Montréal et la périphérisation économique et politique des régions du Québec : quelques remarques

michel_roche

En lisant une chronique du sociologue Mathieu Bock-Côté [i], le passage suivant m’a interpellé :

« À Montréal, un nouveau peuple prend forme, qui se sent de moins en moins concerné par le destin du Québec francophone et qui s’en détache mentalement. Il s’agit d’un nouveau peuple multiculturel et bilingue : bien des Québécois francophones, persuadés que l’avenir et la force se trouvent là, sont tentés de le rejoindre. C’est l’intégration à l’envers, encouragée par le multiculturalisme canadien, qui fait éclater toute idée de culture commune. »

L’auteur nous fait part d’une intuition possiblement fondée – un « nouveau peuple » qui prendrait forme – mais ne sait pas en identifier les causes, se limitant à avancer que des francophones rejoignent ce nouveau peuple en l’imitant. Il nous a habitués à des analyses pointant du doigt des individus ou des partis politiques en utilisant une grille d’analyse strictement axée sur le conflit nationaliste ou ethnolinguistique, ce qui est plutôt limitatif de la part d’un sociologue. Mais ce qui va mal au Québec et dans le reste du monde ne résulte pas (seulement) du comportement de personnes mal intentionnées ou fermées à un certain savoir. L’attention doit porter sur les processus sociaux.

De tous temps, la grande ville s’est distinguée des milieux ruraux par sa structure sociale plus diversifiée, ses conflits de classe plus vivement ressentis, son cosmopolitisme, la vitesse des transformations, et des milliers d’autres choses. De ce point de vue, Montréal a toujours eu, au cours des 150 dernières années, des caractéristiques propres qui l’ont foncièrement différenciée des autres régions du Québec. La nouveauté réside plutôt du côté de la dynamique du rapport entre métropole et régions. L’expansion du capitalisme au Québec comme ailleurs ne s’est pas limitée à la seule métropole. Elle a aussi entraîné l’émergence de villes de plus petite taille dans les régions et le développement de régions entières. À titre d’exemple, le Saguenay-Lac-St-Jean a été fondé dès les premières années sur l’industrie forestière, la production de pulpe, d’hydro-électricité et d’aluminium. C’est pourquoi des phénomènes identifiés aux milieux fortement urbanisés se reproduisaient à plus petite échelle dans certaines régions : apparition de syndicats militants, luttes de classe, hausse du niveau d’éducation, investissement de capitaux étrangers, exportations, attrait de travailleurs immigrés, etc. Un développement bien réel s’opérait à la fois à Montréal et dans la plupart des autres régions.

Aujourd’hui, il semble que les rapports entre le centre (le grand Montréal) et la périphérie (les autres régions, hormis Québec, l’Estrie et l’Outaouais) accentuent la différence entre le premier et la seconde. Ce phénomène ne s’explique pas par le seul caractère multiethnique de Montréal : il s’agit d’une différence qui concerne aussi les francophones de Montréal et ceux des régions.

Bock-Côté accuse le multiculturalisme canadien. Cette politique contrecarre bien évidemment les aspirations de la nation québécoise. Mais la tâche du sociologue consiste d’abord à comprendre pourquoi cette politique réussit à s’imposer dans les consciences de certains segments de la population. La Charte canadienne des droits et libertés n’est pas seule en cause : dans certains milieux, y compris chez les francophones, elle trouve un terreau favorable qui ne nécessite aucunement l’influence d’autrui. La grande faiblesse de Bock-Côté sur le plan théorique réside dans son ignorance (au sens de « ne pas tenir compte ») des rapports économiques, qu’il ne questionne même pas, du moins dans ses publications. On ne parle pas ici de la loi des avantages comparatifs relatifs de Ricardo ou du théorème d’Heckscher-Ohlin. Il s’agit plutôt de la compréhension des mutations sociales opérées par les transferts de la production, par la liberté de mouvement des capitaux, par la mondialisation néolibérale. Tout cela a un impact fondamental sur la structure et les rapports de classe et, bien évidemment, sur les institutions et l’ensemble des rapports sociaux. Le conservatisme de Bock-Côté l’empêchant de chercher dans le capitalisme et ses contradictions (et dans les groupes humains qui les incarnent) l’origine des problèmes politiques et sociaux de notre époque, il s’en prend aux « mentalités ». Son combat devient ainsi aussi stérile que celui de Don Quichotte. À une mentalité jugée mauvaise, il oppose une meilleure mentalité. Mais sa critique n’est que critique, d’où son impuissance. Seules les luttes sociales axées sur la transformation des conditions de vie peuvent donner des résultats durables. C’est pour cela que Marx et Engels ont critiqué la critique critique [ii].

D’où vient l’impression que Montréal se détache un peu plus qu’avant du reste du Québec? Les indices sont nombreux et je n’en ferai pas l’inventaire. Une simple carte électorale avec des couleurs reflétant la représentation politique des circonscriptions en témoigne déjà éloquemment. Mais ces différences ne relèvent pas seulement de la question nationale. S’il est vrai que les circonscriptions anglophones et allophones élisent invariablement des Libéraux, les changements politiques récents témoignent des différences croissantes entre les francophones de Montréal et ceux du reste du Québec. C’est cette dimension qui m’apparaît particulièrement importante. Et contrairement à Bock-Côté, je doute qu’il s’agisse d’une simple imitation du reste de la population montréalaise.

Le capitalisme en général et la mondialisation néolibérale en particulier ont pour effet de concentrer dans les grandes métropoles de la planète l’essentiel de la production du savoir, qu’il soit technologique, académique ou culturel. On les appelle « villes mondiales », « villes-monde » ou « villes globales ». C’est là qu’on retrouve des masses de cadres, de « professionnels transnationaux » [iii] et d’employés impliqués dans les flux internationaux de toutes sortes, qu’il s’agisse des banques, des entreprises high tech, des sièges sociaux de sociétés multinationales, des grandes institutions universitaires, des centres de recherche, des ONG, etc. Certains vont jusqu’à prétendre que les élites de ces villes globales ont plus de ressemblances entre elles qu’avec le reste de la population de leurs États-nations respectifs. Mais c’est aussi dans les grandes villes que les contradictions du capitalisme génèrent les plus puissants mouvements sociaux qui remettent en question l’ordre établi. L’année 2012 l’a illustré de façon éloquente. Les étudiants se sont mobilisés partout, mais c’est à Montréal que le mouvement s’est élargi à d’autres couches de la population et qu’il a été alimenté par d’autres revendications de nature sociopolitique.

Par ailleurs, le néolibéralisme fait obstacle au Nation-Building en attaquant l’État-providence et les politiques volontaristes de développement et de régulation (le keynésianisme). La solidarité sociale a toujours favorisé le « vivre ensemble ». Rappelons-nous de l’infâme déclaration de celui qui était le PDG de la Banque nationale à l’époque (avril 1995), André Bérard, qui avait émis l’idée de « fermer les régions non rentables ». Les gouvernements canadiens ont bien compris l’impact des mesures de solidarité sur l’identité. Depuis la quasi victoire du OUI en 1995, l’État fédéral canadien multiplie les interventions dans les champs de compétence des provinces pour se faire des alliés et fabriquer des fédéralistes en accentuant l’identification au Canada. Ces mesures donnent des résultats probants. Depuis les années 1960, l’identité québécoise avait progressivement remplacé la canadienne-française parce que c’est l’État du Québec, opérant sur le territoire québécois, qui agissait de manière à rattraper le reste du Canada et à développer les régions [iv]. Désormais, nous dit la sociologue et économiste Saskia Sassen, l’État n’est plus au service de l’État-Nation : il est orienté vers « l’aide à la mise en place du projet global du monde de l’entreprise » [v]. « L’État n’est pas une entité en déclin. Ce qui est en déclin c’est le projet d’un État-Nation où nous comptons tous pour un et au sein duquel l’adhésion compte. C’est ce projet-là qui est l’objet d’attaques » [vi]. Le philosophe Jacques Bidet parle d’un État-monde qui s’ajoute au système-monde des nations :

« L’État-monde se manifeste dans une géographie nouvelle, fondée sur les « villes globales », connectées non pas à leur environnement, mais à leurs semblables, transgressant l’espace hiérarchique local-national-international. Elles abritent les énormes moyens matériels et humains – scientifiques, techniques, juridiques – que requiert une économie mondialisée [vii]. »

Les villes globales renforcent constamment leur puissance par rapport à la périphérie qui les entoure. L’État-nation en est affecté. J’exagère à escient, mais si le processus se poursuit sans la moindre contrainte, à long terme, les métropoles exerceront davantage de pouvoir et d’autonomie, dominant outrageusement le reste du territoire qui ne sera plus qu’une authentique périphérie, à l’image des cités-États grecques de l’Antiquité.

De leur côté, et même si des nuances s’imposent, les régions restent de plus en plus confinées à une économie extractive et/ou saisonnière (mines, forêts, agriculture, pêche, électricité, tourisme) et parfois de première transformation, alors que, pendant des décennies, on a cherché à les « développer » au moyen de politiques volontaristes. On peine aujourd’hui à imaginer que l’État québécois mettrait sur pied une Université du Québec avec des constituantes dans plusieurs régions si un tel réseau n’existait pas déjà. En outre, les changements technologiques ont pour effet de réduire les effectifs œuvrant dans l’industrie. On s’en rend bien compte au Saguenay-Lac-St-Jean, avec les alumineries. Les régions perdent une partie importante de leurs jeunes adultes qui finissent par fournir leur dynamisme et leur créativité à la ville, faute d’emplois intéressants ou parce que la grande ville offre des perspectives plus enthousiasmantes. Ce phénomène n’est évidemment pas nouveau. Mais pendant longtemps, cette perte était partiellement compensée par une croissance démographique importante et par le développement de l’État québécois (constituantes de l’Université du Québec, cégeps, barrages hydro-électriques, représentations régionales de divers ministères, etc.). Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Non seulement le grand Montréal (et particulièrement les banlieues) siphonne une partie de la jeunesse des régions, généralement la plus instruite, mais près de 80% des immigrants s’installent dans les régions administratives de Montréal (60,8%), de la Montérégie (11,4%) et de Laval (7,0%) [viii]. Montréal devient un cas à part sur le plan démographique, à l’exception du Nord-du-Québec, où le taux de natalité des Autochtones est très élevé. Comme le souligne l’Institut de la statistique du Québec :

« La structure par âge de Montréal est unique au Québec, en raison d’une forte présence de jeunes adultes. Globalement, les 20-64 ans représentent 64,0 % de la population montréalaise en 2016, la proportion la plus élevée de toutes les régions. À l’intérieur de ce groupe, Montréal compte davantage de 20-49 ans et moins de 50-64 ans que la moyenne québécoise. L’âge médian est de 38,7 ans, le plus bas au Québec, mis à part le Nord-du-Québec [ix]. »

Le pouvoir réel – pas seulement sur le plan politique, mais dans tous les domaines – se concentre au profit de Montréal. Radio-Canada produit de moins en moins d’émissions régionales – sauf à Montréal. Le bulletin de nouvelles de TVA Saguenay est monté à Québec [x]. Des soins médicaux autrefois offerts en région ont été transférés à Montréal ou à Québec. C’est tout aussi vrai du côté de la culture, des arts et de bien d’autres domaines. Dans le contexte de la campagne électorale « provinciale », la mairesse Valérie Plante a déclaré qu’elle s’attendait «à ce que le parti qui va prendre le pouvoir se rappelle que, non pas je, mais nous sommes la métropole, soit 55 % du PIB du Québec [xi]

Ces reculs relatifs et absolus créent une grande insécurité dans les régions, parfaitement conscientes de leur position périphérique par rapport à Montréal et dans le cadre de l’économie mondialisée. Le sentiment d’aliénation – ou d’impuissance – n’a jamais été aussi élevé. Non seulement les régions subissent la centralisation et la concentration du pouvoir dans les centres urbains, elles doivent par-dessus le marché endurer les affres de la mondialisation économique qui a davantage éloigné les centres de décision. Lorsque Rio Tinto s’est emparée de la multinationale Alcan, le pouvoir réel est passé de Montréal à Londres et à Sydney. Une décision prise à des milliers de kilomètres peut mener à la fermeture d’une usine, c’est-à-dire au gagne-pain de centaines de familles. Se trouver un nouvel emploi dans une petite ville de 8000 habitants où le taux de chômage atteint déjà plus de 10% n’est pas une mince tâche. La mobilité géographique et sociale de travailleurs ou travailleuses vivant à Dolbeau-Mistassini n’est pas de même nature que celle d’un jeune diplômé en informatique du quartier Rosemont. L’insécurité économique génère moins de sympathie pour les groupes écologistes qui s’opposent à certains projets de développement menaçants pour l’environnement. Plus cette insécurité est forte, moins on ose se montrer audacieux sur le plan politique. C’est pourquoi le vote devient plus conservateur : on préfère élire une personne susceptible de siéger du bon côté de l’Assemblée nationale ou de la Chambre des Communes. Le secteur privé n’arrivant pas à combler les besoins, la dépendance envers l’État n’en est que plus forte, ce qui incite à courber l’échine devant l’autorité et à chercher sans cesse des compromis, à mettre de l’eau dans son vin. Les idéologies de contestation, quoique présentes dans les régions, n’atteignent pas, toutes proportions gardées, le niveau de popularité que l’on retrouve dans la métropole. Est-il nécessaire de rappeler que la force montante chez les francophones montréalais est Québec solidaire alors que c’est la CAQ qui se trouve actuellement en tête dans les régions? Si la CAQ pose un pied sur l’île de Montréal, on la retrouvera seulement dans les circonscriptions francophones les plus périphériques de l’Est, semblables à des banlieues (comme Pointe-aux-Trembles et Bourget).

Le phénomène que je viens de décrire dans le cas du Québec s’observe également ailleurs. Les grandes métropoles des États-Unis diffèrent considérablement, sur le plan idéologique, du reste du pays. En Grande-Bretagne, à la suite du Brexit, on a pu entendre des « mondialistes » exiger que Londres se « sépare », en quelque sorte, du reste du pays pour demeurer dans l’Union européenne [xii].

Tout ce qui précède résulte évidemment d’un effort de simplification d’une réalité beaucoup plus complexe : l’homogénéité économique, politique, culturelle et idéologique n’existe ni à Montréal, ni dans les régions. Les « mondialistes » vivant concrètement dans et par les flux internationaux existent également ailleurs que dans la métropole. L’image de Bock-Côté sur la formation d’un « nouveau peuple » apparaît pour le moins excessive dans le contexte actuel. Mais malgré une analyse dont je rejette les a priori, les affirmations non vérifiées et les fins politiques, il a mis le doigt sur un bobo qui ne relève pas de l’imagination théorique. La perception de la « nation » et de ses « intérêts » se transforme d’une manière différenciée ou à tout le moins à un rythme globalement discordant dans la métropole et les régions. S’agit-il d’un hasard si la mairesse de Montréal semble manifester la plus grande indifférence envers le drapeau québécois et la loi 101? De toute évidence, l’écart croissant du point de vue politique, économique, démographique, culturel et idéologique entre Montréal, ville globale, et le reste du Québec constitue une menace potentielle tant pour la nation québécoise en tant que superposition d’une culture et d’une forme politique démocratique basée sur la solidarité et l’égalité des citoyens et citoyennes, que pour le projet d’indépendance. La contradiction entre la nation, en déclin apparent, et la cité-État encore à l’état de chrysalide passe par la lutte très concrète contre la mondialisation néolibérale et donc contre la perte de contrôle de notre destinée vers laquelle nous mène l’élite mondialisée dans le cadre du mode de production capitaliste.

[i] Mathieu Bock-Côté, «François Legault et l’immigration», Journal de Montréal, 6 septembre 2018, https://www.journaldemontreal.com/2018/09/06/francois-legault-et-limmigration, page consultée le 6 septembre 2018.

[ii] Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte-Famille ou Critique de la critique critique contre Bruno Bauer et consorts (1845).

[iii] Saskia Sassen, « Par-delà l’État-nation. Politique et groupes marginalisés dans les « villes globales » des États-Unis », Diogène, vol. 203, no. 3, 2003, pp. 70-78. https://www.cairn.info/revue-diogene-2003-3-page-70.htm, page consultée le 10 septembre 2018.

[iv] En Grande-Bretagne, les politiques néolibérales de Margaret Thatcher et de ses successeurs ont affaibli l’attachement des Écossais au Royaume-Uni et engendré une montée de l’indépendantisme.

[v] «Saskia Sassen ‘La ville est un espace intéressant pour définir une politique’», L’Humanité, 22 juillet 2013. https://www.humanite.fr/tribunes/saskia-sassen-la-ville-est-un-espace-interessant-p-546274, page consultée le 9 septembre 2018.

[vi] Loc. cit.

[vii] Jacques Bidet, «L’État-monde est déjà là», Libération, 30 novembre 2011. http://www.liberation.fr/planete/2011/11/30/l-etat-monde-est-deja-la_778290, page consultée le 9 septembre 2018.

[viii] Institut de la Statistique du Québec, Le bilan démographique du Québec, Édition 2017, p. 157. http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bilan2017.pdf,  page consultée le 9 septembre 2018.

[ix] Ibid., p. 130.

[x] Sur le recul des médias régionaux au Saguenay-Lac-St-Jean, on lira avec profit l’analyse d’Isabel Brochu, «Des médias régionaux vulnérables», À bâbord!, no. 70, été 2017, p. 46-47.

[xi] Dominique Cambron-Goulet, «Valérie Plante : ‘Il ne faut pas que Québec impose sa vision de la métropole’», Journal Métro, 4 septembre 2018. http://journalmetro.com/actualites/montreal/1771931/valerie-plante-il-ne-faut-pas-que-quebec-impose-sa-vision-de-la-metropole/, page consultée le 9 septembre 2018.

[xii] Holly Baxter, «It’s time for London to leave de UK and and stay in the UE», The Independent, 24 juin 2016. https://www.independent.co.uk/voices/brexit-latest-london-independence-time-to-leave-uk-eu-referendum-sadiq-khan-boris-johnson-a7100601.html, page consultée le 9 septembre.

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