Faux popsicle, faux scandale et autres fausses représentations

Envie-délectable-Zoé-Vincent

Je me pose des questions sur un non-événement qui se déroule dans l’université locale, et qui se répand dans nos médias à la vitesse de l’indignation populaire. Je parle ici de l’oeuvre d’une étudiante en enseignement des arts à l’Université du Québec à Chicoutimi, qui a fait une sculpture en forme de popsicle rouge, de laquelle coule une substance blanche, et qui s’intitule Envie délectable. L’artiste souhaitait exposer son travail dans le centre social de l’université, souhait qui lui a été refusé par une personne responsable du département des immeubles et équipements, qui doit s’assurer, notamment, de la sécurité des installations qui sont faites au sein de l’institution. Le récit des événements, tels qu’ils se sont produits hier à l’UQAC, sont bien décrits ici sur le blogue de la CEUC, avec quelques pistes de réflexion concernant l’oeuvre, le contexte et le choix de la censurer.  Car on pourrait s’interroger longtemps. Une personne et sa décision. Avec comme base quelles compétences pour juger d’une oeuvre d’art? On pourrait se demander où se trouve la direction du module des arts pour défendre son étudiante. On pourrait aussi grimper sur la censure, pour se hisser au sommet de la bien-pensance universitaire. On pourrait même espérer que l’étudiante s’approprie son oeuvre et ne se contente pas de la laisser choir dans le pavillon auquel on la confine. Mais bon. Faites-vous un thé et discutez, si ça vous fait envie. Mon problème se situe ailleurs.

L’objet en soi se passe d’analyse, tant sa symbolique est limpide et ne requiert pas un manuel de médiation culturelle pour l’apprécier. Ce qui me fait écrire ce matin va au-delà de l’objet, au-delà de la personne qui l’a produit (alors Zoé Vincent, ne m’en veux pas trop si j’instrumentalise le faux scandale qui entoure ton oeuvre pour faire ma petite démonstration). Ce qui me fait écrire ce matin est le sentiment qu’on s’embourbe dans une polémique qui n’en est pas une. Qu’on s’attaque à une représentation symbolique et sa créatrice, et qu’on l’enrobe d’un discours sans substance. Pourquoi? Selon moi, parce que l’art institutionnalisé ne bouscule rien, si ce ne sont que de pauvres conventions et, dans ce cas-ci de manière encore plus pathétique, autour d’un symbole phallique.

Ce matin, la chose se retrouve en Une du journal Le Quotidien. Heille, il s’en passe-tu des affaires, pareil? Sur Facebook, on se félicite, on s’émoustille, on tape dans le dos de l’artiste “controversée”. Faut-il souligner que cette oeuvre fait suite à une première oeuvre elle aussi censurée, dans le même contexte ou presque (un cornet à deux boules, présenté à l’envers, qui n’avait pu être présenté au public dans des circonstances similaires)? Je me demande, sincèrement, si l’artiste n’aurait pas eu avantage à aller un peu plus loin, en intégrant à sa démarche les événements passés, plutôt que de les reproduire platement – mais c’est là une autre discussion pour une tasse de thé.

Peut-on en vouloir à l’artiste en apprentissage de voir dans le potentiel subversif de sa production une opportunité de visibilité? Peut-on lui reprocher de mettre en pratique une stratégie qui nous permettra de retenir son nom dès le début de sa carrière? Absolument pas. Dans le système capitaliste qui régit la valeur d’échange de l’art, l’artiste n’a d’autre choix que de se soumettre à la loi du marché, n’est-ce pas? Du moins c’est ce qu’on lui apprend (allô, vrai scandale). Sans jamais être nommé explicitement, bien remplir ses demandes de subvention est un des premiers critères de réussite. Sinon, pas de beurre sur la table. Ce n’est pas écrit dans les livres, mais toute personne le moindrement perspicace qui traverse le parcours universitaire en arts intègre bien cette notion. Ainsi que les notions de marketing et de communications – il faut bien se vendre, parlez-en en bien, parlez-en en mal – qui lui permettront de se tailler une place – si c’est fait dans les règles – dans le merveilleux monde du marché de l’art.

Dès lors que ces considérations sont sur la table, où est le véritable scandale? Selon moi, dans le fait que l’université étouffe à la base le potentiel émancipateur et révolutionnaire du geste artistique, en formant des agents de communication efficaces plutôt que des penseurs libres (ironique quand-même, quand on songe que le slogan de l’UQAC est « libre de voir plus loin »).

Prenez un instant pour considérer tout le non-dit qui entoure cette opération de censure sans substance et la coulée d’encre qu’elle suscite. En tout cas, moi je vois:

  • Une oeuvre qui n’a pas de véritable potentiel polémique;
  • Une jeune artiste probablement satisfaite de la visibilité que lui procure l’insuffisance de l’institution à deux niveaux, soit celle de juger son oeuvre d’un côté et celle de la défendre, de l’autre;
  • Une complaisance à s’attaquer à des symboles et des discours plutôt qu’à l’idéologie qui en sous-tend les dynamiques;
  • Un module des arts bien silencieux (voir ci-bas en ajout la réaction de Jean Châteauvert, directeur du module des arts de l’UQAC).

Comme le soulignait si bien l’article de Stéphane Boivin sur le blogue de la CEUC, « Une oeuvre questionnant le spectateur est-elle plus choquante dans une institution du savoir qu’une publicité de Pepsi? ». Je vous laisse en juger. Mais si vous voulez, préparez du thé, je pense qu’on a désormais matière à jaser longtemps.

Ajout [15h34], publié sur Facebook par Jean Châteauvert, directeur du module des arts de l’UQAC:

Si ton œil te scandalise, ouvre l’autre. Tu verras avec un peu plus de perspective.

Je veux revenir sur la polémique qui entoure l’œuvre Envie délectable de Zoé Vincent (un popsicle rouge surdimensionné, enrobé d’un coulis blanc).

Les quelques échanges que j’ai eus autour de la « censure » de l’œuvre m’ont révélé une chose : l’ignorance qui fonde les condamnations publiques. On m’a interpellé comme ayant participé à un travail de censure qui ne devrait jamais avoir lieu dans le domaine des arts. J’aimerais vous donner ici un autre point de vue dans cette polémique – qui n’est pas une.
J’ai été amené à intervenir à titre de directeur du module des arts lorsque le service des immeubles et l’étudiante m’ont contacté pour trouver une solution. Il y avait un malaise à afficher une œuvre dans l’espace social qui avait, au dire de l’étudiante, une connotation sexuelle explicite. Juste pour remettre les choses en perspective, l’université accepte d’exposer des œuvres d’art sur tout le campus. Des œuvres qui surprennent, qui dérangent, qui amusent, des œuvres où la créativité et la diversité sont respectées. La question qui s’est posée se résume à ceci : est-ce qu’on affiche au centre social de l’université une œuvre qui a, selon sa créatrice, une connotation sexuelle explicite?

Nous sommes en 2017, sur un campus où des hommes et des femmes vivent avec des sensibilités différentes, avec leurs valeurs qui tiennent à leur âge, à leur origine, à leur religion, qu’importe. Comme être humain, je ne veux pas ignorer cette diversité. C’est un plus dans ma vie de tous les jours.

La décision que nous avons prise avec la responsable des immeubles et équipements fut de trouver une solution qui permet de préserver l’intégrité de l’œuvre (sur la base de la description qu’en faisait l’étudiante, l’œuvre n’étant pas terminée au moment de la demande) mais aussi de tenir compte de cette diversité de notre monde.

Je suis très heureux de la publicité que connaît l’œuvre de Zoé Vincent. Là où je suis, disons perplexe, c’est de réduire cette polémique à une question de censure. Je suis intervenu justement parce que je crois à la liberté dans la création. Et j’interviendrai encore pour la préserver. Mais je sais aussi tenir compte qu’il existe une diversité autour de moi.

 

 

Image de l’oeuvre Envie délectable, de Zoé Vincent / Source: Galerie l’oeuvre de l’autre

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