Terrorisme de genre

Photo : Tertia van Rensburg

La misogynie et l’antiféminisme tuent. Il faut bien le reconnaître, et le Canada n’est pas sans porter un historique de massacres de masse alimentés par une fabrique de la haine contre les femmes et les féministes. Pourtant, l’on peine à qualifier ces crimes pour ce qu’ils sont : un terrorisme de genre. Le terrorisme le plus courant et le plus ordinaire qui soit. Tellement ordinaire qu’il reste invisible. Quand le terroriste est un homme cishétéro, qui plus est quand il est blanc, que ses motivations soient misogynes, antiféministes, racistes ou xénophobes, il est magiquement classé sous l’étiquette psychologisante de loup solitaire avec des troubles de santé mentale. Les visées politiques et idéologiques de sa rage meurtrière deviennent soudainement « incompréhensibles », « imprévisibles ». Elles ne le sont pas.

Malgré les motivations antiféministes très claires du tueur de la Polytechnique et le fait que les 14 personnes tuées étaient toutes des femmes, le débat reste ouvert encore aujourd’hui quant à qualifier cet acte sordide de féminicide. Les féministes sont accusées de s’approprier politiquement de la tuerie. Avec l’attentat à la camionnette au centre-ville de Toronto cette semaine, les mêmes réticences et les mêmes accusations reviennent. Pour certains, il ne s’agirait pas d’un acte terroriste ni d’un féminicide. Le fait que le tueur ait revendiqué, avant son passage à l’acte, une « Incel Rebellion » — « Incel » étant la contraction de « involontary celibates », traduit faussement en français par « célibataires involontaires » dans plusieurs médias, « Incel » se traduit plutôt par « abstinents involontaires » — ne devrait pas, pour ceux-là, écarter le caractère aléatoire du sexe des victimes parce que le tueur a foncé dans une foule sans discrimination de sexe. D’autres invoquent des motifs peu clairs et c’est à se demander de quoi ils ont besoin pour être éclairés. Car il s’agit bel et bien d’un acte de terreur visant les femmes, n’en déplaise au ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, et au premier ministre, Justin Trudeau.

La loi antiterroriste canadienne définit une activité terroriste « comme étant une omission ou une action commise au Canada ou à l’étranger au nom d’un but de nature politique, religieuse ou idéologique en vue d’intimider la population quant à sa sécurité, entre autres sur le plan économique, ou en vue de contraindre une personne, un gouvernement ou une organisation (au Canada ou à l’étranger) à accomplir un acte ou à s’en abstenir et qui intentionnellement cause une des nombreuses formes précisées de préjudice grave. » Les « Incels » sont un groupe parmi tant d’autres qui s’abreuvent à la haine des femmes. Leur nature politique et idéologique, enracinée dans le patriarcat, ne peut être déniée. Prendre un camion et rentrer dans la foule au nom d’une idéologie misogyne pour contraindre la sexualité des femmes au bon vouloir des hommes, c’est text book un attentat terroriste qui n’est pas sans compromettre la sécurité de 50% de la population et causer des préjudices graves.

Les mesures législatives de la loi antiterroriste canadienne visent notamment l’encadrement des crimes haineux, soit un crime dirigé vers un groupe identifiable au sein de la société. Selon le paragraphe 318(4) du Code criminel sur la propagande haineuse, un groupe identifiable se caractérise comme : « toute section du public qui se différencie des autres par la couleur, la race, la religion, l’origine nationale ou ethnique, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’identité ou l’expression de genre ou la déficience mentale ou physique. » Si le Code criminel inclut les femmes dans les groupes identifiables ciblés par les crimes haineux, eux-mêmes encadrés par la loi antiterroriste, un acte public, visant à inspirer la terreur aux femmes et se basant sur une idéologie qui fait l’apologie de la supériorité des hommes, peut être analyser et traiter pour ce qu’il est : du terrorisme de genre.

Je souligne avant de conclure que je ne suis pas juriste, je suis sémiologue. J’étudie comment les mots, les images, les gestes, les événements, les discours, etc. c’est-à-dire les signes en viennent à revêtir tel ou tel sens. Si je réfère aux textes de loi pour définir le concept de terrorisme, c’est qu’il n’y a pas de consensus international sur sa définition. Me baser sur sa définition légale au Canada me permet de contextualiser le sens de son emploi socialement, médiatiquement et politiquement, pas d’en tirer des conclusions légales.

Parler de terrorisme de genre, de terrorisme misogyne ou de terrorisme antiféministe n’a donc pas pour but d’exagérer les faits, de les déformer, de s’en approprier politiquement et ne cache pas une volonté machiavélique d’alourdir les peines de prison. Il s’agit de comprendre ces tueries de masse pour ce qu’elles sont, comment elles s’élaborent et se construisent, comment elles sont organisées aussi. Parce que, non, elles ne sont pas le fruit d’un trouble mental ni un acte isolé. Les communautés en ligne comme celles des « Incels » (mais non exclusivement) en témoignent. Cette haine est construite, elle est nourrie d’incitation à des crimes ignobles, et ce, au sein de communautés où des tueurs de femmes font l’objet d’éloges et d’admiration. 

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