Les méthaniers dans le magasin de porcelaine

A white beluga whale swimming in dark waters.

La zone maritime du Saguenay–Saint-Laurent est un haut lieu de la biodiversité québécoise, un « hotspot » du Québec dirions-nous en science de la conservation. À la confluence de deux grands systèmes écologiques, le bassin versant du fleuve Saint-Laurent et le système océanique du nord-ouest de l’Atlantique, une synergie s’active et rend ces eaux extraordinairement fécondes.

Alors que le fleuve draine l’eau chaude venant du continent, le gonflement des marées dans le golfe du Saint-Laurent pompe vers l’estuaire l’eau froide et salée de l’océan, et injecte des courants marins en profondeur le long du chenal Laurentien. Lorsque les courants rencontrent les bas-fonds à l’embouchure du Saguenay, ils sont poussés contre les talus à la tête du chenal et remontent vers la surface. Dans cette remontée de la couche d’eau inférieure jaillit un véritable pactole nutritionnel enrichi par les fonds marins. Ce phénomène océanographique porte le nom anglais de upwelling. Cette manne envoyée des profondeurs fertilise les eaux de surface et génère une prolifération du plancton. S’ensuit une réaction en chaîne. Abonde alors le krill, petit crustacé à la base de la chaîne alimentaire. C’est dans la zone du Saguenay–Saint-Laurent que s’observe la plus importante concentration de krills dans le Nord-Ouest Atlantique.1 Le banquet attire de grands bancs de poissons-fourrage tels le capelan. Puis, viennent des prédateurs de tout acabit : des phoques sont évachés sur les échoueries du cap Fraternité; des marsouins batifolent au large du cap de Bon-Désir; des rorquals prennent leurs bouffées d’air non loin de Les Bergeronnes; des saumons rejoignent les frayères de L’Anse-Saint-Jean; des bélugas maternent leurs baleineaux à l’entrée de la baie Sainte-Marguerite; un garrot d’Islande se berce sur les vagues aux battures de la pointe à la Carriole.

L’exceptionnelle valeur écologique des lieux est unanimement reconnue, tant chez les scientifiques qu’auprès des organisations environnementales, des populations locales et des acteurs économiques et politiques. Si bien qu’en 1998, d’un geste conjoint, les gouvernements canadien et québécois créent le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, première aire protégée marine au Québec.

Plus de 1 000 espèces végétales et animales sont recensées dans l’habitat du Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Parmi elles, 13 sont sur la liste des espèces en péril au Canada.2 Quatre mammifères marins ont le statut d’espèce « en voie de disparition » : de grands visiteurs comme la baleine à bec commune, la baleine noire de l’Atlantique Nord et le rorqual bleu. Puis, un célèbre résident : le béluga du Saint-Laurent.

 

Le béluga, la sentinelle du Saguenay–Saint-Laurent

Durant l’année 2012, 16 carcasses de béluga du Saint-Laurent sont retrouvées échouées.3 Un groupe de scientifiques alerte les autorités gouvernementales sur le niveau anormal de mortalité.4 La situation est particulièrement préoccupante chez les bébés bélugas. Le taux de recrutement est trop faible pour assurer la pérennité de la population. Celle-ci semble engagée dans une « trajectoire catastrophique ».5 Les récentes données justifient une modification de statut par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). En septembre 2016, le béluga du Saint-Laurent est déclaré « en voie de disparition ».6

La population du béluga du Saint-Laurent compte désormais moins de 900 individus. Un siècle plus tôt, ils étaient 10 fois plus nombreux. Entre les années 1880 et 1950, on estime à 15 000 le nombre de bélugas pêchés dans l’estuaire du Saint-Laurent.7 Cette chasse intensive a fait s’écrouler la population. Le béluga du Saint-Laurent est alors sauvé de justesse en 1979 par l’entrée en vigueur d’une interdiction d’en faire la chasse. Or, au grand désarroi des scientifiques, la population ne montre pas alors les signes de rétablissement attendus. Le déclin a continué. Les nécropsies menées à l’époque révèlent des bélugas gravement malades : cancers, infections… La pollution des eaux du Saint-Laurent et du Saguenay se retrouve sur le banc des accusés. L’habitat du béluga reçoit les eaux pollués des zones densément urbanisées et industrialisées situées en amont. Des écologistes vont dénoncer les rejets toxiques des usines d’Alcan au Saguenay–Lac-Saint-Jean.8 À l’automne 1988, un Forum international pour la survie du béluga est organisé à Tadoussac. Peu de temps après, un plan interministériel est mis en place afin de resserrer les normes sur la pollution de l’eau; des usines de traitement des eaux sont construites; des ententes sont signées avec des industriels pour réduire leur rejet de contaminants. Les efforts semblent porter fruit : la population du béluga du Saint-Laurent se stabilise durant les années 90.9

L’espèce sentinelle est le sonneur d’alarme des écosystèmes. Aussi désigné parfois « espèce-canari » ou espèce bio-indicatrice, c’est leur hypersensibilité aux perturbations environnementales qui les rend qualifiés pour le rôle. Comme les guetteurs postés aux portes des cités, ils sont les premiers à voir arriver les assauts surprises lors d’un siège, les premiers à les subir aussi; ils sont là pour sonner les cloches et avertir les autres qu’il y a péril en la demeure. Le béluga est la sentinelle écologique du Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. L’état de santé populationnel du béluga nous renseigne sur l’état général de l’écosystème auquel il est intimement lié. Ainsi, dans les années 80, le béluga nous a ouvert les yeux sur les niveaux élevés de pollution de l’eau. Plus de trente ans plus tard, les cloches du beffroi sonnent à nouveau. En août dernier, le bilan provisoire pour 2017 était déjà à 16 carcasses de béluga recensées dont sept étaient des nouveau-nés.10 Cette hausse de la mortalité nous signale des problèmes environnementaux auxquels il faut répondre. Il nous incombe d’identifier les causes et agir à la source pour rétablir la qualité de l’habitat du béluga et, ce faisant, celle de toute la communauté vivante du Saguenay–Saint-Laurent. Les espèces sentinelles permettent de tracer la ligne entre le durable et le dommageable. Le récent déclin du béluga signifie que la ligne a été franchie. La pire chose à faire dans cette situation est d’ajouter de nouvelles pressions industrielles.

 

L’éléphant dans le magasin de porcelaine

Une ombre menaçante se jette sur le Saguenay–Saint-Laurent. De grands projets d’exportation industrielle ont choisi d’élire domicile en amont du fjord du Saguenay.

Il y a le projet de port industriel en Rive-Nord à la hauteur de l’Anse-à-Pelletier. Motivé d’abord par l’arrivé de la mine de potasse Arianne Phosphate, les ambitions des promoteurs sont galvanisées par un développement fantasmé du Plan Nord. Ils espèrent positionner une porte de sortie maritime en vue d’un boom minier espéré dans la région. Or, cette porte donne sur un fjord et, plus encore, sur une aire de protection marine. Est-ce là un « cadre de porte » adéquat pour une exportation minière de masse?

Puis, tout juste de l’autre côté, un projet d’exportation de gaz naturel liquéfié, le projet Énergie Saguenay. Celui-ci comprend la construction d’un gazoduc de 650 km entre l’Ontario et Saguenay, une usine de liquéfaction dans la « zone industrialo-portuaire » de Grande-Anse et une jetée maritime pour alimenter les allées et venues de 3 à 4 navires méthaniers par semaine.

Les navires géants prévus pour ces projets n’auront d’autre choix que de faire une incursion de près de 100 km à l’intérieur du fjord du Saguenay, une traversée aller-retour à travers l’écosystème fragile du Saguenay–Saint-Laurent tels des éléphants dans un magasin de porcelaine.

C’est surtout sous la surface que les pots sont cassés. Il y a un mal silencieux qu’est la pollution chimique produite du transport maritime. Et, il y a le bruit. Lorsqu’il est question de mammifères marins, le bruit lui-même a des effets toxiques.

 

La toxicité du bruit

La lumière du jour pénètre peu le monde sous-marin. Dans les profondeurs de l’eau, la vue s’avère peu efficace. L’obscurité a été un facteur évolutif plus important encore chez le béluga, espèce arctique adaptée à la nage sous la glace. Pour ces animaux, leur monde sensoriel est principalement composé de sons.

Selon le même principe du sonar, le béluga utilise l’écholocation pour percevoir son environnement. Celui-ci projette des cliquetis aigus et des ultrasons; lorsque l’onde sonore rencontre un objet, il rebondit et lui revient. L’écho est capté par l’ouïe extrêmement fine du béluga, puis son cerveau le transforme en une image mentale du monde qui l’entoure. Le béluga en tire de précieux renseignements sur la présence d’obstacles et de nourriture à proximité. Des études ont démontré la formidable précision des biosonars chez certains mammifères marins, supérieurs encore aux meilleurs appareillages humains.11 La Nature contient mille et un exemples comme celui-ci où la biologie surpasse la technologie.

Un navire méthanier du type Q-Flex, comme il en est attendu pour le projet Énergie-Saguenay, peut engendrer un niveau sonore de 190 décibels (dB re:1µPa) à sa source.12 Un « smog sonore » large de plus de deux kilomètres s’étend autour de la poupe du navire en mouvement.

 

 

La gamme de fréquences sonores qui se dégage du trafic maritime entre en interférence avec l’écholocation des baleines. Le bruit des moteurs crée un « brouillard acoustique » qui masque le paysage sonore naturel. Des enregistrements révèlent que, en période de pointe, l’ambiance sonore subaquatique à l’embouchure du Saguenay, une fois les mesures converties aux valeurs à l’air ambiant13, se compare à la cacophonie automobile d’un grand boulevard.14 À l’intérieur de ce vacarme, l’écholocation du béluga peut perdre jusqu’à 80 % de sa portée.15

Le sonar biologique du béluga est un redoutable instrument de chasse pour détecter les proies à bonne distance, mais perd énormément de son efficacité dans un environnement bruyant. La « visibilité » réduite, ou nulle par endroit (« audibilité » réduite devrait-on dire ici), diminue la capacité de l’animal à se nourrir; une chasse à l’aveuglette qui coûte cher en dépense d’énergie.

L’exposition à un bruit intense ou chronique peut entraîner une perte auditive complète ou partielle, temporaire ou permanente, chez certains mammifères marins. En 2010, un groupe de scientifiques américains a observé des pertes auditives sévères sur 57 % de grands dauphins et 36 % de dauphins à bec étroit retrouvés échoués.16 Lorsque l’écholocation est le principal moyen de perception, la surdité laisse peu de chances de survie. De plus en plus, des liens sont établis entre certains échouages massifs et l’utilisation de sonars militaires ou de relevés sismiques à des fins de prospection pétrolière.17

Le béluga a la réputation d’être bavard; il est d’ailleurs surnommé « le canari des mers » pour cette raison. C’est un animal grégaire présentant des comportements sociaux riches et complexes. Il va utiliser une vaste gamme de sonorités pour communiquer. Là encore, la pollution sonore va interférer. Le raffut des machines enterre la « conversation » des baleines. Un béluga en appelle un autre, mais, avec tout ce bruit, sa voix ne porte pas assez loin pour être entendu du destinataire. Durant les heures de pointe du trafic maritime dans le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, le bassin de communication ne dépasse plus 1 km, alors que, aux conditions sonores naturelles, celui-ci peut atteindre jusqu’à 4,5 km de distance.18 La pollution sonore brouille les communications et, à long terme, peut désorganiser les rapports sociaux dans la communauté animale.19 Les conséquences sont particulièrement graves pour le maintien des liens entre une mère et son jeune béluga durant la période cruciale de l’allaitement. De tout ce dérangement, en résulte une fragilisation supplémentaire des individus face aux multiples perturbation de son environnement.

 

L’arithmétique des effets cumulatifs

L’adage « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort » ne s’applique pas en écologie. Au contraire, chaque stresseur environnemental, s’il ne tue pas nécessairement, affaiblit ses victimes. C’est souvent l’accumulation de facteurs qui finit par être fatale. Chaque perturbation ajoute au stress subit des individus, augmente la dépense d’une énergie calorique précieuse, fragilise l’animal et le rend moins apte à supporter la perturbation suivante. Les effets cumulatifs sont ainsi plus grands que la somme de chaque effet isolé.

Par exemple, le dérangement sonore va demander au béluga de redoubler d’efforts pour se nourrir; cette dépense énergétique supplémentaire pourrait affaiblir l’immunité de l’animal, auquel cas il sera davantage vulnérable aux maladies et contaminants chimiques.

La présence simultanée de différents polluants peut produire des interactions complexes et mutuellement amplifier leurs impacts. Il est intéressant ici encore de reprendre les termes de la toxicologie : l’« effet cocktail » fait référence à l’action synergique qui résulte du mélange de plusieurs contaminants.

La dégradation de l’habitat, la diminution des ressources alimentaires, la pollution sonore, la pollution chimique, les changements climatiques, le dérangement anthropique sont toutes des perturbations qui forment le cocktail environnemental auquel est exposé le béluga du Saint-Laurent. Il ne faudrait surtout pas en ajouter davantage et risquer l’effet « coup de grâce » d’une présence industrielle de trop. Le béluga n’a pas seulement la blancheur de la porcelaine, il a également la fragilité.

 



Sources

  1. Simard, Y. Le Parc Marin Saguenay–Saint-Laurent : processus océanographiques à la base de ce site unique d’alimentation des baleines du Nord-Ouest Atlantique. Revue des sciences de l’eau, 2009, vol 22, no 2, p. 177–197, disponible sur Érudit
  2. SEPAQ, P.C. Plan directeur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.
  3. ici.radio-canada.ca/nouvelle/686718/belugas-declin-scientifiques-inquiets
  4. Ibid.
  5. www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/419707/declin-de-la-population-de-belugas-du-saint-laurent-les-scientifiques-alarmes
  6. www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/479069/le-beluga-est-officiellement-designe-en-voie-de-disparition
  7. Registre public des espèces en péril du Canada: http://www.registrelep-sararegistry.gc.ca/species/speciesDetails_f.cfm?sid=102
  8. Archive Radio-Canada: http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/6670/
  9. Examen de l’efficacité des mesures de rétablissement concernant le béluga de l’estuaire du Saint-Laurent: http://www.dfo-mpo.gc.ca/species-especes/whalereview-revuebaleine/review-revue/beluga/page06-fra.html
  10. « Hausse des mortalités chez les bélugas du Saint-Laurent en 2017 », Alexandre Shield, Le Devoir, 30 août 2017
  11. Fulton, J. Dolphin Biosonar Echolocation A Case Study.
  12. http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/Rabaska/documents/DA65.pdf
  13. Parce que la physique acoustique est différente selon le médium dans lequel voyage l’onde sonore, il faut retrancher environ 62 dB à la mesure du son sous-marin pour faire la comparaison du bruit à l’air ambiant.
  14. baleinesendirect.org/lexploration-scientifique/projets-de-recherche/beluga-du-saint-laurent/sommes-nous-trop-bruyants/
  15. Gervaise, C., Simard, Y., Roy, N., Kinda, B. and Ménard, N. Shipping noise in whale habitat: characteristics, sources, budget, and impact on belugas in Saguenay-St. Lawrence Marine Park hub. The Journal of the Acoustical Society of America. 2012, vol. 132, no 1, p. 76–89.
  16. journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0013824
  17. www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/388681/les-sonars-de-cartographie-utilises-par-les-petrolieres-mettent-les-cetaces-en-danger
  18. Gervaise, C., Simard, Y., Roy, N., Kinda, B. and Ménard, N. 2012. Shipping noise in whale habitat: characteristics, sources, budget, and impact on belugas in Saguenay-St. Lawrence Marine Park hub. The Journal of the Acoustical Society of America. 132, 1 (2012), 76–89.
  19. Gervaise, C., Simard, Y., Roy, N., Kinda, B. and Ménard, N. Shipping noise in whale habitat: characteristics, sources, budget, and impact on belugas in Saguenay-St. Lawrence Marine Park hub. The Journal of the Acoustical Society of America. 2012, vol. 132, no 1, p. 76–89.

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