Les fondements de la crise politique à Ville de Saguenay

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La démission de Jean-Pierre Blackburn à titre de candidat du Parti des citoyens de Saguenay (PCS) et sa décision de se présenter comme candidat indépendant à la mairie de notre ville a donné lieu à différents commentaires et analyses. Jusqu’à présent, on a beaucoup insisté sur des questions de conflits de personnalités, sur des problèmes liés à des visions divergentes quant aux nominations à effectuer ou aux priorités budgétaires. Ces dimensions-là ont leur importance, certes, mais j’aimerais attirer l’attention sur les aspects occultés de cette crise.

D’abord, il y a l’argent. Pour comprendre la situation, il faut rappeler que la Ville administre un budget de plus de 300 millions de dollars. Une partie de cet argent est versée en salaires et avantages sociaux à des fonctionnaires et autres employé-e-s. L’autre est distribuée sous forme de subventions, d’achats d’équipements et de contrats de toutes sortes. Par ailleurs, l’organisme paramunicipal Promotion Saguenay est lui aussi responsable de la distribution de subventions. Mais on en sait peu sur les sommes qu’il gère compte tenu de l’opacité volontaire entretenue par ses dirigeants. Bref, quiconque détient le contrôle de l’Hôtel de ville se trouve en mesure de satisfaire les appétits d’un grand nombre d’entreprises et d’organismes, et susceptible également de faire taire ceux et celles qui attendent leur tour dans la distribution de cette manne.

Ensuite, il y a les méthodes d’exercice du pouvoir. L’allergie manifeste du maire Tremblay et de sa garde rapprochée à l’égard des principes élémentaires de la démocratie ne s’explique pas par une simple question de personnalité, même s’il y a un peu de cela[i]. Depuis quinze ans, c’est un système qui a été mis en place et qui profite financièrement, professionnellement et politiquement à des personnes et organisations bien précises, que j’appelle la clique. Mais privilégier une clique a pour corolaire que d’autres groupes, individus et entreprises sont laissés pour compte, ce qui a pour effet d’entraîner des critiques à l’égard du maire et de ses sbires. Le favoritisme et son contraire ne doivent donc pas apparaître au grand jour. C’est pourquoi la protection des intérêts matériels de la clique exige un contrôle aussi solide que peut le permettre le pouvoir d’une municipalité. Cela signifie que les postes les plus importants doivent être occupés par des personnes dociles et qu’il faut autant que possible éloigner toute opposition du processus de décision. Ce n’est pas pour rien que le parti d’opposition, l’Équipe du Renouveau démocratique (ERD), a été privée de ressources jusqu’à ce que les tribunaux forcent le respect de la loi. En même temps, c’est aussi l’existence d’une clique qui a suscité l’apparition d’un mouvement d’opposition plus large encore que l’ERD.

Compte tenu des ressources matérielles et financières dont dispose un parti politique reconnu par le Directeur général des élections (dont la possibilité d’obtenir du financement à chaque année), le maire Tremblay a décidé – à contrecœur – de mettre sur pied son propre parti, le PCS. Ce parti politique reflète parfaitement bien les intérêts et l’idéologie de la clique. Il a à sa tête un « conseil d’administration » et un « comité exécutif provisoire ». Qui prend les décisions? On ne le sait trop. Mais ce ne sont certainement pas les membres. LE PCS n’a tenu aucun congrès. Pour la forme, il s’est doté d’une aile jeunesse constituée d’une poignée de jeunes conservateurs et conservatrices locaux qui serviront davantage à des fins publicitaires que pour quoi que ce soit d’autre. Et on ignore tout des statuts du parti. En a-t-il? Comment sont acheminées les aspirations des militants et militantes à la direction du parti? Évidemment, il n’y a rien de tout cela. Le PCS n’est pas un parti politique démocratique. Luc Boivin a d’ailleurs dit, sans vergogne, que la Ville de Saguenay était une « entreprise » offrant des « services »[ii]. Je n’ose pas imaginer à quoi peut ressembler sa définition du PCS… En somme, la consultation de la base – le parti a affirmé avoir entre 600 et 700 membres au printemps dernier – ne fait pas partie des méthodes d’exercice du pouvoir de la clique. Et il est très facile de comprendre pourquoi.

La raison tient au fait qu’un parti dont les quelques centaines ou milliers (?) de membres seraient dotés d’une certaine influence deviendrait imprévisible. Par ailleurs, une telle ouverture pourrait permettre l’infiltration d’intérêts en concurrence avec ceux de la clique. Un régime démocratique au sein du parti finirait par se répercuter jusque dans le fonctionnement de l’Hôtel-de-ville. Et cela, il n’en est pas question.

Devant la possibilité de perdre le pouvoir en novembre prochain, le PCS s’est cherché un chef dans l’espoir de maintenir l’ordre établi. C’est ainsi qu’on a accueilli l’ancien ministre harperien Jean-Pierre Blackburn. On se doutait bien qu’avec un tel conservateur, au propre comme au figuré, la démocratisation des pratiques politiques n’était pas pour demain. D’ailleurs, Blackburn a déclaré en juin dernier que Promotion Saguenay était un « bijou » et qu’il aimerait bien « cloner » Ghislain Harvey[iii]. Malgré tout, Blackburn menaçait ce système en refusant de se plier à toutes les exigences des leaders de la clique. Il le menaçait aussi avec sa culture politique qui, toute conservatrice soit-elle, a été formée dans le cadre du parlementarisme. Qui plus est, il a fait partie de deux gouvernements minoritaires, situation qui incite à certains compromis. C’est pour cela qu’il se disait ouvert à travailler avec tous les élus. Mais malheureusement pour lui, il se trouvait à la tête d’un parti non démocratique. Blackburn n’a pas été élu par les membres de son parti : il a été nommé par les leaders de la clique. Lorsqu’il s’est rendu compte que de grosses ficelles manipulées par d’autres l’empêchaient de dire et de faire ce qu’il voulait, il s’est retiré, pour se présenter tout seul. Ce qui nous a donné cette crise. En fait, c’est surtout la clique qui est en crise.

[i] À ce sujet, je vous réfère à l’un de mes textes intitulé Narcisse Tremblay : http://www.mauvaiseherbe.ca/2014/02/17/narcisse-tremblay-1/

[ii] Déclaration faite à Radio-Canada, le 15 août 2017.

[iii] http://www.lapresse.ca/le-quotidien/actualites/201706/14/01-5107524-blackburn-prend-ses-distances-avec-le-maire.php

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