Le nom de la bibliothèque d’Arvida rénovée: surtout pas celui de Jean Tremblay – 10 raisons contre

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Aimer écrire est la qualité la plus précieuse chez ceux qui visent à devenir écrivain

– Haruki Murakami

Rien ne presse évidemment pour trouver ou même donner un nom à la bibliothèque rénovée d’Arvida qui vient d’ouvrir. Très peu de bibliothèques publiques du Québec portent des noms reconnus. Sur les 63 bibliothèques de la région, deux seulement affichent les noms d’écrivains ou d’intellectuels, celle de Roberval, Georges-Henri-Lévesque, fondateur du département des Sciences sociales de l’Université Laval et premier sociologue de la modernité québécoise, et celle de Saint-Fulgence récemment nommée en l’honneur d’une écrivaine de renom, originaire de ce coin de pays, Nicole-Houde, décédée il y a quelques années.

Des villes semblent plus penchées que d’autres pour faire rayonner des noms d’auteurs dans leur bibliothèque. À Laval, huit sur neuf portent des noms qui évoquent notre histoire littéraire : Gabrielle-Roy, Émile-Nelligan, Germaine-Guèvremont, Laure-Conan, Marius-Barbeau, pionnier de l’ethnologie, etc. À Montréal, on retrouve des bibliothèques Mordecai-Richler, Marie-Uguay, jeune poétesse décédée trop tôt du cancer, Gaston-Miron, des noms du domaine télévisuel et de la scène, le Père-Ambroise, Marc-Favreau, à la périphérie de Québec, Marie-Victorin, botaniste de renom (Ancienne-Lorette), Félix-Antoine-Savard (Les Éboulements), Alain-Grandbois (Saint-Augustin-des-Maures), Anne-Hébert (Saint-Catherine-de-Jacques-Cartier), et dans la ville même, les bibliothèques Fernand-Dumont, Roger-Lemelin – évidemment -,Félix-Leclerc, Gabrielle-Roy.

Dans certaines régions du Québec, des auteurs parfois nés là ont servi à identifier les bibliothèques, Françoise-Bujold (Bonaventure), le peintre René Richard (Baie-Saint-Paul), Madeleine Gagnon, toujours vivante (Amqui), l’ethnologue Jacques-Lacoursière (Beaumont où l’on trouve sa maison centenaire), Léo-Pol-Morin (Cap-Saint-Ignace) et choix culturel rare, la bibliothèque de l’Île-aux-Coudres porte le nom du premier film de la série des films de Pierre Perrault et Michel Brault tournée à l’île au début des années 60, Pour la suite du monde.

De façon générale donc, on donne des noms d’écrivains ou de personnalités culturelles fortes à nos bibliothèques. Il est très rare qu’on choisisse d’honorer un politicien, par exemple, au fronton de l’un de ces édifices publics.

Or, car il y a un or, la rumeur voudrait que le nom de Jean Tremblay circule au sujet de la bibliothèque rénovée d’Arvida. D’aucuns, sans doute ses fidèles acharnés, le peu de membres restant du Parti des citoyens et son chef lui-même entretiendraient cette dite rumeur. Je crois que l’idée d’appeler cette bibliothèque du nom de l’ancien maire serait une décision complètement déplacée pour ne pas dire indécente. J’explique les raisons tantôt. Au Québec, une seule porte le nom d’un politicien, c’est celle d’Outremont, la bibliothèque Robert-Bourassa.

J’ai trouvé 10 raisons (il y en a beaucoup plus) pour ne pas afficher le nom de notre ancien maire sur la façade de la bibliothèque d’Arvida.

1 – Cet ex-maire-là n’est pas un écrivain réputé et consacré. Habituellement, on utilise le nom d’un écrivain remarqué par l’histoire littéraire et culturelle pour identifier une bibliothèque située dans son lieu d’origine. En même temps on permet aux générations futures de mieux reconnaître les auteurs marquants. Son best-seller Croire, ça change tout ne devrait pas passer à l’histoire.

2 – L’ex-maire a fait carrière comme politicien. Il est d’usage au Québec de nommer des autoroutes, des rues, des parcs, des ponts en leurs noms. Trouvons un bout de rue mal déneigée et cabossée et donnons-lui son nom si on y tient tant. À la limite, le boulevard Saint-Paul, un chemin de pêche sur les Monts Valin.

3 – L’ex-maire n’a jamais considéré comme prioritaire la construction ou la rénovation des bibliothèques de la Ville. Rappelez-vous les retards dans celle de Jonquière et les reports à répétition de la bibliothèque de la Baie. Il préférait investir dans un nouvel aréna, le quai de croisière, SA place du citoyen, ses barrages payants, ses trottoirs démesurés.

4 – L’ex-maire n’avait pas beaucoup d’amis chez les écrivains et les intellectuels en général (comme les universitaires, des gens qui ont trop étudié…) Vous vous souvenez de ses propos à l’ouverture du Salon du livre le 1e octobre 2009 ?: « Le livre sur papier n’a plus d’avenir… et à part ça, ça pue le papier. Moi je ne lis que des livres numériques en anglais sur mon e-book depuis un certain temps… l’avenir c’est ça. »

5 – La bibliothèque d’Arvida a d’abord été l’œuvre des gens d’Arvida et de leur comité qui avaient à cœur la protection du patrimoine. Le conseiller de l’arrondissement les a suivi depuis le début et a poussé à fond le projet.

6 – L’ex-maire n’avait pas très à cœur la protection du patrimoine et des lieux où l’on conserve et fait circuler les livres, entre autres. Si c’était le cas, il aurait fait des efforts pour conserver la librairie d’occasion Jacques-Cartier à Chicoutimi en 2010. Et bien d’autres édifices comme l’église Notre-Dame-de-Fatima.

7 – C’est encore cet ex-maire qui a permis de défigurer la bibliothèque de Chicoutimi pour aménager une place du citoyen démesurée équipée d’un écran trop dispendieux qui donne le torticolis.

8 – Si on donne le nom de l’ex-maire à la bibliothèque d’Arvida, on sera presqu’obligés d’appeler la future bibliothèque de la Baie du nom de Ghislain Harvey. Il y a tout de même des limites.

9 – La bibliothèque d’Arvida pourrait peut-être – un jour – porter le nom d’un écrivain remarquable de cet arrondissement, d’un artiste qui a marqué par ses œuvres le paysage arvidien. Le nom peut-être d’un ou d’une militante syndicale. D’une féministe comme Marthe-Vaillancourt, par exemple. Arvida est d’abord et avant tout une ville ouvrière et militante à travers l’histoire de ses usines et de son syndicat.

10 – J’insiste, si l’on ose donner le nom de l’ex-maire à la bibliothèque d’Arvida, je monte aux barricades. Et je crois que je ne serai pas seul à effacer son nom sur le fronton.

Pierre Demers, cinéaste et écrivain rouge d’Arvida

*L’image à la une est une caricature réalisée par l’artiste Karine Turcot, lorsque Jean Tremblay avait fait une sortie médiatique contre « Greenpeace et les intellectuels de ce monde ».

 

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