Manuel de la parfaite victime

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N’est pas victime qui veut. Les actualités nous le rappellent constamment, les réseaux sociaux aussi. On se prend les commentaires et les chroniques comme autant de coups de pelle en pleine face. Et pas de la petite pelle cheap en plastique, de la grosse pelle sale en métal rouillé. Fait que, avec une certaine curiosité morbide, je me suis demandée ça prendrait quoi, en fonction des critères de la culture du viol, pour être une parfaite victime selon les goûts des tendances populaires et de l’opinion publique ?

D’abord, mieux vaut être un homme blanc cishétéro, ça donne une longueur d’avance. Idéalement, un homme blanc cishétéro accusé d’agression sera plus susceptible d’être victimisé : il est clair que la soi-disant victime ne cherche qu’à détruire sa vie, sa carrière et sa famille.

Ou peut-être un enfant, mais quand je dis un enfant, je veux surtout dire un petit garçon, car on sait très bien que les petites filles disent parfois des choses, mais qu’en fait, elles ne les disent que pour attirer de l’attention.

En tout cas, la parfaite victime est blanche, car c’est bien connu, plus le teint de la peau est foncé, plus la personne a le sang chaud et les filles au sang chaud ne se font pas violer : elles l’ont cherché avec leur sexualité à fleur de peau. D’ailleurs, la victime parfaite est de loin plus crédible quand son agresseur a le teint bien foncé, car qui dit « originaire de contrées lointaines » dit « sauvage et barbare ». La logique de la culture du viol a des voies très pénétrables.

La parfaite victime est cishétéro. Les trans, les homosexuels, les lesbiennes, les bis, les pans, les intersexes et tous ces gens-là sont reconnus pour avoir une sexualité douteuse. On ne peut pas dire que c’est un viol, si c’est juste le symptôme ou la conséquence d’une sexualité déviante par rapport à la norme.

La parfaite victime n’a pas d’historique de violence. Les agressions, c’est déjà assez rare de même ! Avec un peu de chance, on peut toujours croire que c’est arrivé une fois, mais faudrait pas charrier non plus. Un moment donné, si plusieurs de tes ex étaient violents, c’est peut-être toi le problème… ou bien t’as un réel problème de mythomanie ou bien t’aimes ça manger des coups… En tout cas.

Il va de soi, suivant le point précédent, que la parfaite victime ne retourne pas vers son agresseur. So what que ce soit ton père, ton frère, ton amant, ton amoureux, ton voisin, quelqu’un que tu admirais, quelqu’un que tu aimes. En fait la parfaite victime ne le connaît pas, son agresseur. Un agresseur, ce n’est jamais un père, un frère, un amant, un amoureux, un voisin, quelqu’un que l’on admire ou quelqu’un que l’on aime. Et la parfaite victime sait sacrer son camp comme personne : elle plie bagage, querisse le feu à sa maison, met un minimum de plusieurs milliers de kilomètres entre elle et son agresseur, ne lui envoie pas de carte à Noël ni de photo de sa perruche, ni rien. Elle n’accepte pas d’aller prendre un café, n’espère pas d’excuse, ne fait aucun mouvement pour en obtenir et songe sérieusement partir coloniser la lune. Tout contact voulu ou non, de près ou de loin, avec l’agresseur le transforme magiquement en pauvre innocent piégé dans les plans machiavéliques de lesbiennes frustrées désirant dominer le monde.

La parfaite victime n’est pas une prostituée. Ce qu’on paie pour l’utiliser, on peut l’utiliser quand on veut, comme on veut. Qui viendrait me blâmer de faire des rideaux avec mes guenilles ? Une fois acheter, je fais ce qui me plait avec mon bien : ça m’est garanti par les lois du capitalisme.

La parfaite victime ne fait pas de dénonciation ou de témoignage anonymes dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Dans un monde idéal, la parfaite victime ferme sa yeule. Ou si elle parle, elle suit un processus préalablement codifié et admis comme socialement acceptable : hôpital, police, justice, c’est tout. Et dans des délais raisonnables. Autrement, c’est du potinage et quand on potine, on le fait en déclinant son identité. C’est important pour le perron d’église, de décliner son identité. Faut pouvoir démolir la victime, la décrédibiliser, sortir toutes sortes de détails sordides et dégradants sur son passé, sa liste de médicaments pis sa santé mentale vacillante. Une victime, ça a du courage, ça ne se cache pas, ça se met à nu sur la place publique, ça écarte les jambes et ça dit : « Vous voyez, je me suis fait violer », et tout le monde pleure parce que tout le monde sait que c’est vrai. Si tout le monde ne pleure pas, si quelqu’un a un doute, alors ce n’est plus une victime, c’est une salope qui n’avait qu’à serrer les genoux.

La parfaite victime ne porte pas le voile. Quand quelqu’une accepte de se soumettre à la domination de l’homme, ce n’est plus cohérent, ensuite, de se plaindre qu’il abuse de ce pouvoir.

Comme la parfaite victime n’a pas honte, elle va tout de suite à l’hôpital. (Parce que, oui, la parfaite victime a des blessures vives, évidentes, elle pisse le sang de partout, elle s’est arraché un bras dans la lutte pour la défense de son honneur. C’est qu’elle s’est débattue, sans merci. Peut-être a-t-elle même reçu quelques coups de couteau.) La parfaite victime ne se sent pas sale, elle sait que rien de tout ça n’est de sa faute. Elle n’a donc pas pris mille douches avant de se rendre à l’hôpital. Elle est futée, la parfaite victime, elle sait que l’ADN est un pas pire élément de preuve et elle n’a déjà aucun doute sur le fait qu’elle ira passer toutes les étapes du long processus d’humiliation… aheum… processus de Justice. Parce que c’est la seule chose à faire. Elle note tout dans un carnet : heure, date, lieux, position dans l’espace de chaque détails sordides de l’agression.

La parfaite victime va déposer une plainte à la police. Elle n’a aucune raison de craindre la police. Elle n’a aucune raison de se sentir mal à l’aise. En plus, comme elle est la parfaite victime, elle a parlé tout de suite après l’agression, pas 20 ans plus tard. Et puis, elle a des preuves. La parfaite victime n’a pas à jongler avec une mémoire traumatique, des trous de mémoire, des flous. Elle témoigne devant la caméra sans stress aucun. Quand elle parle, elle le fait avec force certitude, sans hésitation, hors de tout doute raisonnable.

La parfaite victime passe haut les mains toute l’épreuve de l’enquête policière. Il n’y a pas insuffisance de preuve. Ce n’est pas un petit crime qui se gère entre adultes (non) consentants. Son dossier fait partie des rares à atterrir sur le bureau d’un procureur et le procureur reçoit son dossier comme un bloc de béton. Il se dit tout de suite : Mais que de crédibilité, mais ô combien de certitude, je n’aurai aucun problème à établir tout le fardeau de la preuve.

La parfaite victime émeut les juges et les jurys, s’il y a lieu. Sa crédibilité est mordante, la fiabilité de son récit n’est jamais remise en doute par un détail oublié, jamais écorché par un He says, She says. Lorsqu’elle parle, des chérubins sortent de sa bouche et cajolent l’audience. Alors que lorsque son agresseur parle, les flammes de l’enfer brûlent les yeux de quiconque le croirait.

C’est pourquoi la victime parfaite ne boit pas (ou si elle boit, ce n’est jamais plus que deux verres, bus avec une extrême lenteur et espacés de 4 heures; elle ne laisse d’ailleurs jamais son verre sans surveillance et porte un vernis à ongles qui change de couleur au contact du GHB). Elle n’a pas de sexe hors mariage (ou bien elle peut compter ses partenaires sur les doigts d’une main et elle partage la garde de son chien avec l’un d’entre eux). Elle ne sort jamais (ou si elle le fait, elle rentre toujours avant 21 heures suivant un itinéraire plein de précautions, non sans avoir préalablement installé une cloche de barbelés autour d’elle). Encore que tout ce qui figure entre les parenthèses précédentes est susceptible d’être retenu contre elle.

La victime parfaite est issue de la classe moyenne, minimalement. Elle habite un quartier correct, voire huppé, en tout cas pas un ghetto dangereux où l’on habite quand on court juste après les problèmes. Elle ne peut pas être pauvre, les pauvres ne portent plainte que pour réclamer des dommages et intérêts. Si elle fréquente une école, elle est première de classe et pas en arts là — les artistes sont des gens marginaux et obsédés, Dieu (qui peut à la fois ne pas exister et me juger d’invoquer son nom en vain) seul sait s’ils ne créent pas leurs propres drames pour ensuite mieux performer —, nah, la parfaite victime étudie en médecine ou aux HEC. Si elle travaille, la parfaite victime a un métier socialement valorisé avec un salaire décent. La victime parfaite a un style vestimentaire agréable à regarder sans être trop révélateur. Elle porte sa ceinture de chasteté en toute occasion. Son maquillage est naturel. La victime parfaite est belle. Les moches ne se font pas violer, c’est un service qu’on leur rend. Pareil pour les grosses.

C’est sans doute pourquoi environ 88% des agressions sexuelles ne sont pas déclarées. Et sur celles qui sont déclarées, peu aboutissent à une condamnation. Ce n’est pas parce que les victimes ne se sont pas fait agresser, ce n’est pas parce qu’elles mentent ou cherchent à détruire des vies. Le fait est que personne n’aime les victimes. « Victime » est un mot péjoratif. Le statut n’est jamais enviable : on lui reproche sa faiblesse et son émotivité, son incapacité à passer par-dessus la violence pour tenir un discours rationnel ou carrément de se plaindre pour rien. Le moindre commentaire anti-oppression suscite une charge d’arguments-bâillons pour cause de méchante méchante « rhétorique victimaire », que la dénonciation se passe sur un plan personnel (agression) ou social (racisme, sexisme, transphobie, etc.). C’est que la victime parfaite, c’est surtout celle qui encaisse la violence en fermant sa yeule, celle qui n’empêche ni les agresseurs d’agresser ni les dominants d’exploiter, et surtout celle qui ne les culpabiliserait jamais d’user de la violence pour garder leur pouvoir bien assis sur elle. Dans les dynamiques de pouvoir, la victime est une sous-catégorie d’être humain sur laquelle on se complait à vomir en groupe, perpétuant une chaîne de violence de laquelle on ne peut se sortir qu’en gardant ses blessures pour soi. Disons-le nous : la victime parfaite chevauche des vallées d’arc-en-ciel à dos de licornes avec le Père Noël et la Fée des Dents. Elle n’existe pas, c’est pourquoi il est si difficile d’obtenir un minimum de justice.

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