« Il nous faut un nom connu », disent-ils

©Sophie Gagnon-Bergeron

Vedette : fait d’avoir son nom imprimé en gros caractères

Le Robert de poche, 2009

Les gens, le monde, n’importe qui, les organismes, les partis politiques, tous en somme recherchent un « nom connu » pour s’associer à eux, pour qu’il devienne leur candidat, leur porte-parole, pour se promouvoir.

Mais c’est quoi un « nom connu »? Celui qui vous propulse, du jour au lendemain, dans la sphère du reconnaissable? Comment ça marche ce système qui peut vous permettre de devenir quelqu’un plus rapidement que d’habitude? Qui décide que désormais vous êtes assez connu pour, disons, devenir candidat dans une élection, porte-voix d’une cause, oui, oui, d’une cause rassembleuse comme une maladie, une campagne de financement pour un organisme qui veut survivre, un marathon, une traversée de j’ignore quoi, un référendum, une sorte d’étendard, de symbole, de drapeau. Vous voyez ce que je veux dire en essayant de tout dire en même temps.

 

Un : la télé. Une personne connue qui refuse de passer à la télé, qui se dit que trop d’imbéciles se servent du petit écran de plus en plus grand pour se faire un nom et bien lui il va en arracher pour sortir au grand jour. Lui qui se dit que la télé ne favorise que les mêmes comédiens, comiques, vedettes, politiciens déjà installés qui veulent soit les cachets de l’UDA ou de la Guildes des musiciens ou simplement les téléspectateurs, et refuse d’un coup de tête ce petit jeu. Et bien, lui, cette vedette-là va devoir ramer pour exister.

Ceux et celles qu’on voit à la télé, toutes les chaînes confondues, qui se promènent d’un poste à l’autre pour ne rien manquer des yeux des télévores. Des comédiens qui jouent du théâtre classique et se retrouvent dans des quizz bêtes font ça pour profiter de la manne quand elle tombe ou – comme on leur a dit au Conservatoire, « sans une tête connue, personne va venir à ton show » et justifie ainsi ce besoin d’exposition permanente.

Les journalistes et animateurs de tous les postes y compris ceux de Radio-Canada qui se sont faits une réputation tombent en politique provinciale(PQ, PLQ, CAQ peu importe), fédéral ou municipal parce qu’ils sont connus. Lire ici «vils lisaient les bulletins de nouvelles ou ont passé des années à la télé ». Et souvent, les politiciens qui se font battre aux élections se retrouvent à la télé parce qu’ils sont connus du fait d’avoir été vus à la période des questions à Télé-Québec ou ailleurs. Un vrai cercle vicieux que cette télé génératrice de porte-paroles. Les partis politiques se disent « on le reconnaît parce qu’il est passé plus d’une fois à la télé, ce sera un bon ou une bonne candidate ». C’est souvent le raisonnement binaire que font les partis en quête de connu(e)s. C’est plutôt sommaire mais c’est comme ça. Parfois, ils ont des surprises en se rendant compte que le candidat connu est plutôt nouille et encombrant qu’autre chose. Les médias et le milieu des affaires fournissent un nombre considérable de ces personnes connues qui sautent en politique comme on saute en parachute plus ou moins ouvert. Et si par hasard ce connu passe à Tout le monde en parle parce qu’il soigne un cancer et bien là c’est je jack-pot. Il devient archi-connu dominical. Le lendemain, sky is the limit.

À l’heure actuelle, la CAQ recherche des candidats re-connus un peu partout au Québec. On devrait plus la nommer la CAQ, la CPQ, la Coalition Passé Québec tant ses valeurs sont d’une autre époque. Mais selon les sondages les électeurs sans mémoire politique veulent du changement (sic) et il semble que ce parti-là l’incarnerait. Je n’arrive pas à faire le lien entre changement et François Legault, mais on n’est pas tous doués pour comprendre la chose publique du premier coup. Il refuse toute entrevue dans les médias sauf les radios poubelles de Québec, pour ne pas se mettre les deux pieds dans la bouche en disant la phrase de trop… Mario Dumont à TVA lui sert de porte-voix à la semaine longue. Mais passons.

Donc, les gens connus passent à la télé, font de la télé, assurent leur vie au petit écran pour vendre leur binette et divertir, informer, occuper le monde. Les animateurs de radio et les chroniqueuses de showbiz croient que la télé (et ils n’ont pas tout à fait tort) incarne la culture québécoise actuelle, pour ne pas dire presque toute la culture du monde ordinaire. Le reste hors la télé, soit les livres /pièces de théâtre / performances de ballet / concerts de musique / expositions diverses / films n’existent pas, pour eux. Les artistes, ceux qui ne sont pas connus qui s’expriment dans ces lieux culturels encore moins. Gaston Miron a commencé à faire parler de lui dans des rétrospectives musicales, des shows de chanteurs et chanteuses une fois mort. Et plusieurs pensent que c’est un chansonnier, non un poète. D’autres encore croient que Victor-Levy Beaulieu n’a écrit que des téléromans. Pour être connu ici au Québec comme artiste, il faut disparaître. Quand Réjean Ducharme est décédé en août dernier, les gens et les animateurs de radio poubelle de Québec se demandaient c’était qui lui? La littérature, entre autres, est le domaine culturel pauvre. Ce sont les humoristes et les vedettes de téléromans qui écrivent des livres qui deviennent les « invités » des salons du livre et des librairies. Les temps sont durs pour la culture avec un grand C. La télé n’a jamais fait autant de ravages pour occuper l’imagination des gens d’ici.

C’est une sorte d’opium des fatigués de leur journée de travail. Ils mettent leur cerveau à off et rêvent de ces petites vies remplies de vedettes locales.

 

Deux : autre domaine où les porte-parole et les gens connus affluent, c’est le merveilleux monde du sport. Récemment, j’ai été un peu surpris d’apprendre qu’un ancien coach de hockey du junior majeur qui a sévi longtemps à Chicoutimi et à Jonquière dans une autre ligue plus basse de gamme se présentait comme candidat conservateur (pas pour le NPD ou le PLC) dans une partielle fédérale. Il veut sans doute servir la communauté et donner son temps à l’amélioration de son milieu. Du jour au lendemain, ce monsieur se découvre une mission politique. « J’ai hâte de sauter sur la glace » comme il a dit pour affronter ses adversaires. Le monsieur est connu, donc pas de problème pour le vendre aux électeurs. S’il était bon coach au hockey pourquoi ne serait-il pas aussi bon ailleurs, dans d’autres domaines que celui du sport?

Il y a des anciens joueurs du Canadien et sans doute aussi d’ autres équipes professionnelles de sport qui se sont retrouvés aussi à faire de la politique fédérale en étant nommés sénateurs ou députés. Le sport est un autre champ où la couverture est tellement abondante et régulière que le monde pense que ces gens connus-là peuvent tout faire avec brio, qu’ils ont un jugement à toute épreuve et qu’ils peuvent faire gagner le pays.

Si vous consultez les agences de conférenciers à 2-3-4-5000 $ du cachet, vous pourrez vérifier que la liste des personnes connues qui s’affichent là sont très souvent des anciens sportifs, des anciens athlètes, des dg de compagnies, des coachs de vie (je déteste ce terme qui infantilise ceux et celles qui y ont recours), des anciens journalistes ou encore actifs, des anciens politiciens, des vedettes publiques comme Pierre Lavoie qui veulent faire de la politique sans user du terme, etc. Tous des sauveurs, des prêcheurs qui ont remplacé ceux de l’Église du temps.

Je trouve que ça manque d’artistes, de créateurs, de poètes, de musiciens, d’écrivains-éditeurs comme Gérald Godin qui restait poète même après avoir été élu à l’Assemblée nationale et un très efficace ministre de l’Immigration. Pourquoi faut-il un médecin à tout prix comme ministre de la Santé? Pourquoi pas un malade? (j’exagère à peine) Quelqu’un d’ordinaire, quoi. Une personne qui a un bon jugement et qui connaît le milieu sans être en perpétuel conflit d’intérêts professionnels? Le monde connu m’inquiète. Ces gens dont la lumière, la plupart du temps, les éclaire d’abord eux-mêmes. Pas les autres. Je militerais en faveur des porte-paroles anonymes, des vedettes dans l’ombre, des personnes qui traversent la rue et la vie sans être obligées de passer à la télé trois fois par semaine, de toujours avoir leur binette dans les journaux, de faire quatre heures de blogue par jour pour nous signaler qu’ils existent. Pour être connu, faut-il absolument que tout le monde le sache? Dire toutes ses respirations sur Facebook? Je suis persuadé que certaines personnes connues doivent envie parfois d’être à la place du soldat inconnu. Une statue ça dure un temps. Ensuite, on ne la voit plus.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge plus ou moins connu d’Arvida

 

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