Le NPD et le Québec : réplique à Alexandre Boulerice et critique de la gauche fédéraliste

michel_roche

Mes réponses à Alexandre Boulerice

Un échange sur Facebook avec un militant de ma région a entraîné l’intervention d’un député du NPD, Alexandre Boulerice, que j’ai d’ailleurs connu il y a plus de 25 ans alors qu’il étudiait en science politique à l’UQAM. En dépit de l’estime que je conserve pour lui eu égard à son travail à la Chambre des communes, je me dois de préciser mes propos sur son parti, répondre à ses critiques et expliquer pourquoi je souhaite l’élection de Marc Maltais, candidat du Bloc québécois dans la circonscription de Lac-St-Jean.

L’affirmation publiée par le militant était la suivante : « Le NPD, contrairement au BQ, est quand [sic] à lui résolument progressiste et a toujours pris le parti des travailleuses et des travailleurs, depuis sa fondation en 1961. » Compte tenu de ce que j’ai observé du NPD depuis 1979, année où a commencé mon implication en politique, je ne pouvais m’empêcher de réagir. Voici ma réplique : « Le NPD a appuyé le coup de force constitutionnel de Trudeau en 1981-1982. Ce geste foncièrement antidémocratique a été dénoncé avec force par le mouvement syndical québécois. Le NPD s’est opposé à l’application de la loi 101 aux entreprises qui relèvent du fédéral sur le territoire québécois (on parle ici d’une revendication de la FTQ depuis 1958…). Il a appuyé la loi dite sur la « clarté référendaire » de Stéphane Dion, ce qui va à l’encontre du droit à l’autodétermination que le même NPD dit respecter et qui fait partie des revendications de l’ensemble du mouvement syndical québécois. Thomas Mulcair a appuyé le projet Énergie-Est, dénoncé par toutes les forces progressistes et les Autochtones. Bref, ce ne sont pas tous les travailleurs et travailleuses qui bénéficient de l’appui du NPD et il est loin d’être toujours progressiste, y compris du point de vue de la simple démocratie libérale. »

Les faits que je rapporte ont heurté Alexandre Boulerice. Défendre son parti compte parmi ses tâches. C’est de bonne guerre. J’ai donc eu droit à une petite volée de bois vert. En voici les principaux extraits :

« Il y a tellement de trucs faux, ou inexacts ou incomplets, c’est fou! T’es un scientifique ou un propagandiste? J’en reviens pas. Je suis déçu. (…) j’ai aussi un point de vue socialiste et je ne comprends pas la hargne de Michel envers un parti fondé par le mouvement syndical et des coopératives. D’abord, le NPD est le seul parti fédéral à s’être opposé à la loi sur les mesures de guerre (si on veut vraiment remonter dans le temps). Dans La défense du français, le NPD a réussi à imposer le bilinguisme aux agents du parlement (commissaires et vérificateur-général par exemple). On a aussi déposé un projet de loi pour imposer le bilinguisme des juges à la Cour suprême. Le NPD est favorable à l’application de la Charte de la langue française aux entreprises québécoises sous juridiction fédérale (résolution au congrès d’Halifax et propositions lors des élections de 2008-2011-2015). (…) Nous avons aussi déposé un projet de loi qui reconnaît le 50% +1 comme règle pour entamer un processus d’auto-détermination pour le Québec le cas advenant. (…) Enfin, depuis la Déclaration de Sherbrooke, le NPD reconnaît le Québec comme nation, propose un fédéralisme asymétrique dans un esprit d’interculturalisme. Donc, toutes nos propositions de stratégies pan-canadiennes contiennent une « clause Québec » qui permettrait de se retirer avec compensation financière (par exemple un réseau de garderie). »

Commençons par les « trucs faux », « inexacts » ou « incomplets ». Alexandre Boulerice ne fait certainement pas allusion à l’appui du NPD au rapatriement unilatéral de la Constitution puisqu’il s’agit d’un fait avéré, documenté, archivé, public et assumé. Il conteste toutefois mon affirmation voulant que son parti ait refusé l’application de la loi 101 aux entreprises relevant de l’État fédéral. « Le NPD, écrit-il, est favorable à l’application de la Charte de la langue française aux entreprises québécoises sous juridiction fédérale (résolution au congrès d’Halifax et propositions lors des élections de 2008-2011-2015). ». Ce que j’ai écrit est donc un « truc faux ». J’aurais dû vérifier directement dans le texte plutôt que dans une source secondaire faisant ressortir une subtilité juridique donnant matière à contestation concernant la véritable portée du projet de loi C-455 du parti sur la langue de travail. Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Poursuivons. Le NPD a bel et bien appuyé la loi scélérate dite de « clarté » de l’ancien ministre Stéphane Dion. On me répond que « depuis la Déclaration de Sherbrooke, le NPD reconnaît le Québec comme nation, propose un fédéralisme asymétrique dans un esprit d’interculturalisme. » La fameuse « Déclaration de Sherbrooke »[i] a certes le mérite de reconnaître qu’une majorité claire est de 50% + 1, mais elle ne revient aucunement sur les autres aspects de la loi, qui laissent notamment à la Chambre des Communes et non à l’Assemblée nationale le soin de décider si la question est « claire », et plusieurs autres considérations. Il s’agit là d’une sérieuse entrave au « processus d’autodétermination ». Pour ce qui est de la reconnaissance du Québec comme nation, il n’y a là rien de très révolutionnaire. La Chambre des communes elle-même a accepté, suite à un amendement alambiqué proposé par Stéphane Dion, de reconnaître que « les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni ». Mais il reste que l’essentiel consisterait à introduire cette reconnaissance dans la constitution canadienne, ce qui permettrait aux tribunaux de tenir compte de cette réalité dans leurs jugements. Cela figure-t-il dans le programme du NPD? Aucunement. Tout ce qu’on peut lire sur le sujet est ceci : « Créer les conditions permettant au Québec de signer la Constitution canadienne. » En dehors des belles intentions enrobées de caramel, aucune mesure concrète n’est proposée pour faire de la reconnaissance de la nation québécoise une réalité. On nous promet certes un fédéralisme asymétrique, qui permettrait au Québec de se retirer d’un programme fédéral relevant de ses propres compétences avec compensation financière, mais il ne s’agit pas là d’une promesse de réforme structurelle inscrite dans la constitution. Nous ne bénéficierions de ce « privilège » que le fédéral ne se mêle pas de ce qui a été prévu en 1867 que dans la mesure où il y aurait un gouvernement NPD à Ottawa, et uniquement dans ces périodes-là. Le reste du temps, nous continuerions d’être à la merci du gouvernement fédéral, qui n’a encore jamais été formé par le NPD depuis sa fondation, il y a 56 ans.

On me dit que le NPD est « un parti fondé par le mouvement syndical et des coopératives ». C’est bien vrai qu’à l’origine, il a été fondé par le CTC auquel appartenait la FTQ. Mais la bisbille s’est vite imposée entre les militants provenant du Québec et les autres, encore une fois pour des raisons liées à la question nationale. C’est pour cela qu’en 1971, la FTQ a fini par rompre avec ce parti en enlevant de ses statuts l’appui automatique au NPD dans les élections fédérales. En 1987, le NPD avait appuyé l’accord du lac Meech, pour se raviser deux ans plus tard. Évidemment, il s’opposait à cet accord pour des raisons diamétralement opposées à celles des indépendantistes. Mais le plus triste réside dans son implication dans le camp du NON en 1980 et 1995, alors qu’il militait contre l’indépendance aux côtés du grand patronat, et évidemment contre le mouvement ouvrier québécois qui appuyait le OUI.

Quels sont les liens aujourd’hui entre le NPD et le mouvement syndical? Le Parti compte moins de 5000 membres au Québec, alors qu’en Saskatchewan, sept fois moins peuplée, on en dénombre plus de 8000. C’est au Canada anglais que le NPD peut, avec des pincettes, se proclamer « parti ouvrier », même si l’expression « classe moyenne » fait davantage partie de son vocabulaire. Et j’avoue que, faute de mieux, j’appuierais ce parti si j’habitais dans ce pays qui n’est pas le mien.

Lors de la dernière campagne, le NPD s’est fait doubler sur sa gauche par l’hypocrite PLC qui n’a pas hésité à remettre en question le tabou de la dette. De son côté, Thomas Mulcair, cherchant à débarrasser le NPD de son étiquette de parti « socialiste », avait déjà déclaré en 2013 qu’il voulait amener le « centre » vers le parti, pour conquérir le pouvoir. On connaît le reste de l’histoire. Ai-je eu tort de remettre en question l’affirmation selon laquelle le NPD est « résolument progressiste et a toujours pris le parti des travailleuses et des travailleurs, depuis sa fondation en 1961 »? Quand Alexandre Boulerice avance que je fais de la propagande et non de la science, je m’estime en droit de lui renvoyer ses compliments. La démarche scientifique en sciences sociales implique la distance critique.

 

L’indépendance : le combat le plus subversif

Actuellement, en dépit de la situation défavorable que connaît le mouvement indépendantiste, la question du statut du Québec demeure toujours pendante et reste la principale menace à l’ordre établi. Ce n’est certainement pas la perspective d’un renversement du capitalisme ou même la remise en cause du néolibéralisme qui inquiète particulièrement l’État fédéral canadien ou les classes dominantes du Canada et du Québec. On ne voit d’ailleurs poindre aucun mouvement d’envergure à l’échelle canadienne, incluant le Québec. Le 14 octobre 1976, l’ex-felquiste Charles Gagnon, fondateur du groupe En lutte!, avait été frappé par la grève générale pancanadienne en réaction à la loi anti-inflationniste de Trudeau imposant le gel des prix et des salaires (en fait, surtout les salaires). Voyant là une preuve de la possibilité d’unir le « mouvement prolétarien canadien », il renonça à l’indépendance. Ce genre d’événement ne s’est pourtant jamais répété. L’idée voulant qu’une conscience de classe pancanadienne pourrait remplacer l’attrait pour l’indépendance du Québec chez les masses, détournées de leur « mission historique » par une « bourgeoisie nationaliste », est restée au stade de l’utopie. Même en 2011, la montée subite du NPD a été un phénomène exclusivement québécois. Il faut être aveugle pour considérer que la lutte des classes, épurée de toute considération nationale, constitue la principale menace à l’ordre établi au Canada, tout au moins dans la période actuelle. L’indépendance du Québec effraie bien davantage et mobilise beaucoup plus de ressources du gouvernement canadien que l’éventualité d’un gouvernement NPD. D’ailleurs, il y en a déjà eu et on en voit encore dans différentes provinces. Cela n’empêche pas le Québec, dénué de toute influence néodémocrate dans les cercles du pouvoir, d’être moins affecté par les inégalités sociales que le reste du Canada[ii].

Ce caractère plus égalitaire du Québec est un produit direct de la Révolution tranquille et de ses suites, marquées par une mobilisation sociale plus forte qu’ailleurs au Canada. L’habitude de se battre pour des questions de nature démocratique (contre l’oppression nationale, pour le droit à l’autodétermination, pour l’indépendance) s’est nourrie des mobilisations ouvrières de plus en plus fréquentes depuis Duplessis, et inversement : les mobilisations ouvrières ont elles aussi renforcé ce militantisme pour les questions démocratiques, compte tenu du fait que ces batailles mobilisaient une grande partie des mêmes militants et militantes.

Les batailles menées par les peuples dominés ou minoritaires en faveur de leur autonomie ou de leur indépendance recèlent très souvent un caractère subversif, même lorsque la droite conservatrice fait partie du mouvement (à condition évidemment qu’elle ne soit pas seule). Ce qui se passe actuellement en Catalogne en témoigne. La population catalane se mobilise et, ce faisant, se politise rapidement. Les revendications de nature démocratique déborderont inévitablement la droite conservatrice. Une fois mobilisé, le peuple gagne en autonomie et finit par mettre de l’avant ses intérêts immédiats (ou de classe). Chez nous, il y a longtemps que le mouvement ouvrier a compris qu’on pouvait se battre pour résoudre à la fois les questions démocratiques et les questions sociales, les unes et les autres étant d’ailleurs liées. Les exemples ne manquent pas, ailleurs dans le monde et tout au long du XXe siècle, de batailles qui ont été d’autant plus mobilisatrices que le « social » et le « national » étaient imbriqués.

Aujourd’hui, en dépit des vœux de la gauche fédéraliste, la faiblesse passagère des forces indépendantistes québécoises ne lui profite aucunement. Les mouvements sociaux voués à la lutte contre les inégalités et l’exploitation ne sont pas plus mobilisés. Ils le sont même beaucoup moins qu’avant. La situation actuelle se caractérise par un blocage majeur. Aussi, si nous voulons cesser de patauger dans les marécages du statu quo, il faut au plus vite opérer la synthèse dialectique de la question nationale et du projet de société dans le cadre de la seule stratégie envisageable dans le contexte actuel : le recours à l’assemblée constituante. Cette stratégie permettrait de la manière la plus démocratique à différents groupes représentatifs de la société québécoise de rédiger un projet de pays. L’assemblée constituante proposerait un règlement de la question du statut du Québec, se prononcerait sur les institutions politiques – par exemple en mettant fin à la monarchie (à laquelle le NPD ne s’oppose aucunement) -, en fondant une république, en jetant aux ordures le système électoral uninominal à un tour, en constitutionnalisant des principes sur les rapports hommes/femmes, l’environnement, l’exploitation des richesses naturelles, la politique étrangère et bien d’autres choses encore.

Cette idée a considérablement progressé au cours des dernières années. QS et ON ont fusionné en s’entendant sur cette question. Le PQ est en train de cheminer lui aussi dans le cadre de la feuille de route des OUI Québec. Et c’est la même chose pour le Bloc québécois, dont le travail à Ottawa consiste notamment à soutenir sur la scène fédérale les aspirations du Québec.

 

Élections fédérales : j’appuie le Bloc québécois

Bref, la question nationale demeure toujours un puissant ferment de mobilisation. C’est un levier dont nous n’avons pas les moyens de nous priver si nous voulons stimuler tous les autres combats qui nous semblent justes. Or, ce n’est pas le NPD qui mobilise en faveur de l’indépendance. Et c’est plutôt normal de la part d’un parti politique canadien. Au mieux, il respectera peut-être la démarche. Mais pas davantage. Le 23 octobre, une élection partielle aura lieu dans la circonscription de Lac-St-Jean. Marc Maltais, candidat du Bloc, syndicaliste et militant des OUI Québec, soutient totalement la démarche axée sur la constituante. Le déblocage, j’en suis persuadé, passe par la multiplication des élus indépendantistes, tant à Ottawa qu’à Québec. Dans le contexte actuel, il s’agit là de la plus grande force de frappe contre l’État canadien, outil principal de domination des forces du statu quo.

[i] Pour connaître les détails de cette déclaration, je vous réfère au document lui-même : http://www.pierreducasse.ca/IMG/pdf/Declaration_Sherbrooke_FR_V2.pdf

[ii] Une étude de l’Institut du Québec arrive à la conclusion, en se servant du coefficient de Gini, qu’au « Canada, le Québec est parmi les provinces les plus inégales en ce qui concerne les inégalités du revenu de marché (avant redistribution, c’est-à-dire avant les impôts et le revenu provenant du gouvernement). Inversement, lorsqu’on considère le revenu après redistribution, le coefficient n’a pas bougé depuis 40 ans : le Québec est une des provinces les plus égalitaires. » « Le Québec est-il égalitaire? Étude de la mobilité sociale et de l’égalité du revenu au Québec et au Canada », Institut du Québec, note de recherche, juin 2017, p. 3. http://www.institutduquebec.ca/docs/default-source/recherche/8890_quebec-egalite_idq_br.pdf?sfvrsn=2 Page consultée le 18 octobre 2017.

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire