Il n’y a pas de lutte universelle

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Le concept d’universalité est une forme subtile de ce qu’on pourrait appeler du colonialisme intellectuel et il pourrit de larges pans des gauches. Je dis « les » gauches. Il n’y en a pas qu’une, contrairement aux aspirations de certains (ici, le masculin l’emporte). Je n’aime même pas l’idée de diviser tout le politique en droite et en gauche. Comme anarchiste, il m’est difficile de me considérer à droite ou à gauche du roi qui siègeait au Parlement, je suis en dehors des institutions de pouvoir, dans le mouvement des foules. Et ces foules ne sont pas celles que l’État manipule à coups d’opinions publiques et d’images, elles ne sont pas monolithiques et avides de pain et de jeux, elles ne sont pas « la masse » ou « le peuple », ou peut-être, mais ce sont surtout des multitudes.

Je suis une multitude. Nous en sommes tous et toutes. Femme, blanche, instruite, plutôt pauvre, monoparentale, qui compose comme elle peut avec des enjeux de santé mentale, bisexuelle. Je suis faite de privilèges et d’oppressions, de ressemblances et de différences, d’affinités et d’oppositions. Ma perspective ne s’enracine pas dans un discours identitaire. Elle est le fruit de réflexions issues de théories queers, anarchistes et féministes; et beaucoup, je précise, car on le fait peu, de l’apport des voix marginalisées parmi les marginalisé-e-s. Parce que, oui, les structures de pouvoir ont la couenne dure et elles ont tendance à se refaire même là où l’on tente de les déconstruire.

Les luttes sont déjà divisées, avant même de se faire mouvement. Elles sont faites d’affinités ponctuelles et de voix discordantes. Pour l’homme blanc cishétéro de gauche, cette division est une aberration. Il peut encore, comme un bon marxiste, user de mots qui ne collent plus au réel, comme « prolétaire » et « lutte des classes », pour définir une différence extérieure à sa lutte. Cependant, il ne peut jongler avec un lexique plus contemporain, créé par les marges pour s’insérer dans le réel, sans avoir l’impression qu’on lui a usurpé son discours. C’est que ce lexique introduit la différence de l’intérieur. Une différence qu’il nie au nom d’un principe universel, dans son propre intérêt, mais ce faisant il persiste à ne pas vouloir s’ouvrir sur les multiples visages de la lutte, il la déshumanise.

Il faudrait le questionner, cet homme blanc cishétéro qui ne détient pas tous les privilèges, sans doute, qui sait se faire un allié, parfois; il faudrait le questionner — ou qu’il se questionne — sur : pourquoi il ne peut envisager le discours des marges que comme une façon de l’effacer, lui qui efface depuis si longtemps toute voix qui n’est pas la sienne ?

Personne ne veut que les hommes blancs cishétéros s’effacent ou se taisent. Nous, dans la mesure où je peux dire « nous », voulons un partage de l’espace. Nous n’attendons pas de l’homme blanc cishétéro qu’il se fasse l’arbitre des causes dont il n’est pas l’acteur. Contrairement à ce qu’affirme Marc-André Cyr, personne ne lui demande de trancher entre les queers et les féministes radicales, les muslims américain ou Black lives Matters, le FPLP ou le HAMAS, le Conseil de bande ou les traditionalistes. L’homme blanc cishétéro n’est pas obligé d’avoir une opinion sur tout et d’imposer cette opinion comme une vérité. Il y a des réalités qu’il ne vit pas, des oppressions qu’il ne connaît pas. L’homme blanc cishétéro est habitué à ce que le débat public se fasse autour de lui et pour lui, tellement que lorsque le sujet ne le concerne pas directement, il se sent censuré, tu, effacé. Il doit alors se faire arbitre, trancher, se remettre de l’avant sans quoi il est tout perdu dans son rôle de centre de l’univers. Mais, un peu de sérieux, si je fais une colonne d’opinion sur les menstruations, je ne m’attends pas à ce Marc-André se cache derrière « la figure qui convient le mieux à son analyse », je ne m’attends même pas à ce qu’il ait une analyse. Qu’on reconnaisse ne pas avoir d’analyse, ce n’est pas dorloter l’autre par son silence : c’est reconnaître que c’est correct de ne pas toujours avoir le micro et le passer, sans que le sujet soit trivial parce qu’il ne tourne pas autour de nous.

Ça ne signifie pas, non plus, qu’il ne peut pas y avoir compréhension. Mais la compréhension d’une réalité que je ne vis pas passe nécessairement par l’écoute de l’autre et la transmission de sa parole. L’écoute est peut-être un moment de silence, soit, mais c’est juste un moment, un instant d’accueil. Parce que s’allier est un verbe, il se conjugue dans le temps et dans l’espace. Ce n’est pas un nom, une étiquette que l’on peut se tatouer, ce n’est pas une identité. C’est un verbe : s’allier, c’est créer un lien, ça exige des efforts, de l’ouverture; s’allier, c’est créer une relation, avec ce que ça comprend de malentendus et de points de rencontre. Ce n’est pas stable, c’est exigeant, ça demande de plonger, de s’engager. C’est vrai que c’est beaucoup plus complexe que s’approprier une étiquette comme féministe ou antiraciste.

Marc-André finit son billet en s’apitoyant sur le sort que lui réservera une poignée de personnes qui jugerait qu’il ne mérite même pas d’être lu, mais cette poignée de personnes, accusées de dogmatisme par ailleurs, ont-elles même la possibilité, elles, d’une tribune pour répondre, d’être lues et prises au sérieux ? Auront-elles droit à la même reconnaissance de leur discours, advenant qu’elles puissent répondre, lorsqu’on sait que les critères d’évaluation du « vrai » reposent notamment sur le consensus social, dont l’homme blanc cishétéro établit les barèmes, ou la crédibilité, alors que des études montrent que l’aisance à prononcer le nom de l’auteur influence sa crédibilité pour ne citer qu’un exemple de racisme ordinaire ?

Le problème n’est pas de se remettre en question, de constater que nous avons parfois des réflexes issus de privilèges, ce n’est pas dogmatique de prendre conscience de l’endroit d’où l’on parle et que cet endroit est fait de rapports de pouvoir. Ce n’est pas dogmatique de reconnaître que je ne suis pas la porte-parole d’une lutte universelle, que je suis simplement une voix parmi d’autres dans une multitude et qu’il y a assez d’espace pour en accueillir toute une diversité, mais que parfois, pour ce faire, il faut que je me tasse un petit peu. Le problème, c’est de croire que mon nombril devrait être le centre d’intérêt du monde entier; ce qui est dogmatique, c’est de l’imposer comme tel, comme seul sujet digne de mention. Accueillir la différence, ne pas résumer les luttes à l’universel, ce n’est pas une menace de renversement de pouvoir, c’est un refus de réduire l’humanité au plus petit dénominateur commun qui a trop longtemps été l’homme blanc cishétéro.

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