenir dans des localités éloignées des grands centres en considérant la présence d’une microbrasserie dans la localité. Par contre, ce pourcentage fait partie d’un engrenage global, d’un mouvement de plus grande envergure que ce qu’on pourrait soupçonner.

Tel que nous pouvons donc le constater dans plusieurs régions du Québec, les microbrasseries jouent un rôle indéniable dans la vivacité économique des territoires sur lesquels elles sont implantées. Par cette rétention potentielle de la main d’œuvre, il est possible de croire que ces localités sont plus attrayantes pour d’autres entreprises. C’est à travers l’implantation de PME passionnées et audacieuses que la vitalité est redonnée aux régions. Des acteurs de changements visionnaires, qui n’ont pas peur de s’établir ailleurs que dans les grands centres, sont nécessaires pour que soit assuré l’avenir des régions, l’appropriation du Québec par ses populations diverses.

Les bâtisseurs de l’industrie brassicole du Québec se sont unis rapidement pour faire valoir leur unicité. Il fut vite apparent que ces entreprises, souvent petites et artisanales, avaient, chacune à leur manière, des impacts majeurs sur leurs communautés. À titre d’exemple, pensons simplement à La Barberie, qui s’est installée dans le quartier St-Roch à Québec à une époque où il était inconcevable d’y établir une organisation sérieuse et prospère. Dû à diverses situations sociales et particularités du milieu, les entreprises délaissaient ce quartier. La Barberie, créée en 1997, a contribué à la revitalisation de ce secteur. Elle est maintenant un fier fleuron de la basse-ville de Québec, exemple de succès, de prospérité et de croissance.

La solidarité entre les acteurs de l’industrie brassicole québécoise est vitale. Ce trait caractéristique de l’industrie a une valeur inestimable. Enviée par plusieurs, elle donne aux microbrasseurs et aux entreprises qu’ils ont fondées une force hors du commun. Lors de l’apparition des fûts de Unibroue, suivi par Boréale et Belle Gueule, je travaillais dans un bar qui servait ces bières. La fierté générée chez les consommateurs était palpable. Les microbrasseries qui ont suivi en ont toutes profité. Elles ont toutes bénéficié de l’implantation des valeurs de l’industrie à travers les décisions des bâtisseurs de celle-ci. Au fil du temps, un lien d’appartenance s’est tissé, entre les brasseurs et chez les consommateurs.

Dans cet esprit, la participation de microbrasseries de la métropole au brassage de la « Coule pas chez-nous! » donne le ton, envoie un signal clair. Le fait que la coopérative de solidarité MaBrasserie, par exemple, soit impliquée dans ce brassin militant manifeste cette solidarité, solidifie la prestance du mouvement. La métropole du Québec doit pleinement endosser son rôle de vecteur de partage des richesses pour les régions. Ce regroupement en coopérative de plusieurs brasseries, établies majoritairement en milieux urbains, soulève la pertinence de la protection des ressources. Cela semble anodin, mais parions que les instances décisionnelles et politiques effectuent présentement ce calcul.

Le rayonnement des produits de microbrasseries et des autres produits du terroir dans la métropole est la pierre angulaire de la vitalité des régions. Les regroupements coopératifs ajoutent au poids de ces leviers économiques en ayant les capacités de surmonter, par la force du nombre, les obstacles. Nous reviendrons sur la coopération plus en profondeur dans une autre hypothèse.

En cette journée mondiale de l’eau, ressource commune prisée à travers le monde entier, la pertinence de cette action prend tout son sens. La protection des ressources naturelles passe invariablement par l’occupation du territoire. L’implication de la population porte en elle-même l’espoir de sa protection et inspire à plus. Elle nous donne, à nous tous qui habitons ce territoire riche et généreux, la responsabilité de sa défense à tout prix. Pour nous, pour tous les peuples du Monde, pour nos enfants et en l’honneur des défricheurs de ce magnifique pays, nous avons une obligation morale et sociale de nous tenir debout.

Source de l’image à la une: coulepascheznous.com

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