Carnet de campagne 3 : au sujet du « changement »

©Sophie Gagnon-Bergeron

Le changement des chefs fait la joie des sots

Proverbe roumain

Le mot «changement» est à la mode. Surtout en politique. Pendant cette campagne électorale municipale qui s’éteint doucement avec l’automne, tous le réclament.

Lors d’un dernier sondage paru dans Le Devoir samedi dernier, on apprend que la CAQ et son chef François Legault ont le vent dans les voiles.

Les sondés voteraient pour ce parti aux prochaines élections provinciales. Pour eux, la CAQ représente le «changement» souhaité en politique québécoise. Méchant « changement » comme dirait l’autre. On dirait un journaliste sportif trépané qui veut nous faire croire que le Canadien vogue vers la coupe Stanley encore une fois…

Mais qu’est-ce donc que ce « changement » que réclament frénétiquement le bon peuple et les observateurs de la chose publique de tout acabit? Qu’est-ce que ça mange en hiver le « changement »?

Le petit Robert nous propose au mot dit, « fait de quitter une chose pour une autre ». C’est ce qu’on appelle du « changement ». C’est large. Ça ne veut pas nécessairement dire l’amélioration ou l’évolution d’une chose ou d’un état. Le mieux pour le pire. Le pire pour le mieux. Comprenons-nous bien, en politique, le changement se fait souvent rare à l’excès. Il arrive par coup, sans avertir et se retire trop souvent encore plus rapidement. Dans ce domaine, les choses n’évoluent jamais à la bonne vitesse. Un parti, un politicien en remplace un autre aux élections, mais la mécanique et le fonctionnement restent souvent les mêmes. La démarche et les actions aussi. L’avenir se cogne toujours le nez sur du déjà vu et du déjà vécu. Sauf de rares exceptions. L’élection de Donald Trump est un bon exemple d’une évolution vers le pire de la politique américaine qu’on n’a pas vu venir mais qui s’installait lentement dans les esprits.

Limitons-nous à la scène municipale saguenéenne pour le moment. Quoique le vent dans les voiles de la CAQ sur la scène politique provinciale me laisse particulièrement pantois. Le chef de cette formation politique, François Legault, ne jure depuis des mois que par son besoin et son effet de « changement » comme s’il l’incarnait lui-même. Mais ne représente-t-il pas le contraire même du changement dans la mesure où son parcours ministériel et ses idées plus à droite qu’à gauche le cantonnent dans une catégorie de vieux politiciens obsédés par la prise du pouvoir comme tant d’autres de son entourage? Ses arguments frôlent la démagogie et l’opportunisme. Il est entouré de collaborateurs et de députés chafouins qui changent d’opinion en lisant les faits divers du Journal de Montréal. Ses amis comme lui sont des petits hommes d’affaires qui ont fait fortune sur le tard. Très peu de syndicalistes, de travailleurs sociaux ou de poètes le conseillent. Si la CAQ représente le « changement » pour l’électeur moyen surtout en région, je crois que cette formation politique correspond bien à la définition du petit Robert, un autre parti mais tout à fait comme ceux qu’on connaît déjà et sans doute aussi plus à droite, plus conforme à l’ère du temps qui favorise le besoin maladif – entretenu en grande partie par les médias et les leaders d’opinions – de la sécurité, du repli sur soi, de l’individualisme forcené, de la création de la richesse pour ceux qui le sont déjà et du racisme latent surtout dans les régions où l’Autre est plus que minoritaire.

Mais c’est surtout le « changement » municipal que je voudrais questionner et mesurer ici. Nous y voilà.

Qu’en est-il du « changement » dans la présente campagne municipale saguenéenne? Il faut l’admettre d’emblée malgré le fait que les candidats à la mairie de notre belle ville tricotée serrée jouent dans les plates bandes de l’ancien régime – personne ne conteste, par exemple, la portée politique et la rentabilité économique et écologique du quai de croisière à la Baie, ou encore l’étalement urbain réduisant les terres agricoles de la ville à néant et encore le refus de l’ancien régime de mettre sur pied des comités de citoyens pour mieux entendre la société civile, décider avec la population – tout en nous laissant croire qu’ils feront différemment de celui qu’ils veulent remplacer. Mais un fait demeure, le plus gros « changement » de cette campagne c’est le départ de Jean Tremblay et d’une partie de sa clique qui ne se représente plus. On passe du pire au moins pire, quoiqu’il arrive. On ne peut que s’en réjouir en premier. Même Jean-Pierre Blackburn semble moins dommageable que celui qu’il veut remplacer. Mais, avouons-le, le « changement » de cet ancien ministre de Stephen Harper ressemble étrangement à tout ce que les gens qui suivent la politique par la bande veulent entendre. Quant à Jean Tremblay, le fait que son bras droit (Ghislain Harvey) dirige en sourdine la campagne du chef du parti fondé par lui-même indique à quel point ce politicien reste le malentendu des deux dernières décennies. Malgré le fait aussi que le maire sortant fasse campagne discrètement dans les foyers du troisième âge pour « conseiller » aux électeurs vieillissants encore intéressés par la chose publique de voter pour le bon docteur Gagnon, le chef de son parti.

Le même bon docteur qui saluait ses électeurs lors du débat des chefs à la SRC en leur disant qu’il était en parfaite santé et qu’il était plus jeune que les autres candidats à la mairie, lui. Comme si ses adversaires affichaient tous des bilans de santé négatifs… Se dévoilant comme le « préposé à l’oxygène » et aux saines habitudes de vie. Cher docteur, ce n’est pas un marathonien formaté sur le modèle de Pierre Lavoie que l’on voudrait à la tête de la ville, une sorte de nouveau gourou qui carbure aux conférences à 5000$, mais d’un politicien qui devra faire le ménage dans les écuries d’Augias Tremblay tout en ramenant à l’Hôtel de ville la discussion démocratique et la nécessité de parler à tout le monde, même aux mal logés, aux chômeurs, aux syndicalistes, aux artistes, aux écolos, aux jeunes et aux vieux.

S’il y a un gros changement à souligner dans cette campagne c’est le départ de l’ancien maire. D’abord et avant tout. Le reste importe peu. Il faut le répéter, nous passons du pire au moins pire et peut-être au mieux.

Mais à part ce départ, le « changement » se fait plutôt rare. Il s’inscrit dans la majorité des slogans des candidats sans vraiment se concrétiser concrètement dans leurs promesses jetées sur le bulletin de vote comme des chiffres sur les cartes du bingo du Patro le jeudi soir.

La chose municipale change encore moins rapidement que la chose politique provinciale ou fédérale.

Tous les candidats promettent plus d’asphalte pour se faire élire. Tous les candidats promettent plus de transparence que le régime sortant. C’est un pléonasme que de l’affirmer. Quand le maire sortant admet au cercle de presse qu’il ne regrette rien et qu’il est satisfait de son bilan, c’est du sien dont il parle. Les journalistes l’écoutent avec respect, sans lui faire de vagues, sans lui demander, par exemple, s’il regrette d’avoir investi des millions de fonds publics pour se défendre dans des causes souvent personnelles perdues d’avance. Le maire sortant ne regrette rien même pas le fait d’avoir durant plus de vingt ans amusé la galerie et les médias d’ici et d’ailleurs en racontant n’importe quoi sur sa conception de la démocratie et de sa foi religieuse d’une autre époque. Il ne regrette rien, même pas le fait d’avoir quitté dix ans trop tard un poste qu’il gardait pour soigner avant tout son entourage et les amis de son régime.

On espère que le prochain politicien à la tête de la ville de Saguenay se souviendra des mauvais coups du maire sortant pour ne pas les répéter. Mais on sait très bien qu’en politique le mot « changement » signifie souvent « promesse électorale du moment ».

Pierre Demers, cinéaste et poète arvidien

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