Se regarder en pleine face: la douleur de l’introspection

Photo: Merryl B. Lavoie

Mise en contexte

Le 13 février dernier, je participais à une table ronde organisée par le Groupe de recherche et d’intervention régionales de l’UQAC dont le thème était «La gouvernance sous Jean Tremblay». J’étais en compagnie de Gilles Bergeron, économiste et ancien professeur à l’UQAC, Michel Roche, politologue ainsi que Jacques Pelletier qui a publié récemment «Saguenay sous l’administration Tremblay».

Étant membre du collectif Citoyens pour la démocratie, j’ai annoncé dès le départ ma «subjectivité» d’observatrice. Notre groupe défend la démocratie et la participation citoyenne à Saguenay depuis plusieurs années. De fait, nous avons été confronté constamment aux manœuvres anti-démocratiques du régime Jean Tremblay. Chroniqueuse dans le journal Le Quotidien, j’ai signé plusieurs textes dénonçant notamment le manque de transparence, les problèmes d’éthique, le sexisme, le silence et le manque de courage des élus municipaux. En vain. De fait, ma conférence était imprégnée d’une certaine colère. Celle d’une citoyenne engagée pour la démocratie qui constate, avec un certain désespoir, que plusieurs personnes balaient sous le tapis les raisons fondamentales qui ont mené la population de Saguenay à accepter une telle situation, année après année. Plus encore, il y a cette angoisse qui m’étreint : la certitude que Jean Tremblay serait encore maire de Saguenay s’il n’avait pas quitté la vie politique. Plusieurs n’osent pas penser que ce soit possible. Mais il le faut. De fait, ma conférence visait à répondre à cette question : qu’est-ce que ces 20 ans sous le régime de Jean Tremblay disent sur ce que nous sommes comme collectivité ? Ce coup de gueule citoyen reprend les grands éléments de ma présentation ainsi que certains éléments publiés dans mes chroniques.

Un problème de gouvernance ?

Le concept de gouvernance est assez populaire car il résume à peu près tout ce qui concerne l’acte de gouverner notamment la structure et l’exercice du pouvoir. Toutefois, il a le grand défaut de ne pas nommer les problèmes ou dire les «vraies affaires». Je fais aussi l’hypothèse que, dans l’espace public, plusieurs confondent gouvernance et administration. Voilà qui serait un grave préjudice à la compréhension commune des problèmes liés au régime de Jean Tremblay. Il est donc important de commencer par nommer sans détour les principaux problèmes avec des mots simples que le monde comprend (que les gens comprennent ?) assez bien :

  • Piétinement continu et recul des règles de base de la démocratie municipale ;
  • Abus de pouvoir et d’autorité ;
  • Favoritisme dans l’attribution des contrats et des postes dans les administrations municipale et paramunicipale ;
  • Système basé sur la complaisance et l’impunité ;
  • Absence de planification stratégique pour orienter les décisions du conseil.

Un autre problème important, qui n’a jamais été dénoncé dans l’espace public, était le profilage politique systématique. Cette pratique consistait à discriminer les personnes sur la base de leur opinion politique. Le ciblage se faisait sur Facebook, dans les médias ou directement auprès des individus qui souhaitaient obtenir des contrats (ou les garder !). Il s’agit évidemment d’une pratique illégale bien que difficile à prouver. Le fait demeure que toute personne critiquant cette administration était exclue de l’appareil municipal et, évidemment, des réseaux de faveurs.

On constate que le problème est grave (il est trop tôt pour parler au passé). Il s’agit d’un renversement complet de la structure de pouvoir que je n’hésite pas à qualifier de vol de la démocratie. Les élus et la population sont encore aujourd’hui séparés des enjeux politiques. Le cas de Promotion Saguenay est probant. Le conseil d’administration est formé de propriétaires de PME et les raisons de leur nomination sont inconnues. On y verse 10 millions par année sans qu’un seul élu puisse obtenir des données ou orienter les décisions. Il est clair pour plusieurs observateurs et citoyens que ce conseil d’administration a échoué lamentablement son rôle de gestionnaire de fonds publics. Pourtant, aucun membre n’a cru bon de démissionner ni même de faire amende honorable en s’excusant. On a plutôt défendu le préfet Gérald Savard, «un bon gars», lorsqu’il a avoué ne pas avoir lu le contrat de Ghislain Harvey avant de le signer. Un cas d’école sur l’incompétence d’un conseil d’administration. Je le répète, ce sont encore les mêmes personnes qui siègent à Promotion Saguenay.

Comment avons-nous pu en arriver là ?

Il est facile et légitime de cibler le duo Ghislain Harvey-Jean Tremblay. Mais il y a encore plein de petits et grands Ghislain Harvey. Des Jean Tremblay aussi. L’erreur est de s’acharner sur eux pour leur faire porter toute la responsabilité de l’existence de ce régime. Cette réaction canalise la colère citoyenne sans qu’elle devienne un levier de réflexion et de changement. Il est plus utile, et plus souffrant, de comprendre comment, collectivement, nous avons laissé s’installer ce régime. Utile parce que tous les éléments sont encore en place pour la reproduction de ce système. Souffrant parce que l’autocritique fait plus mal que l’indifférence et le détournement des responsabilités. Je présente ici quatre causes qui me semblent décrire en partie de quoi relève notre responsabilité collective. Toutes les causes sont interdépendantes, évidemment.

Le premier point se réfère à l’aliénation citoyenne et politique. Il s’agit du sentiment banal et dévastateur qui consiste à croire qu’on ne peut pas changer ni même orienter les décisions qui se prennent à Saguenay. Le cas de Promotion Saguenay est l’exemple parfait. Les élus municipaux n’avaient aucune information ou pouvoir sur des décisions hautement politiques : investissement dans les croisières, achat d’une compagnie de navettes maritimes, dépenses promotionnelles importantes, absence d’une stratégie de développement et j’en passe. Un conseiller municipal (ou un candidat à la mairie) qui déclare que ce sont les entrepreneurs privés qui décident des développements domiciliaires est un aliéné qui ne veut pas affronter les conséquences de l’étalement urbain. Une population qui voit la démocratie comme un vote au quatre ans est aliénée. Le manque de transparence, l’absence d’information, les décisions arbitraires et l’absence de procédures de consultation nourrissent ce sentiment et transforment la population en spectateur indifférent et ignorant. On confond allègrement politique et partisanerie avec une vision binaire qui nuit à l’intelligence collective. Pourtant, toutes les décisions du conseil municipal de Saguenay sont politiques parce qu’elles touchent directement les citoyens dans leur qualité de vie. Chaque choix de dépense et d’investissement se fait au détriment d’un autre. Encore faut-il avoir les informations, le temps et le lieu pour en discuter. L’aliénation citoyenne est une plaie pour la démocratie et elle est élevée à Saguenay.

Le second point est le silence, la peur, le manque de courage et la complaisance de plusieurs acteurs. On ne compte plus les occasions qu’auraient pu dénoncer les différents acteurs du territoire municipal. Les gens du secteur privé, qui ne ratent pas une occasion de nous rappeler qu’un entrepreneur fait un bien meilleur élu et un bien meilleur gestionnaire, n’ont jamais élevé la voix pour dénoncer les systèmes de faveurs qui plombent la sainte compétition du marché. Ils n’ont jamais appuyé un seul mouvement citoyen dénonçant les accrocs démocratiques. Silence. Que dire de la majorité des élus municipaux qui se sont repliés dans leur pitoyable argumentaire sur la protection et la défense des budgets pour leur arrondissement. Exit leur rôle de gardiens de la démocratie. Ils ont ignoré, sinon écrasé, les appels de nombreux citoyens. Ils ont répété bêtement et sans courage ce que leur dictait Jean Tremblay. La force de la solidarité ne semble pas avoir effleuré leur esprit. On peut citer aussi les institutions publiques comme le MAMOT ou la Commission de représentation électorale qui ne font que décourager les citoyens. Ils produisent des rapports qu’ils ne suivent pas. Ils se défendent de leur inaction en nous répétant la cassette de leur mission et la limite de leur mandat. La complexité des démarches et l’usure du temps ont tôt fait de décourager la volonté citoyenne. Le silence et le manque de courage m’ont particulièrement frappé quand le collectif avait besoin d’appuis ou de signatures. Des personnes qui partageaient notre sentiment sur l’urgence d’agir, des gens qui n’avaient rien à perdre ou qui jouissaient d’une liberté de parole, refusaient d’appuyer nos démarches. Cette peur et ce manque de courage, frôlant parfois la lâcheté, laissent un doute profond sur notre capacité collective de mobilisation.

Le troisième point est une certaine incapacité des médias à jouer leur rôle comme pilier de la démocratie. L’administration de Jean Tremblay a su utiliser la fragilité des médias pour contrôler l’information. Autant auprès des propriétaires que des journalistes, que ce soit par des coupures dans l’achat de publicité ou les mauvais traitements aux journalistes. Les médias sont-ils moins fragiles aujourd’hui ? Évidemment que non, c’est encore pire que les 20 dernières années. Il y a moins de journalistes et aucun n’a le temps de se consacrer au journalisme d’enquête. Il y a moins de temps et de ressources consacrés aux actualités locales et régionales. Est-ce que les journalistes ont été solidaires entre eux face à Jean Tremblay ? Je ne crois pas, je ne l’ai pas vu. Comprenez que je ne parle pas des radios animées, chroniqueurs de météo, musique ou autre divertissement. Ce sont les journalistes qui sont le pilier de la démocratie, pas les animateurs.

Finalement, le dernier élément, et non le moindre, la culture d’impunité. Mis à part Bernard Noël, qui a vraiment reçu un avertissement ou un blâme pour des comportements inacceptables ? Les occasions n’ont pas manqué pendant 20 ans. J’en parlais plus haut concernant l’absence de démission ou d’excuse venant des membres du conseil d’administration de Promotion Saguenay. Quel conseiller municipal a avoué avoir manqué à ses responsabilités ? C’est l’alibi légal qui gouverne Saguenay. Il sert à justifier des contrats faramineux ou nominations discutables. L’éthique est bel et bien morte. Elle repose sous les cendres du détournement de sens donné par le régime de Jean Tremblay. L’éthique de la responsabilité n’existe pas à Saguenay où on ne respecte pas minimalement le Code d’éthique et de déontologie pour les élus (qui n’est pas très contraignant).

Cette culture d’impunité, appuyée par le silence coupable de multiples acteurs, a permis de dépasser toutes les limites de l’acceptable. Le pire est d’entendre des personnes affirmer sérieusement qu’il est normal de ne pas donner de contrats aux personnes qui critiquent l’administration. Comment avoir plus de hauteur que nos représentants ?

Conclusion

Nous avons entendu les élus défendre à satiété la ville comme étant un gouvernement de proximité. Il est vrai que le territoire municipal est un levier extraordinaire pour répondre aux besoins des citoyens et favoriser l’émergence de nouvelles pratiques politiques. Toutefois, et le bémol est fondamental, il ne s’agit pas d’un phénomène naturel. Si la population n’est pas informée et consultée avec des procédures rigoureuses. Si on contrôle et étouffe les débats. Si on n’applique pas des règles démocratiques. Si on utilise les organisations municipales pour détourner les enjeux politiques. Si on ne se donne pas une vision d’avenir pour la ville. Si on ne fait pas tout cela, la proximité n’est pas un avantage pour la population. Elle le sera pour d’autres acteurs dont le secteur privé qui est déjà très bien organisé pour profiter des bénéfices de la proximité.

Je suis une citoyenne inquiète. Je crois que tous les éléments sont encore en place pour reproduire un système qui profitera à quelques personnes. Je crois que nous avons fait un recul social et démocratique. Je crois qu’il faut se regarder en pleine face. Malgré la souffrance de l’introspection.

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