Qui veut des asperges? – la toute dernière chronique

C4

La personne Asperger sait comment parler, mais le fera toujours mieux de sa propre manière.

« Toutes les autres mamans sont en rectangles, mais toi, t’es notre p’tit cercle. »
– Mes filles, neurotypiques

Rebonjour! C’est moi, l’Asperge! Ça faisait longtemps!

Si je n’ai rien écrit depuis toute cette année alors que je me promettais une dernière chronique, ça s’explique de trois manières. J’ai d’abord pensé devoir prendre une pause parce que mes textes devenaient trop lourds et j’espérais à ma conclusion la meilleure des tournures : à force de lire les messages envoyés après chacune des chroniques, tout me semblait sérieux et important. Au lieu de rapporter des histoires et des souvenirs simples, je me suis lancée dans une dissertation tout à fait typique des personnes qui me ressemblent. Et je l’écris en souriant, puisque je travaille de manière isolée, c’est rare maintenant que j’aie autant de témoins, ces fois où je suis deviens hypnotisée et passionnée par un sujet!

Mais il s’est passé autre chose aussi. J’étais en colère. Je l’ai été pendant un an, chaque fois que j’y pensais. J’espère qu’il faut être autiste pour ça! Quelqu’un, un inconnu à qui je n’ai jamais répondu, m’a demandé si une asperge pouvait véritablement être une bonne maman. J’en étais à cette dernière chronique, mais j’en ai plutôt composé une trentaine qui me décevait autant l’une que l’autre… j’y étais presque et je me souvenais que je suis maman depuis bientôt treize ans sans être certaine d’en avoir, en quelque sorte, le droit.

Pourtant, si je réfléchis bien, c’est une des seules choses dont j’arrive à être certaine à tout instant : je suis une bonne maman. Je ne suis pas, je ne serai jamais, une maman parfaite. Les minutes ont tous leurs défis, je suis tout de même une bonne maman.

Mais j’ai quand même eu un doute. Pourquoi? Parce que ça m’est difficile d’avoir confiance, parce que je marque mal les limites entre moi et les autres et parce que le doute, c’est un peu mon talent. Puis, je n’y ai plus pensé et ai repoussé cette chronique en-dessous du tapis de la vie, on a continué notre quotidien, qui comte ses gestes d’automates et ses rires.

Mais il y a eu ce matin où la mère d’une amie de ma fille a fait un lapsus. Au lieu de dire : « La maman de ________ a le syndrome d’Asperger, elle en a parlé sur facebook », elle a dit : « La maman de  ________ est stupide, elle est malade d’autisme, elle en a parlé sur facebook. »

Après avoir essuyé le drame dans le visage de ma fille, je me suis alors lentement mise à compiler toutes les saveurs d’anecdotes qui pourraient à la longue me permettre de confirmer ou d’infirmer ce qui m’a semblé être une accusation (mais chaque critique me paraît toujours en être d’abord une). Défaire les préjugés, c’était mon élan premier pour écrire les chroniques de l’Asperge. Aujourd’hui, je te raconte quelques moments de cette dernière année, et, entre les lignes, je déferai mes propres préjugés. Je me suis demandé combien de parents étaient des asperge et combien d’asperges refusaient d’être des parents… je n’aurai jamais de réponse.

J’ai la garde de mes filles à temps plein depuis bientôt six ans, et en ai eu la plupart des responsabilités depuis leur naissance. Aucun autre adulte que moi ne participe à la vie de tous les jours. Je me charge des finances, des courses, des tâches, du soutien scolaire, des punitions, des récompenses, de leur estime, de leur politesse, des vitamines, des protéines et des heures de télé (mon plus grand défi). Je me lève avant sept heures, et me couche toujours trop tard. Elles n’ont à peu près pas connu les services de garde et je me paie une gardienne trois fois par année, la plupart du temps, pour aller entendre de l’humour. Comme plusieurs chanceux, mes parents habitent tout près, mais je ne compte pas sur eux, j’oublie souvent qu’ils existent… comme j’oublie, la plupart du temps, que je peux demander des coups de main à mes amis.

Selon le DSM-5, un enfant qui présente un trouble envahissant du développement en voit les conséquences dans au moins un des trois critères suivants par rapport aux enfants neurotypiques (dont l’acquisition des codes sociaux et de l’expression des sentiments débutent vers cinq ans) : 1- troubles de la communication; 2- troubles de la socialisation; 3- atteintes neurosensorielles : hyper et hypo sensibilité. On peut ajouter à cette liste des routines parfois farfelues et des intérêts restreints. Toutefois, il est essentiel de rappeler que tout est une question d’apprentissage, et que les limites dans le potentiel de chacun vont de pairs (comme la vie, en général) avec les bonnes habitudes, un environnement sain et une volonté d’apprentissage plus personnels. Les chroniques de l’Asperge précédemment publiées ici expliquent un grand nombre des formes que peuvent prendre les « caractéristiques » de l’autisme dans le quotidien d’une personne adulte qui relève ce défi.

Les deux seules idées durables que j’entretiens du bonheur sont les suivantes :

– l’idée têtue de pouvoir bricoler (et m’exprimer) en l’absence de tous, y compris mes enfants;
– l’idée fragile de pouvoir toujours tenir par la main chacune de mes filles, à nous raconter comment le monde serait meilleur si :
•    il y avait de vraies bulles de bain qui montent jusqu’au plafond…
•    il pouvait faire le temps qu’on veut et le changer à souhait…
•    il y avait des pizzas pochettes extra fromage, pour ma plus jeune
•    il y avait des pizzas pochettes extra sauce, pour ma plus vieille
•    il n’y avait pas de pizzas pochettes, pour maman…
•    les étoiles en étaient vraiment…

J’aimerai beaucoup que tu ne prennes pas trop au sérieux ce texte, c’est un petit au revoir plutôt rigolo (c’est aussi un adieu). Ne pense surtout pas que je fais la morale…
MÉLI MÉLO, FINALEMENT SANS DRAME :

Je n’aime pas d’autres vêtements que les miens, et je les choisis souvent sans couture ni dessin. Mes filles ont des caprices de vêtements : elles veulent s’habiller en mou et le magasinage ressemble davantage à un défi pour la logique qu’à une tâche habituelle. La plus vieille n’aime pas le fromage et a le vertige, la plus jeune n’aime pas les champignons et la course. Reconnaître les caprices de ses propres enfants est facile. J’y ai passé deux jours, et je ne leur connais pas d’autres entêtements.


Deux sandwiches et une demie pour sept couteaux. Aujourd’hui, je suis un peu moins lunatique que d’habitude.

Il est 22:53h. Mes filles, spécialement ce soir, ne sont pas encore couchées. Ce n’est sous aucun motif de paresse parentale, de crises enfantines, de soirées tardives ou de petits corps malades. C’est seulement pour rendre cette soirée unique… C’est aussi ça, le rôle de parent, de transformer le monde normal en univers capoté! (N’appelez pas la DPJ. Je m’en vais les border dans quelques instants. Juste le temps qu’elles se souviennent que des fois…)

Les filles et moi avons fait des desserts à la pâte feuilletée – dans le grille-pain four, je vous rassure. S’il y a de la pâte feuilletée partout dans la maison, c’est que leur mère a oublié de fermer la fenêtre juste au-dessus de nos plateaux qui refroidissaient. Je n’oublie jamais rien qui soit réellement important.

Ce dont je me passerais de l’univers de l’enfance dans mon quotidien ressemble à ce que tous les parents détestent :
⁃    les otites, etc
⁃    les levers avant six heures du matin
⁃    la chicane
⁃    les réveils en pleine nuit
⁃    les lutins de Noël
⁃    la chicane
⁃    les otites. etc
⁃    les devoirs de math
⁃    les cartes Pokemon (et tous les esti de Pokemon, tiens!)
⁃    la voix de Pinky Pie
⁃    faire sécher les habits de neige
⁃    le balais après les repas
⁃    la chicane
⁃    les otites, etc
⁃    les cubes énergie

Tous les soirs, quand je repasse dans le couloir et que j’entends mes filles dormir, j’entends ensuite sans le chercher la chanson thème de Rocky… Si je suis certaine qu’être parent n’est pas facile, je sais que j’y arrive. Il m’est arrivé à deux reprises d’avoir envie de déposer une annonce : « Recherche utérus de grande taille pour un séjour d’une durée non définie », mais mon désarroi s’est enfui au son du sac de chips que j’ai ouvert.

Aujourd’hui, j’ai lavé les pissenlits par la machine.

Quand une de mes filles a de la peine, on se fait des crêpes aux pépites. C’est la troisième fois, cette semaine. Elles me demandent sans arrêt pour que je leur fasse l’école à la maison. Je refuse. Évidemment.

Il y a des coquilles d’escargot dans mon filtre à sécheuse mais tout est normal: j’ai deux fillettes.

Je vous confirme que je suis le genre de personne à n’avoir aucune brassée de lavage de retard. Je vous confirme que je suis le genre de personne qui plie tous les vêtements au fur et à mesure. Je vous confirme que je suis le genre de personne qui traîne à les ranger dans les tiroirs.
À chacun ses défauts.

⁃    Yééééé! Maman fait de la peinture!!!
⁃    Oui! On fait les devoirs, et on en fait ensemble ensuite!

⁃    Yéééé! Maman fait des perles!
⁃    Oui! On fait les devoirs, et on en fait ensemble ensuite!
⁃    Maman! On est VENDREDIIII!
⁃    Yéééé!!!

Ma plus jeune se prépare. Elle a sorti un habit de neige bariolé, une tuque aux motifs d’animaux, un foulard rose, des mitaines blanches… et des jambières multicolores. Elle m’explique: « J’avais déjà du rose, du mauve, du blanc, du orange, du rouge, du vert… il me fallait aussi du jaune, un autre mauve et du noir… » Même moi, j’ai mal aux yeux.

Quand elles s’obstinent avec moi, je me dis toujours : « Quelqu’un se paye ma tête et ce n’est pas moi, pour une fois! », et ça me fait un peu changement.

MES FILLES :

Si elles sont heureuses? Je l’espère bien!

Si elles sont parfaites? J’espère que non!

Ce que j’aimerais? Je voudrais sincèrement leur apprendre à déplaire sans s’inquiéter.

Ce que je leur souhaite? De s’aimer déjà.

Ce que je me souhaite? De savoir toujours garder la communication ouverte, même si avec elles, il advenait que je devienne étonnamment la seule à avoir envie de parler.

Comment est leur mère? Fière d’elles mais bien occupée.

Comment est leur maman? Toujours meilleure.

AJOUTS GRÂCE AUX COMMENTAIRES DE FRANCS ET DOUX AMIS :

Comme les sons aigus me dérangent, mes enfants ont vite écouté autre chose que des dessins animés (de Heidi à Polyanna, du Gang de BMX aux Gremlins) et écoutent autant la musique que la télé. Je suis de ceux qui collent du duct tape sur l’émetteur des jouets électroniques et bon nombre de mes amis ont suivi mon exemple inavouable.

Mes filles (je m’en excuserai plus tard, peut-être) n’ont jamais, jamais, jamais eu de ces jouets (par exemple, Vtech) qui hurlent « LA VACHE! », « LE CHIEN! », « LE COCHON » avec la voix d’Émilie de Bell que je ne sais pas du tout apprécier.

J’ai mis beaucoup d’attention sur les moments à la table dès leur plus jeune âge parce que je ne prendrais jamais moi-même le temps de manger. Ce sont elles, qui m’ont éduquée… Au resto, mes filles peuvent parfois choisir de s’asseoir à une autre table que moi et elles sont chaque fois calmes. À la maison, elles ont même parfois le droit de manger les spaghettis dans le salon, il n’y a jamais aucun dégât. On m’a rappelé qu’existaient quatre groupes alimentaires pendant ma première grossesse, j’y repense à chaque repas depuis (et il y en a trois par jour).

CONCLUSION :

Je me demande encore comment conclure cette dernière chronique autrement qu’en vous confirmant que je ris souvent de moi. J’ai même appris cette année qu’il pouvait arriver de rire et de pleurer en même temps. Et je viens seulement de comprendre que la différence entre les autres et moi, c’est qu’ils ne sont pas moi (je n’ai rien à voir là-dedans).

Pendant la semaine de la rentrée scolaire, je n’ai rien manqué, ai changé les habitudes estivales en 24 heures, me suis portée bénévole pour l’impro, ai offert mes services pour le parascolaire, ai rempli tous les formulaires, ai envoyé tous les chèques, me suis rendue aux rendez-vous chez l’optométriste, ai contenu quelques drames, ai accepté de nouveaux contrats de révision, ai prévu une expo, ai commencé quelques brouillons, ai fait deux visites inattendues chez le médecin… et j’ai enfin terminé ma chronique!

Je choisis donc de vous laisser avec quelques certitudes de plus, et en compagnie d’une liste que je n’arrive pas à suivre moi-même (c’est à peu près toujours le cas quand on fait une liste, soyons honnêtes), mais que  j’estimerai maintenant plus importante, d’un mémo et d’un bonus :

Not to do List :
⁃    se sentir inadéquate
⁃    se laisser culpabiliser
⁃    attendre la critique
⁃    feindre pour se faire accepter
⁃    censurer ses besoins
⁃    étouffer ses élans
⁃    craindre
⁃    perdre son sens de l’humour
⁃    se souvenir que c’est au moment où un parent aimerait avoir un peu de temps le soir que les enfants tardent à s’endormir (c’est la loi de Morphée)
⁃    trop douter
⁃    prendre note que devenir parent, c’est chaque fois avoir le pouvoir d’un presque-dieu

⁃    Je ne veux plus aller à l’école, bon!
⁃    Pourquoi mon amour?
⁃    Parce que t’es trop ma maman, bon.

MÉMO : En avion, ce sont les systèmes respiratoires d’urgence au-dessus des sièges des parents qui s’enclenchent en premier en cas d’urgence, pour leur permettre d’aider à sauver leurs enfants ensuite. Si tu ne vas pas bien, prends soins de toi.

BONUS RIDICULE : Le shampoing-revitalisant Hell-O Kitty mélange l’odeur de la colle rose liquide de mon enfance et des Power Poppers aux cerises (mais en moins bon).

P.-S. Mes filles ont vieilli, mais je suis très contente pour elle qu’on ait soigné l’écholalie sévère de Dora dans les nouveaux épisodes.

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