Soigner sa dépression, c’est bourge !

Om ta yeule2

Ç’a l’air pas bien gentil, dit de même, mais reconnaissons-le : les pauvres, elleux, n’ont pas les moyens d’amortir financièrement les coûts entraînés par un des maux les plus courants au sein de la population. Au Québec seulement, 10 à 15 % des gens souffriront de dépression au courant de leur vie. Chez les Montréalais, c’est près d’un tiers de la population (29 %) qui souffre de dépression majeure, de troubles anxieux ou de troubles liés à l’usage d’alcool ou de drogues. Et c’est sur ces chiffres épidémiques que fleurit un marché de niche pour qui n’a pas trop de scrupules à capitaliser la détresse des gens.

À l’instar de la mélancolie ou du spleen du dandy d’un autre siècle, la dépression est en train d’adopter la figure du mal du bourgeois bohème du XXIe, cette chose qu’on soigne par un temps d’arrêt au beau milieu d’une vie au rythme effréné dans son décor hygge Pinterest en lisant tranquillement un ouvrage d’aphorismes aux accents zen dans son bain sur pattes rempli de pétales de roses et de lait de chèvre angora du Ladakh. La dépression est marchandée : elle s’encadre dans un carré de 500 pixels par 500 pixels bourrés d’oméga-3 et de légumes verts biologiques et équitables à mettre sur Instagram, elle s’enferme dans un cocon de flottaison au spa scandinave ou dans un abonnement au CrossFit, elle se rentre dans les quatre murs d’une mini-maison autosuffisante écoénergétique dans le fin fond du bois quelque part sur le bord d’un lac des Hautes-Laurentides. C’est tendance, surtout à l’automne avec une petite laine tricotée à 200 piasses la maille en observant sa cohérence cardiaque dans un atelier de thérapie de groupe sur la gestion d’émotions.

Qu’on ne se méprenne pas ici, je suis très contente pour ceux et celles qui peuvent se le permettre, mais soigner une dépression est un produit de luxe. Être assuré ou avoir les moyens de prendre un congé n’est pas donné à tout le monde. Prendre un congé maladie, à 55 % de son salaire, c’est loin d’être un choix possible pour une personne qui en arrache à joindre les deux bouts, encore moins se retrouver sur l’aide de dernier recours. Ça, c’est quand le médecin consent à agréer au congé maladie. J’en ai vu poser le diagnostic d’épuisement professionnel ou de dépression, tout en refusant le congé maladie sous prétexte qu’un retour au travail risquerait d’être difficile pour le patient et qu’il lui faut plutôt apprendre à « gérer » plus adéquatement son temps. Ce qui, d’expérience, pousse le patient (ou la patiente dans mon cas) à bout et l’amène à démissionner, causant une précarité financière anxiogène avec laquelle une personne en dépression jongle non sans difficulté.

Si la pensée positive, le drainage lymphatique ou faire ton Vipassana en position du guerrier te gèrent le mal intérieur tant mieux, je me permets toutefois de remettre en question l’accessibilité des ressources et l’exploitation de la détresse. Parce qu’outre le fait que ces « soins » manquent d’appuis scientifiques, ceux qui sont corroborés par des études sont loin d’être accessibles à toustes. Même un 20$ de médicaments par mois peut représenter une difficulté de plus sur un budget serré, alors exit le ou la psychologue à 110$ la séance hebdomadaire et encore plus au yâble le soulagement temporaire d’un pep talk à 300$ la conférence de docteur Machin qui a encapsulé le bonheur dans une méthode facile et qui te le rentre de force dans le fond de la gorge avec une petite tisane à la camomille pour faire passer l’arrière-goût d’artifice.

La base de l’hygiène mentale consiste à : bien dormir, bien manger et faire de l’exercice. Énoncé vite de même, ça semble tout simple. L’ennui, c’est qu’on ne dort pas bien avec une dépression, encore moins avec une multitude de soucis à commencer par les soucis financiers. Bien manger est un casse-tête. Entre les différents régimes qui promettent tous des miracles pour la santé mentale, se procurer des aliments frais, locaux, de sources biologiques, coûte les yeux de la tête et les deux bras. Planifier et préparer les repas exige du temps, un temps qui manque cruellement aux parents monoparentaux, par exemple. Même chose pour l’exercice. Entre les frais d’accès et les abonnements, l’achat d’équipement et l’horaire déjà chargé, sans compter les jours où c’est juste impossible de se lever, l’impératif de bouger — voire bouger dehors (vitamine D oblige) —, demande une planification de budget, et encore, il suffit d’une blessure ou d’un handicap pour que l’accessibilité soit repoussée à la semaine des quatre jeudis. Et là, on parle de la base, soit le seuil minimum pour avoir un semblant d’équilibre de vie. On ne parle même pas de remonter la pente, parce qu’une dépression te sape même la capacité d’accomplir des choses aussi simples que ça : bien dormir, bien manger et faire de l’exercice.

Être en dépression, c’est être coincée entre les préjugés et un éventail de solutions toutes plus dispendieuses les unes que les autres. Les services publics gratuits sont déficients. L’accès à un psychologue du CLSC passe par une évaluation et une liste d’attente. Le plus souvent, tu finis par obtenir une dizaine de séances avec un travailleur social au bout de deux mois et ça le fait pas. Dans mon cas, les médicaments ne répondent pas et l’idée de retourner m’étaler encore une fois les tripes sur la table en thérapie me rebute. Parfois, on me dit de me botter le cul et je me dis que si on dit à une mère en dépression qui s’occupe de ses deux enfants seule, qui étudie au doctorat à temps plein, qui multiplie les jobs à temps partiel et les projets de se botter le cul, je sais pas ce qu’on dit aux personnes précaires qui décident de prendre un congé et qui en arrachent. Sinon, c’est toutes les variations édulcorées possibles sous le thème de selfcare : prendre un bain ou une marche, de faire du yoga ou de l’acuponcture, l’ostéopathie ou la massothérapie pour apprivoiser le stress, lire le dernier bestseller en gestion de l’angoisse, tenir son bullet journal, faire du jogging, voyager, faire des sorties, s’entretenir la flore intestine, colorier des mandalas, etc. À croire que la dépression, c’est comme le reste, faudrait la performer, et la performer mieux que tout le monde; quitte à s’agrémenter l’anxiété d’une to-do list de la paix intérieure.

Là où les préjugés et la panoplie de distractions apaisantes se rejoignent, c’est qu’on fait de la dépression à la fois quelque chose d’exploitable, à la fois un mal individuel dont la responsabilité doit être portée uniquement par celui ou celle qui en souffre. Or, la dépression et les troubles anxieux sont des problèmes de société. Ce sont des réponses normales aux traumatismes, aux abus, aux événements anxiogènes, aux deuils, à la négligence, à la culpabilité, aux patrons tyranniques, à la violence, aux relations utilitaristes, aux relations de pouvoir, aux relations jetables, à la pression de performance, à la faim, à la guerre, à l’exploitation, au mode de vie individualiste, à l’isolation sociale, à la compétition, à la hiérarchie, aux conditions de travail de marde, à la destruction de l’environnement, à l’éclatement du sens, aux carrières qu’on déteste, au sentiment d’impuissance, à l’aliénation, à l’insécurité, name it. Un débalancement de la chimie du cerveau, soit, mais un débalancement qui est la réponse normale à un environnement hostile. En faire un problème individuel est pratique, ça permet de garder en place un système qui l’alimente tout en commercialisant le bonheur en produits dérivés. Mais la dépression et les troubles anxieux ne sont pas des responsabilités individuelles, elles sont un poids à porter collectivement comme le symptôme d’un monde à changer, les visages de notre déshumanisation.

Illustration : Marielle Couture

Commentaires

commentaires

Vous aimerez aussi :

Laisser un commentaire