L’universel est un homme blanc cishétéro

White Male Tears

Ce texte est une réponse à celui-là, lui-même une réponse à cette critique de ce texte. Le lectorat me pardonnera cette phrase pleine de redondances, le temps de passer un accord avec Netflix pour une série d’épisodes au sujet de deux intellectuels séparés par leur différend sur l’intersectionnalité, l’universel et la liberté.

Cher ami,

Je me permets la forme épistolaire, puisque ta réponse appelle un ton un peu plus intimiste. Et nommons-le, puisque cette franche camaraderie, cette complicité indéniable, qui est en partie garante du respect évoqué au début de ton texte, n’est pas étrangère au sujet de notre échange. Nous partageons plus que des valeurs et des idées, et plus encore que l’amitié réelle que nous ressentons l’un pour l’autre, nous partageons un certain nombre de privilèges qui nous placent en position d’égalité dans l’échange. Cela me met dans une position particulière pour te répondre, là où d’autres pourraient se sentir agressé-e-s par ton discours, mais aussi non reçu-e-s dans leurs idées lorsqu’illes t’abordent pour en discuter. Notre niveau d’instruction est similaire; notre capacité à jongler avec des idées, des concepts, le langage l’est tout autant; nous avons des tribunes pour partager nos paroles et l’habitude des débats. Mais cette égalité apparente cache aussi que le simple fait d’être une femme compromet continuellement ma capacité à prendre la parole en public. Tu le sais, nous nous faisons tous les deux traiter d’idiots et d’idiotes, nos idées sont attaquées, et parfois violemment, mais je reçois toujours une barge de marde en plus : les commentaires sexistes, le harcèlement, le doxxing, les menaces de viol et de meurtre, les attaques sur mon physique, name it… (sans oublier les classiques dick pics, ce qui signifie que, compte tenu de la nature de mes écrits, y a des dudes pour croire que leur pénis constitue un argument valide, en veux-tu de l’essentialisme.)

Essentialise-t-on les individus en nommant les forces qui les séparent et les briment ? Bien sûr que non. Il s’agit de rendre visibles les rapports de pouvoir et les profondes inégalités qui ponctuent notre quotidien et nos relations. Dans un monde où l’on n’aurait plus de peurs et d’inégalités qui s’expriment en -isme et en -phobe, nous pourrions dire que la couleur de la peau, le sexe, l’orientation, le handicap, la neuroatypie, ne sont plus visibles, que nous ne voyons que des personnes. Mais nous vivons dans un monde où nous ne voyons jamais que des personnes. Affirmer l’inverse, c’est nier l’autre, sa différance, sa singularité, mais aussi, son expérience du monde. D’ailleurs, nous ne sommes pas des fenêtres objectives sur le monde. L’expérience que l’on fait du monde tel qu’il est et la perspective que l’on rejette sur lui n’est pas indépendante du corps que l’on habite et de la place qu’il occupe dans la collectivité. Cela, tu sembles le comprendre et l’admettre. Si je comprends bien, pour toi, l’intersectionnalité, c’est un peu comme le communisme : c’est beau en théorie, mais en pratique, c’est le goulag.

Alors, précisons, il ne s’agit jamais de me taire parce que je suis essentiellement une femme blanche cis-pas-hétéro, il s’agit de reconnaître qu’on me demande probablement plus souvent mon avis sur un objet et qu’on m’accorde plus de crédibilité en vertu de certains privilèges. Il y a des moments où je me tais à cause des oppressions que je vis, où je n’ai pas le libre arbitre de parler ou non, où l’on ne me propose même pas un droit de parole : ça, c’est une injustice. Mais quand j’ai le pouvoir de choisir de me taire, ce n’est pas une injustice, une oppression ou de la censure. D’ailleurs, je ne choisis jamais de me taire, je choisis de parler avec, de ne pas parler seule, de me décentrer. Là où tu vois les pratiques associées aux théories sur l’intersectionnalité comme une perte de privilèges, je les vois comme un gain, et un gain beaucoup plus collectif qu’individuel. Tu dis te sentir censuré, avoir un malaise à aborder certains sujets, mais ce malaise — qui n’est rien d’autre qu’un malaise et non une oppression réelle, puisque tu es là à débattre de ce dont tu dis ne pas avoir le droit de débattre et à parler là où tu dis être censuré — quel est-il en regard de la violence systémique qui réduit l’autre au silence? On parle de la violence de l’autre comme si c’était l’Inquisition et qu’on allait mettre toute les grandes oeuvres, entendue comme la littérature des hommes blancs cishhétéros, à l’index, alors que les oeuvres produites par le reste de l’humanité sont considérées comme des sous-catégories de littérature, des oeuvres mineures, reléguées aux cultural studies ou aux études féministes.

Nous pourrions nous questionner même sur l’idéal de débat dans notre société occidentale. Hérité d’une pensée aristotélicienne, notre idéal de débat met en scène deux (ou plusieurs) individus utilisant la Raison, entendue comme logique, pour arriver à un compromis nous rapprochant de la Vérité. Mais à quel point sommes-nous égaux ? Si je m’emporte, on me dira que je ne suis qu’une féminazi hystérique mal baisée. Si tu t’emportes, on te dira bravo d’assoir ton autorité et d’affirmer tes idées avec force charismatique. Qui plus est, la Raison est parfois violente. La tradition philosophique est remplie de propos violents exprimés dans une forme rationnelle, peut-on reprocher à ceux et celles qui subissent la violence dans sa forme rationnelle d’y répondre avec violence ? N’y a-t-il pas des violences qui sont légitimes ? En ce sens, tu affirmes recevoir des insultes qui te bousculent, mais à quelle violence répondent ces insultes ? Les pratiques que tu dénonces comme dogmatiques visent à libérer des paroles opprimées, à visibiliser des oppressions, à sortir du dogme de l’homme blanc cishétéro que tu viens poser en victime. Par renversement, tu réinstalles la forme de domination qu’elles combattent. C’est à cela que l’insulte répond. J’ai dit « notre idéal de débat » en commençant ce paragraphe, mais que ce n’est pas le mien. Il y a dans cet idéal une recherche à tout prix du consensus. Pour Aristote, ce consensus est le fondement du politique et les singularités s’y subordonnent. Le consensus, c’est la loi. C’est donc un « sens partagé » qui a toutes les qualité du « sens unique ». Mon idéal débat se fonde sur l’éthique; il favorise le libre jeu des différences et ne cherche pas à uniformiser le sens, mais à l’ouvrir.

Je digresse un peu, à peine, mais revenons au début de ton texte. Permets-moi de noter l’incongruité de ta première demande, selon laquelle tu m’invites à expliquer comment le concept d’universalité mine de larges pans de la gauche, croyant plutôt, à l’inverse, que c’est l’anti-universalisme qui la colonise. Outre la forme oxymorique d’une telle affirmation, tu situes dans le temps l’entrée d’une pensée que tu affirmes anti-universaliste (ce qui reste à prouver, camarade) —, le postmodernisme. En supposant que le courant postmoderne soit réellement anti-universaliste, il faut bien qu’il s’oppose à quelque chose, l’universalisme dont il est, tu le dis toi-même, l’anti-. Tu poses donc toi-même d’emblée le fantasme d’universalité au fondement de la gauche, depuis que la gauche est gauche, et auquel ce serait attaqué une poignée de théories loin de faire l’unanimité. Par ailleurs, s’il est vrai que quelques postmodernes s’opposent à l’universalité, c’est plus aux théories féministes, queers, aux mouvements afro-américains, bref, aux voix marginalisées que nous devons une remise en question franche de l’universalité. Alors, qu’aurais-je donc à t’expliquer, camarade ? Que les Lumières ne pensaient la liberté qu’en termes de droits de l’Homme et qu’Olympe de Gouges a payé de l’échafaud son idée saugrenue de croire que les femmes et les esclaves étaient aussi des humains ? Que la démocratie a elle aussi été pensée par une gang de dudes xénophobes, esclavagistes et misogynes dans le fin fond de la Grèce Antique ? Peut-on affirmer avec sérieux comme tu le fais qu’une critique de l’universel colonise une pensée dominante qui cherche à conformer, homogénéiser, uniformiser les luttes ? Dès qu’il est question de mettre à l’ordre du jour des préoccupations plus « marginales », aussi marginale que puisse être la question des femmes par exemple, celles-ci se voient rejetées sous prétexte de diviser la lutte. Rejet qui montre bien que l’universalité est un principe hiérarchique, où ce sont les préoccupations de l’homme blanc cishétéro qui ont la seule et unique valeur d’universel. Et quand l’homme blanc cishétéro ne se sent pas concerné par une lutte, elle reste bien marginale. À ce sujet, Céline Hequet en donnait un exemple parlant cette semaine avec la campagne de sociofinancement de la famille Coriolan.

Tu vois dans le concept d’universel un formidable instrument d’émancipation parce que tu confonds « commun » et « universel ».  Mais permets-moi une petite parenthèse avant d’entrer dans le vif du sujet, car c’est bien ce qu’on m’a le plus reproché, d’abandonner l’universel comme si, sans universel, nous perdions tous lieux communs.

Quand je parle de critères d’évaluation du « vrai », je parle en termes de sciences cognitives et comportementales. J’aurais dû préciser. Ces critères ne sont donc pas basés sur des concepts abstraits comme la Raison ou la démocratie, quoiqu’on pourrait très bien montrer qu’en effet, ces concepts ont été pensés par et pour des hommes blancs. Je parlais de comment les gens évaluent, au quotidien, la valeur de vérité d’un discours. J’ai nommé parmi ces critères le consensus social et la crédibilité, il y a en d’autres. Le consensus social, c’est ce que nous appelons en rhétorique, la doxa, et que les gauches appellent le discours dominant. Ce discours, tu le sais, est un ramassis d’idées reçues, de stéréotypes, de mythes, de préjugés et il fonctionne par répétition. Sa répétition le rend familier, cela lui donne une aura de vérité. Et ce discours, tu n’en douteras pas, est fait par et pour l’homme blanc cishétéro. J’ai parlé de crédibilité, aussi. Et s’il apparaît a priori important de s’interroger sur la crédibilité d’une personne par rapport à ses propos, les critères d’évaluation de cette crédibilité peuvent être profondément problématiques, comme le montre les résultats d’une étude menée en 2014 qui statuent que les gens accordent une crédibilité proportionnelle à la facilité avec laquelle ils arrivent à prononcer le nom d’une source. En fait, la crédibilité est largement associée au sentiment de familiarité de la source. Le simple fait de voir souvent le même visage à la télévision rend le discours de la personne plus crédible aux yeux du public. Ce qui signifie qu’on accorderait ici plus de crédibilité à Richard Martineau pour parler de mathématique qu’à Bhama Srinivasan. Par conséquent, oui, les critères d’évaluation du « vrai », qu’il convient vraisemblablement de mettre entre guillemets, sont largement fondés sur l’homme blanc cishétéro. Et puis, on te l’a dit aussi, l’eau ne bout pas partout à 100°C, mais surtout de quelle eau parles-tu? De l’eau distillée. Change la composition, ajoute du sel, prend l’eau de mon robinet ou du tien, la température d’ébullition diffèrera.

Revenons à cette distinction entre le commun et l’universel. Tu m’emmènes à ce sujet dans un débat entre MacKinnon et Delphy, mais les femmes à travers le monde forment-elles une catégorie homogène sur la base des relations de pouvoir subies ? Non, il y a des femmes pour nier, même, ces relations de pouvoir. À l’intérieur des féminismes, il y a des divisions et des lignes de fuites, car au singulier, comme catégorie, le féminisme n’existe pas. C’est un ensemble de théories porté par une pluralité de voix. Est-ce que cela signifie que nous n’avons rien en commun ? Non. Est-ce que cela signifie que nous ne sommes pas capables de nous réunir autour d’une cause commune ? Absolument pas. Mais force est d’admettre qu’il y a des hiérarchies, sans quoi personne n’affirmerait qu’il en va du féminisme d’arracher aux musulmanes leurs voiles. Car c’est bien cela la question : l’universel est celui de qui ? De quel droit imposerais-je ma perspective de femme blanche cis-pas-hétéro à l’ensemble d’une communauté ? Nous avons en commun la lutte contre certaines relations de pouvoir, mais nous en reproduisons aussi. Or, ce sont ces relations qu’il faut déconstruire, y compris celles qui nous ronge de l’intérieur, et cela passe par la déconstruction d’une volonté d’universaliser l’expérience du monde et des luttes.

Paradoxalement, plus nous déconstruisons ces relations de pouvoir, plus nous multiplions les lieux de rencontre, les possibilités de front commun. Les luttes sont mouvantes, on s’associe et l’on se quitte, nos pensée cheminent, bougent, se transforment. Ce sont des lieux vivants. Si la diversité et la différence sont accueillies non plus comme des divisions, des considérations individuelles, des enfantillages, de la victimisation, de la censure ou tout autre terme utilisé pour les dénigrer, mais comme une façon d’élargir notre vision du monde et notre lutter-ensemble, alors les trajectoires communes se délient et foisonnent. Comprends-moi bien, le commun est souhaitable, tout comme la différence, pas l’universel. Et je ne peux m’empêcher de trouver extrêmement dissonant, pour un anarchiste, de croire que pour qu’il y ait mouvement, il faille lui donner une direction. C’est l’argument même de ceux et celles qui s’inquiètent de l’abolition de l’État : où irons-nous sans personne pour nous diriger? On ira bien où l’on voudra, car dans quelle mesure serions-nous libres si notre seule liberté était celle de suivre la direction indiquée ?

 

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