Aimer comme on fait les révolutions

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Pendant ma dépression, une des choses qui m’a le plus frappée, c’est qu’on ne sait pas réconforter. Je ne compte plus les fois où on me l’a dit : « je ne sais pas quoi dire », « fais-moi signe si tu as besoin », « dis-moi ce que je peux faire pour toi ». Comprenons-nous bien, j’apprécie la sollicitude, mais s’il faut que je dise aux autres comment m’aider, aussi bien m’autoconsoler en me parlant devant le miroir. Une amie commentait ce sentiment d’impuissance devant la peine de l’autre comme une « perte du sens du dévouement ». 

Mon amie a raison. Mais il faut aussi voir ce qu’il y a de patriarcal et de capitaliste dans cette perte. Le care, ou la disposition à prendre soin et la sollicitude, est généralement réservé aux femmes et relégué à des pratiques largement dévalorisées. Une éthique  du care, comme façon d’être et de se présenter à l’autre, n’a rien de la logique et de la rationalité, du calcul et de la compétition, de la performance et de la conquête qui sont mis de l’avant comme mode de vie du succès. Le dévouement, c’est s’exposer, s’exposer au péril, à l’autre tel qu’il est, c’est plonger sans harnais, c’est un geste totalement désinvesti du sentiment de soi, de ses intérêts personnels, c’est un geste d’accueil entier. Le dévouement, c’est l’amour dans sa forme la plus révolutionnaire.

J’aurais beau te donner toutes les « techniques » de réconfort du monde, et je vais t’en donner quelques-unes, si l’intention ne part pas du dévouement, le réconfort tombe à plat. Réconforter une personne parce qu’on est mal à l’aise devant la peine, c’est égoïste et inutile. À bas les « botte-toi don’ l’cul » culpabilisants et les phrases toutes faites qui ne soulagent que soi. Je le sais bien que le bonheur a la publicité facile, qu’on l’accueille comme une tarte aux pommes par une journée pluvieuse, mais les émotions qui peuplent l’expérience humaine ne sont pas monolithiques : il faut apprendre à accueillir les larmes avec la même complicité que les fous rires. Se montrer vulnérable devant quelqu’un, c’est lui faire le cadeau de sa confiance, ce serait la moindre des choses de s’en montrer digne.

Réconforter en 4 étapes faciles :

1- Porter attention

Porter attention, c’est se rendre présent à l’autre. L’écouter, poser des questions, essayer de comprendre sa situation, en dresser un panorama, la saisir au point de la sentir s’éveiller en soi. Porter attention est un comportement relativement passif, où l’on s’oublie, on s’affine la perception pour se mettre à la disposition de l’autre. La vulnérabilité doit être perçue, le besoin entendu. Pour réconforter, il faut d’abord se laisser toucher par l’autre, comme une proprioception de la détresse qui ne permet pas, même, de détourner le regard et de continuer son chemin, parce que je reconnais que l’autre fait partie de moi. Ne pas détourner le regard de la souffrance, plonger dedans avec autrui, c’est l’inverse de l’individualisme et de la dictature du bonheur.

2 – Prendre en charge

Quand je dis prendre en charge, ce n’est pas prendre l’autre en charge. On ne peut jamais vraiment prendre en charge l’autre et c’est plus heurtant et infantilisant qu’autre chose. Ce qu’on peut faire, c’est se prendre en charge, se responsabiliser. Se responsabiliser devant l’autre peut se faire en deux temps. Soit je me et le questionne sur comment j’ai pu contribuer à la situation (s’il y a lieu), soit je me questionne sur comment je peux répondre à l’adresse de l’autre. Dans les deux cas, il y a un appel de l’autre et cet appel demande une réponse. Ce n’est pas un appel à l’ego, ce n’est pas une attaque personnelle, on ne réconforte pas quelqu’un en laissant nos grands chevaux le piétiner. Des fois, on blesse l’autre, c’est maladroit ou accidentel. Ça sert à rien d’hurler plus fort que la blessure pour se protéger l’ego. Faut se rassoir, se désembuer de la perspective de son soi, admettre ce qu’il y avait de blessant. Pour réconforter, il me faut reconnaître l’autre, sa situation; légitimer ses émotions; accueillir ses paroles, y répondre; admettre sa singularité et la traiter comme telle. 

3 – Agir à la mesure de ses paroles

Dans Le principe de la cruauté, Clément Rosset critique les philosophes actuels en écrivant que la pire torture qu’on puisse leur infliger, c’est de les forcer à agir en conséquence de leur pensée, de les forcer à mettre en application leurs idées dans leur vie quotidienne. C’est sans doute la pire torture de bien des gens, faire suivre les gestes qui confirment les mots. Qu’est-ce que cela exige de moi de reconnaître dans la situation de l’autre, son appel tendu vers moi ? Une part d’engagement. C’est réaliser que si j’ai à voir dans la peine causée à l’autre, demander pardon ne suffit pas, il me faut agir de façon à montrer que je m’engage dans cette reconnaissance. De même que si je suis attentive à l’autre, que je reconnais sa peine et la légitimise, je m’engage aussi à agir au meilleur de mes compétences sur la situation. Ça peut se faire en prenant régulièrement des nouvelles, fournir des ressources, jaser, changer les idées, faire rire, ça peut être un « heille, je suis libre aujourd’hui, je sais que t’es déprimée, je m’en viens te faire à souper, ok? » Mais cela se fait aussi par ma capacité à interpréter l’effet de mes actes sur l’autre, leur suffisance ou leur insuffisance, de m’ajuster. Agir à la mesure de mes paroles, c’est me montrer intègre, établir une zone de confiance.

4 – La réciprocité

Réconforter est une dynamique relationnelle. L’autre n’est pas un objet qui se contente de recevoir nos actions, il n’a pas à se plier à nos méthodes de réconfort. Personne n’a à se soumettre aux soins de quelqu’un, à ce que je juge bon pour la personne. Aider n’est pas une relation d’emprise ou de pouvoir, je n’ai pas à m’énerver ou me décourager parce que l’autre ne met pas en pratique mes conseils ou refuse l’aide. Il se peut tout simplement que ce que l’on offre ne convienne pas. Réconforter exige une réciprocité où l’on reconnaît l’autre comme sujet, où l’on sollicite son autonomie pour mieux comprendre sa vulnérabilité, mais aussi notre propre vulnérabilité, nos erreurs d’interprétation ou nos maladresses. La réciprocité du réconfort est un moment d’interdépendance qui permet de grandir mutuellement à travers la relation d’aide, d’être plus solides parce qu’ensemble.

On nous a appris à fermer les yeux sur la souffrance, la dépression, les émotions dites négatives. C’est souvent laid, imprévisible, ça te nargue le sentiment d’impuissance ou d’inadéquation. Mais remettre la fragilité humaine et la vulnérabilité au coeur du lien social, c’est privilégier l’entraide sur la loi du plus fort. Ce n’est pas une méthode de réconfort toute faite qui se dessine lorsqu’on parle de care, c’est une éthique qui demande une pratique et une déconstruction d’une socialisation érigée sur le mode de la destruction.

Debord disait dans Prolégomènes à tout cinéma futur: « l’amour n’est valable que dans une période prérévolutionnaire. » C’est qu’il voyait l’amour dans l’élan, la révolte, la tension du passage d’une situation à une autre. Après, il se stratifie dans un encadrement social. L’amour capitaliste est une mise en commun des avoirs, une liberté réduite à une augmentation du pouvoir d’achat, de la consommation à deux. Ce n’est pas de l’amour. L’amour est une puissance, une révolution permanente dans c’est formes multiples, celles qui ne se possèdent pas.

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