Le gouvernement caquiste: un échec inévitable

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Une faible légitimité

Notre système électoral uninominal à un tour a encore une fois permis à une minorité de déterminer la couleur du gouvernement qui exercerait son pouvoir sur la majorité. Avec 36% des votes, la CAQ a obtenu le contrôle total de l’Assemblée nationale. Dans presque n’importe quel autre pays développé, un tel niveau d’appui force le parti gagnant à former une coalition, qui devient elle-même plus représentative de la diversité politique. Mais pas chez nous, et on nous dit que c’est mieux ainsi, pour la stabilité. En somme, la stabilité serait plus importante que la démocratie, plus importante que la volonté populaire.

On nous rappelle régulièrement que les abstentionnistes ont tort et qu’il faut donc se garder d’interpréter leur opinion. Il est vrai qu’on ne peut pas prétendre que les abstentions, dans tous les cas, résultent d’un rejet conscient du « système », à commencer par les partis politiques en lice. Il n’en demeure pas moins que l’abstentionnisme constitue un phénomène social qui prend de l’ampleur partout dans le monde développé. S’il ne remet aucunement en question la légalité de la remise du pouvoir à la CAQ – les autres ont reçu, séparément, encore moins d’appuis – il donne tout de même un indice, parmi d’autres, de la popularité et/ou de l’impopularité potentielle du nouveau gouvernement. À tout le moins, on sait qu’il existe une masse de plus de deux millions de personnes adultes n’ayant manifesté aucune ardeur fébrile à appuyer le parti gagnant ou les autres partis. Ces personnes n’ont pas voté, mais quelle serait leur attitude si un mouvement social comme celui de 2012 éclatait de nouveau? Évidemment, nous n’en savons rien. Mais cette part d’inconnu mérite au moins une mention.

En tenant compte du taux de participation (66,45%), l’appui à la CAQ n’a atteint que 24,86% des électeurs inscrits. Le tableau suivant illustre l’évolution qu’a connue le Québec depuis 1970 :

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Comme on peut le constater, de 1970 à 1994, les partis politiques gagnants obtenaient des résultats supérieurs – et parfois largement supérieurs à 35%. Les élections de 1998 et de 2003 ont affiché des pourcentages se situant entre 34 et 32%. C’est à l’issue du premier gouvernement Charest que les résultats s’installent sous la barre des 30%. Seules les élections de 2014, qui ont porté Philippe Couillard au pouvoir, approchent ce seuil, avec 29,66%. Toutes les autres oscillent autour de 25%. Redevable à la fois à la hausse de l’abstentionnisme et à l’apparition de nouveaux partis politiques non groupusculaires, une telle situation pose un sérieux problème de légitimité qui ne saurait être résolu que par une rupture avec le système électoral uninominal à un tour. Ce qui passe pour une vague caquiste doit donc être relativisé. Avant longtemps, des élus de ce parti se demanderont pourquoi la population se retourne si vite contre leur gouvernement. Rappelons-nous le premier ministre Charest, qui répétait sans cesse, à chaque fois que ses politiques suscitaient les hauts cris, qu’il avait été « élu pour ça ». La même chose risque de se répéter avec le gouvernement Legault. En bref, le potentiel de contestation de ses politiques se trouve à un niveau très élevé.

Une députation unidimensionnelle

La communauté journalistique se plaît à répéter que la CAQ est un parti de centre-droit. Cette étiquette procède d’une analyse superficielle du programme caquiste. Tout programme électoral relève de considérations multiples. Parmi elles, il faut compter la volonté de plaire à l’électorat. L’enrobage bonbon sert à faire avaler la pilule amère des politiques régressives qui seront appliquées. Pour obtenir 1,5 million de votes, certaines concessions se sont avérées inévitables. D’où le « recentrage », pour utiliser une expression populaire dans les médias. Mais le point de départ de l’analyse réside dans les intérêts de classe et de sous-classes. La base sociale de la CAQ ne se trouve manifestement pas du côté des employés de l’État, des salariés payés au salaire minimum et des syndiqués. Ces catégories vont toutes écoper si le programme caquiste est intégralement adopté. D’une manière plus générale, et c’est le moins qu’on puisse dire, la CAQ ne possède aucune des caractéristiques d’un parti fondé par le mouvement ouvrier pour faire avancer ses revendications.

Le grand capital dispose depuis longtemps du Parti libéral comme outil principal destiné à garantir le statu quo social et constitutionnel. Le gouvernement Couillard, comme celui de Charest, a essentiellement agi de manière à adapter la législation québécoise aux exigences de la concurrence internationale, c’est-à-dire des sociétés financières, des firmes multinationales, de la grande industrie. Le capital n’est pas aussi idéologique qu’on voudrait le croire. Il n’a que des intérêts et ces intérêts résident dans le profit. La fiscalité doit servir à attirer les capitaux. Les subventions – pourtant théoriquement rejetées par l’idéologie néolibérale – ont pour fonction de renforcer le secteur privé, considéré comme principal moteur de la création de richesse. Bombardier a été renflouée à un prix qui dépasse de loin ce qui est réclamé par les universités ou les cégeps. Le Plan Nord a notamment permis à une société minière de se faire construire une route aux frais de l’État pour accéder aux diamants des monts Otish. Couillard a confié au secteur privé le développement de l’éolien, financé par Hydro-Québec, et il en coûtera 10 milliards de dollars d’ici 2026 à notre société d’État[i]. On pourrait multiplier les exemples.

La CAQ se situe évidemment elle aussi du côté du capital, mais des analyses ultérieures permettront d’en identifier plus précisément la fraction dominante. Au demeurant, on sait déjà qu’il s’agit essentiellement d’entrepreneurs francophones, basés surtout à l’extérieur de Montréal, à quelques exceptions près, dont Legault lui-même. Lorsqu’on jette un coup d’œil sur la biographie des élus caquistes – tous et toutes choisis par le chef, au moins une vingtaine sont propriétaires de PME, environ vingt-deux autres gagnent leur vie comme gestionnaires dans le secteur public ou privé, trois sont des économistes de droite, près d’une dizaine œuvraient dans les médias. Le reste est composé de quelques avocats, de notaires, d’ingénieurs, d’élus municipaux, de trois professeurs d’université et de deux policiers. Dans presque tous les cas, il s’agit de fonctions liées à une forme quelconque d’autorité. Vingt-six élus ont étudié en sciences de la gestion (administration, marketing, gestion du personnel, comptabilité). Un seul avoue s’être impliqué dans son syndicat, quoique on ignore à quel titre et le discours qu’il y professait. Le gouvernement du Québec pourra à juste titre prendre le nom d’« administration Legault ».

D’une manière générale, on peut voir dans la CAQ une base sociale assimilable à une couche inférieure du capital, inquiète des conséquences de la mondialisation, en génuflexion devant le grand capital et, surtout, particulièrement hostile aux revendications des salariés. Cette couche sociale se préoccupe du salaire minimum, dont elle craint la hausse. Sa fragilité la rend obsédée par les impôts, d’où son aversion pour les dépenses de l’État en matière sociale. La CAQ prévoit certes quelques mesures progressistes « pour les familles » (sans leur appui, il est impossible de prendre le pouvoir), mais elles seront concédées au prix d’une réduction de la fonction publique et de diverses autres mesures dont certaines relèvent d’un optimisme suspect. À tout cela, il faut évidemment ajouter une insensibilité totale à la crise environnementale. La CAQ ne représente assurément pas la fraction dite « éclairée » de la bourgeoisie.

Le néolibéralisme en crise

Peu légitime et unidimensionnel, ce gouvernement échouera aussi sûrement que ceux qui l’ont précédé depuis le tournant du millénaire. Aucune réforme fondamentale ne surviendra dans les rapports économiques, qui se situent au cœur de l’ensemble des rapports sociaux. Alors que le néolibéralisme a littéralement fait faillite avec la crise de 2008-2009, la CAQ veut nous entraîner dans la même direction, à la manière d’une personne qui en assomme une autre pour lui faire retrouver la mémoire. Aux États-Unis, la croissance des dernières années a été stimulée à la fois par les mesures keynésiennes de sauvetage des grandes sociétés financières et de l’industrie automobile, et par les milliers de milliards de dollars transférés vers les couches les plus riches par l’entremise des réductions d’impôt. Mais cette dernière mesure, qui a évidemment stimulé la bourse, ne fera qu’un temps, aux dires mêmes du Fonds monétaire international[ii]. Le reste réside dans les mesures protectionnistes qui, temporairement, favorisent le capital états-unien, mais produiront bientôt un effet boomerang avec les représailles commerciales de la Chine[iii] et d’autres pays.

Cette crise touche également les pays de l’Union européenne, alors que les politiques néolibérales amplifient les tensions, sur fond de crise sociale. La crise grecque l’a bien illustré, tout comme le Brexit, la montée de l’extrême droite et les échecs consécutifs en France de Sarkozy, Hollande et Macron. La victoire de Donald Trump constitue elle-même un symptôme de la crise du néolibéralisme. Trump cherche à contenir les effets de cette crise en renégociant à l’avantage des États-Unis les ententes de libre-échange et en cherchant à ériger un mur entre son pays et le Mexique. À sa manière – détestable, on en convient –, il tente de réencastrer l’économique dans le politique. En Russie, le niveau de vie a cessé de croître depuis plusieurs années. La popularité de Poutine et du gouvernement Medvedev est en chute libre. La réforme pour augmenter de cinq ans l’âge de la retraite suscite un mécontentement social croissant.

La remise en cause des politiques néolibérales a pourtant commencé dans les hauts lieux du savoir. Même le FMI ne présente plus l’unanimité d’autrefois, celle du « consensus de Washington ». Les appels se multiplient en faveur d’un virage, y compris chez quelques-uns des plus grands représentants du capital. Mais tout cela n’a pas encore atteint la CAQ, dont l’équipe de « gestionnaires » ne possède manifestement pas l’envergure intellectuelle nécessaire. Ce qui échoue partout dans le monde ne sera guère couronné de succès au Québec. Dès que la croissance commencera à toussoter chez notre voisin du sud, la réalité de notre dépendance imposera son implacable autorité. Le gouvernement caquiste voudra alors rebrousser chemin dans l’aide aux familles et reprendre aux « contribuables » l’argent qu’il leur aura théoriquement mis dans les poches. Entre la dette et les politiques sociales, le choix sera vite fait : le conditionnement pavlovien aura raison de la réflexion. Mais même sans récession, le gouvernement caquiste n’arrivera pas à livrer tous les bonbons promis. L’expansion du capital s’effectue plus que jamais aux dépens de la démocratie, de la justice sociale et de l’environnement. Elle amplifie sans cesse l’insécurité, l’aliénation et l’angoisse face à l’avenir pour de larges masses de la population.

L’échec caquiste n’apparaîtra pas forcément dans les semaines ou les mois qui viennent. Cependant, je doute fort que dans le contexte actuel l’équipe de François Legault réussisse, avec les orientations qui l’animent, à ne pas décevoir une partie importante de l’électorat qui a cru en ses promesses. Avec des cerveaux lessivés par un discours anti-État, antisyndical et anti-environnemental, les députés et ministres du gouvernement caquiste dissiperont assez rapidement l’écran de fumée qui protège encore leur virginité politique. Avant longtemps, je le prédis, l’abcès caquiste sera crevé.

[i] Michel Girard, «Les champions de la générosité», Journal de Montréal, 17 septembre 2018, https://www.journaldemontreal.com/2018/09/17/les-champions-de-la-generosite  Page consultée le 4 octobre 2018.

[ii] International Monetary Fund, World Economic Outlook, octobre 2018, p. xvi. file:///C:/Users/miche/Downloads/Text.pdf  Page consultée le 9 octobre 2018.

[iii] Ibid.

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