Les élections du 1er octobre 2018 : analyse préliminaire

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Ces élections marquent l’histoire à plus d’un titre et il n’existe aucune explication simple. Des processus sociaux sont à l’œuvre depuis longtemps, d’autres facteurs s’y sont superposés plus récemment. Comme toutes les autres, la société québécoise a changé. S’il y en a encore pour penser qu’il suffit d’une simple opération de marketing – comme changer de chef – pour que la situation revienne comme avant n’ont tout simplement rien compris. C’est la même chose pour les partis politiques qui accusent les autres partis d’être responsables de leurs propres déboires. Derrière les partis politiques, il y a la population. Un parti dont la population ne voudrait pas ou qui ne répondrait pas à certaines aspirations ne ferait élire personne.

Plusieurs aspects des résultats électoraux méritent d’être mis en exergue, mais je n’en retiendrai que quatre: la baisse du taux de participation, le remplacement des partis traditionnels par des nouveaux, la chute plus forte que prévu du Parti libéral du Québec et, enfin, la défaite historique du Parti québécois.

 

La baisse du taux de participation

Depuis les débuts du (quasi) bipartisme PLQ/PQ en 1976, le taux de participation a toujours augmenté dans les élections caractérisées par une victoire du PQ, et baissé dans celles que le PLQ remportait. Le graphique I l’illustre parfaitement. Mais cette fois-ci, une défaite du PLQ et du PQ a été accompagnée d’une baisse significative du taux de participation, qui est passé de 71,4 à 66,4% (-5). Le pire résultat a été obtenu en 2008 et il s’explique par l’effondrement de l’ADQ de Mario Dumont, dont une partie de l’électorat a préféré s’abstenir plutôt que de voter pour le Parti québécois ou Québec solidaire.

Graphique I : Évolution du taux de participation

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La diminution constante du taux de participation n’a rien de spécifiquement québécois. Les pays développés en sont tous atteints. Comme je l’ai déjà mentionné ailleurs dans le cadre d’une analyse comparative[i], l’abstentionnisme commence dans chaque pays au moment où non seulement le parti des classes dominantes entreprend un virage néolibéral, mais surtout lorsque le parti alternatif identifié plus ou moins à la gauche traditionnelle adopte lui aussi les préceptes du néolibéralisme et déçoit à son tour lorsqu’il forme le gouvernement. Autrement dit, l’abstentionnisme s’explique partiellement par une réaction aux deux grands partis monopolisant la scène politique depuis longtemps et qui n’ont plus grand-chose d’autre à offrir que des baisses d’impôt, la financiarisation de l’économie et la soumission de la société aux besoins du capitalisme mondialisé. En somme, c’est l’abandon des « projets de société » et des politiques nationales, c’est l’immersion des rêves collectifs dans une « immense accumulation de marchandises ».

 

Le remplacement des partis traditionnels par des nouveaux

Le bipartisme PLQ/PQ a vécu. Ce phénomène se constate également dans plusieurs autres pays, où apparaissent de nouvelles forces politiques, souvent identifiées à une forme de populisme (je n’utilise pas ce terme de manière péjorative), de gauche ou de droite. On le voit en Italie, en France avec Macron et Mélanchon, en Espagne (Podemos), aux États-Unis avec un outsider du Parti républicain (Donald Trump) qui a failli devoir faire face à un outsider socialiste du Parti démocrate (Bernie Sanders), en Grèce (Syriza), en Suède, en Europe de l’Est, etc. Face au néolibéralisme, l’électorat ne réagit pas seulement par l’abstentionnisme. Le néolibéralisme a pour effet de générer beaucoup d’anxiété chez les couches les plus vulnérables de la population. Cette anxiété se manifeste par l’expression de craintes diverses : mobilité des capitaux qui peut entraîner le départ de l’entreprise et donc la perte d’emplois; concurrence accrue avec des pays plus pauvres, ce qui force à tirer le maximum d’efforts et de flexibilité d’une main-d’œuvre désormais plus sujette aux maladies professionnelles physiques et, surtout, psychologiques (consommation accrue de psychotropes et réduction du temps consacré au sommeil[ii]); tensions internationales susceptibles de réduire les exportations dans le secteur manufacturier (ex. : négociations pour renouveler l’ALÉNA sur fond de sanctions commerciales); explosion du nombre de pigistes et de travailleurs et travailleuses autonomes; propriétaires de PME écrasés par le grand capital et terrifiés par les légitimes revendications des salariés; producteurs de lait, d’œufs et de volaille inquiets de l’éventuelle perte du système de gestion de l’offre. Ajoutons à tout cela la contradiction plus globale et insoluble entre la nécessité pour le capital de s’accumuler et donc d’augmenter la croissance et la consommation d’un côté, et le besoin de réduire la croissance pour préserver la planète et combattre le réchauffement climatique de l’autre.

Le néolibéralisme est en crise et aucun des grands partis politiques traditionnels n’a été en mesure d’apporter des solutions satisfaisantes aux multiples problèmes qu’il génère. Dans ce contexte, une nouvelle droite émerge pour remplacer celle qui a failli. C’est ainsi que la CAQ a grugé des appuis au PLQ et au PQ, dont une partie de la base électorale provient de la petite bourgeoisie. Une nouvelle gauche émerge également, parce que l’autre, plus centriste, a également failli. Chez nous, il s’agit évidemment de Québec solidaire. Comme en témoigne le graphique II, l’appui combiné au PLQ et au PQ a baissé constamment, pour atteindre le 1er octobre 2018 un creux historique d’à peine 40%.

Graphique II : Somme des appuis au PLQ et au PQ

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La chute plus forte que prévu du Parti libéral du Québec

Les prévisions de Qc125 et de Too Close to Call étaient relativement justes au sujet du PQ et de QS. Elles ont cependant sous-estimé l’engouement pour la CAQ et surestimé le vote en faveur du PLQ. Jusqu’à récemment, même dans ses pires défaites, le PLQ jouissait de l’assurance d’obtenir au moins 40-45 députés du fait de l’appui inconditionnel des anglophones et allophones. Mais dans la campagne électorale qui vient de se terminer, la nouveauté réside dans l’effacement de la question nationale comme enjeu immédiat. Pour la première fois depuis fort longtemps, le Parti québécois s’est engagé formellement à ne pas tenir de référendum au cours de son mandat. Par ailleurs, la diminution significative de l’appui à l’indépendance dans les sondages rendait difficile pour les Libéraux de se servir de la question nationale comme Bonhomme Sept Heures pour rallier son électorat traditionnel. Tout cela a eu pour effet de libérer les anglophones et les allophones de l’emprise qu’exerçait sur eux le parti de Philippe Couillard. C’est ainsi qu’ils ont pu se rallier à la CAQ ou à QS, ce qui a réduit le plancher du nombre de députés libéraux assurés de gagner. Cette perte d’une dizaine de circonscriptions du plancher libéral a profité essentiellement à la CAQ, qui a ainsi pu consolider sa majorité au-delà de ce qui était prédit.

 

La défaite historique du Parti québécois

Avec seulement 17%, le parti fondé par René Lévesque n’est jamais descendu aussi bas. Même aux élections de 1970, alors que le PQ n’avait qu’à peine 18 mois d’existence, il a réussi à obtenir 23% des suffrages.

Comme je l’ai expliqué plus haut, l’érosion du vote péquiste a profité à la CAQ et à QS. Mais comme on l’entend trop souvent, c’est une erreur de penser que la faute revient à ces deux partis. Québec solidaire a été fondé en 2006, la Coalition Avenir Québec en 2011. Or, comme l’indique le graphique III, le déclin du Parti québécois a commencé après les élections de 1981. Une première rupture avec une partie de sa base électorale s’est produite en 1982-1983, à l’occasion d’une très dure confrontation entre le gouvernement Lévesque et le mouvement syndical. Par la suite, le PQ a confirmé son appui à la mondialisation néolibérale avec son appui électoral aux progressistes-conservateurs de Brian Mulroney (1984) mais surtout par son zèle à défendre l’entente de libre-échange avec les États-Unis, suivie de l’ALÉNA. Quelques mesures sociales telles les garderies à cinq dollars n’auront pas suffi à venir à bout de la méfiance de salariés, de syndiqués et d’une panoplie de groupes populaires à son endroit, alors qu’il reprenait souvent de la main droite ce qu’il avait concédé de la gauche.

Graphique III : Appui au PQ en fonction des votants et des électeurs inscrits

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L’avenir

Nous voilà donc aux prises avec un gouvernement caquiste. Mais compte tenu des intérêts particuliers que représente ce parti, compte tenu aussi de son caractère unidimensionnel, il se révélera tout aussi impuissant à venir à bout des maux générés par la mondialisation néolibérale. Ses solutions simplistes risquent de susciter des mobilisations citoyennes autrement plus importantes qu’au cours des quatre dernières années. À coup sûr, il décevra une partie de son électorat. En formant un gouvernement majoritaire avec 37% des suffrages exprimés, la CAQ, comme les autres avant elle, démontre qu’au pays du Québec, c’est encore la minorité qui décide.

[i] Michel Roche, «Néolibéralisme et abstentionnisme», in Michel Roche et Suzanne Tremblay (ed.), Démocratie, gouvernance et participation citoyenne, Groupe de recherche et d’intervention régionales, 1er trimestre 2015, p. 3-16.

[ii] Jonathan Crary, Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, La Découverte, 2014, 144 pages.

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