Rendez-vous Québec Cinéma – Du blanc à faire mal aux yeux

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Au lancement des Rendez-vous Québec Cinéma, cette déclaration étonnante de la directrice générale du cinéma et de la production télévisuelle à la SODEC : « Notre cinéma est riche et diversifié. Il est le reflet de notre société et de ce que nous sommes. »

Un simple survol du programme du festival montre qu’il n’en est rien, et que la participation des créateurs et comédiens de la minorité ethnoculturelle à cette sélection de près de 300 films québécois récents reste tout à fait marginale.

Si bien qu’on peut s’interroger sur les intentions véritables derrière cette annonce trompeuse, et s’il ne faut pas plutôt voir dans ce « nous » déclamé avec assurance le fameux « nous autres » arrogant et exclusif, vecteur de discrimination systémique dont pâtit au quotidien la population immigrante.

Joli coup de promotion, si c’en est un déguisé, pour convier à une célébration les 30 % de montréalais qu’on a pris soin l’année durant d’écarter des écrans de cinéma et de télévision ; tout comme ils le sont d’ailleurs des conseils d’administration des organismes publics, des comités exécutifs des mairies, des postes de haute direction, des sièges ministériels et, d’une manière générale, de tout ce qui touche de près ou de loin à un poste décisionnel où il leur serait possible d’agir pour changer le statu quo.

Pour être juste, les Rendez-vous Québec Cinéma n’y sont pour rien. Sa programmation ne fait que refléter les conséquences des lignes directrices de la SODEC dont les priorités en matière de financement privilégient clairement les films émanant de et concoctés pour la majorité blanche.

Pourtant, son programme de parité hommes-femmes atteste qu’elle sait intervenir quand il le faut pour rétablir une situation jugée injuste. Ceci malgré le fait que les femmes soient déjà très présentes sur son conseil d’administration, sur ses jurys, sur ses comités d’experts chargés de la conseiller dans ses décisions, dans les sociétés de production qu’elle finance et jusqu’à sa haute direction où trônent neuf femmes hautement compétentes et aucun homme, prouvant qu’en ce qui la concerne du moins, il n’y a pas sexisme en la demeure.

Alors pourquoi un tel laxisme à donner à la diversité la place qui lui revient sur nos écrans ?

Les conséquences d’une telle politique involontairement ségrégationniste — car sujette au biais inconscient — dans l’attribution et le partage des ressources financières d’une institution d’état sont bien évidemment désastreuses pour les personnes issues de communautés culturelles. Un mémoire1 déposé lors des premières consultations sur la discrimination systémique estime à environ 146 000 000 $ par an le manque à gagner pour ce groupe social dans la fonction publique.

Combien de millions dans la production cinématographique et télévisuelle sont ainsi siphonnés des mains des créateurs et artistes professionnels issus de la diversité au profit de la majorité blanche, qui ne vont pas appuyer l’essor socio-économique de cette portion démographique croissante, et contribuer à sa dignité et son bien-être social ?

Impossible de le savoir. La SODEC, de connivence avec les chaînes de télévision, se garde bien de colliger la moindre donnée à ce sujet pour qu’on s’en fasse une idée claire. Dans le rapport annuel intitulé Statistiques sur l’industrie du film et de la production télévisuelle indépendante2 censé dresser un portrait objectif de la situation, la diversité culturelle n’est pas même mentionnée une seule fois tout au long d’un document de 140 pages rempli de tableaux et d’analyses de toutes sortes. Une honte.

C’est bien évidemment la jeunesse immigrante qui fait les frais de cette exclusion, elle qui a besoin de modèles d’identification sur lesquels fonder et bâtir son identité québécoise, source de fierté qui renforcerait son sentiment d’appartenance à une société pluraliste, empathique et rassembleuse. Au lieu de quoi on contribue à l’aliéner, en l’ignorant tout simplement ou en essayant, comme c’est le cas ici, de l’inclure hypocritement.

Certes, des exemples d’intégrations réussies pouvant servir de référence à cette jeunesse négligée sont nombreux. Mais dans le monde surmédiatisé que nous connaissons, c’est principalement vers les médias de masse qu’elle se tourne pour s’assumer. Et force est de constater qu’à l’heure actuelle au Québec, le blanc à faire mal aux yeux des écrans incite davantage au désengagement, à la résistance ou à la soumission qu’à un véritable vivre ensemble.

Tous ces signes viennent nous rappeler qu’au festin cinématographique des Rendez-vous Québec Cinéma, la population immigrante n’est pas invitée. Tout comme les célébrations du 375e anniversaire de Montréal, cette fête-là aussi en est une de l’exclusivité. Elle est grandiose, personne ne le nierait. Mais la table des festivités, tout comme les écrans, reste interdite aux personnes de la diversité qui, cette année encore, la regardent avec envie de derrière la vitre, le ventre vide.

Babek Aliassa, Producteur

1 Consultation sur le racisme systémique – mémoire écrit par Pablo Somcynsky – consultable ici.

2 Institut de la statistique du Québec (rapport complet – 140 pages – téléchargeable ici)

 

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